La Nuit du 12


Après un retour en force très remarqué avec Seules Les Bêtes (2019), le cinéaste Dominik Moll présente au 75e Festival de Cannes son nouveau long-métrage, faux polar « classique », vraie révélation de la Sélection Officielle : critique de La Nuit du 12.

© Haut et Court

No Country for Young Girls

« C’est le combat du bien contre le mal, mais avec une photocopieuse qui marche pas ». Bouli Lanners, ici flic de la PJ de Grenoble, résume assez fidèlement en une réplique le drôle de programme de La Nuit du 12, présenté dans la section « Cannes Premières » de cette 75ème édition du Festival de Cannes. Ce nouveau film de Dominik Moll cache bien son jeu. A bien des égards, ce polar pourrait ressembler à mille autre dont la trame globale est connue : une unité de la police judiciaire qui suit une affaire particulièrement choquante et éprouvante, en l’espèce d’une jeune femme qui a été assassinée dans la nuit du 12 mai, brûlée vive. Beaucoup des tropes classiques du polar jalonnent le récit, notamment dans la caractérisation des personnages. Il y a bien évidement le flic entre deux âges qui en a vu, qui travaille beaucoup, et dont le mariage va subséquemment à vau-l’eau. Il y a aussi le chef, bon flic qui va devenir obsédé par cette enquête particulière. La mise en scène assez sobre de Moll pourrait également aussi faire croire à un certain « académisme » efficace. Et pourtant. La Nuit du 12 est bien plus qu’un polar parmi tant d’autres.

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Le film n’est en effet pas qu’un polar, c’est avant tout une tragédie, une bataille perdue d’avance. Pas de spoilers ici, puisque le long-métrage commence par un carton précisant que cette enquête pour homicide fait partie des 20% jamais résolues. Le ton est donné. L’enquête, les interrogatoires, les pistes, les recherches, les mises sur écoute qui seront données à voir ne changeront rien. Un certain décalage s’installe alors car même si l’enquête est vaine, elle est pourtant mise en scène comme dans un film à suspense, où le spectateur suivrait, haletant, les progrès des policiers. De nombreux changements de tonalité sont orchestrés avec brio, à l’horreur d’un crime violent succède ainsi rapidement l’ambiance légère et potache d’un pot de départ à la PJ. Les moments légers s’entremêlent à de vrais morceaux d’angoisse ou de profonde émotion, et l’étrangeté touchant au surréalisme des suspects et des interrogatoires menés provoque également de nombreux moments humoristiques. Une des grandes forces de La nuit du 12 réside bien là, dans sa capacité à faire ressentir toute la bizarrerie de ce métier d’enquêteur qui entremêle au métro-boulot-dodo, aux petites vannes, aux engueulades entre collègues, une violence et une cruauté désarmante. La Nuit du 12 est en définitive un anti-Olivier Marchal. Il n’est pas question de grandes figures de flics tout droit sortis d’un idéal « Serpico-Friedkin » des années 70, qui n’a jamais eu (vraiment) cours en France. Tous les passages obligés du polar sont bien là – la morgue, les interrogatoires ou les enquêtes sur le lieu du crime – mais il y a aussi et surtout la rédaction jusqu’à tard dans la nuit des PV, les imprimantes et le matériel qui dysfonctionnent, le manque de budget, les discussions avec le juge d’instruction pour faire progresser l’enquête… La Nuit du 12 ramène sur terre le métier de flic, trop souvent décorrélé de tout ancrage au réel, auquel on préfère trop souvent le pur fantasme, l’énième représentation de la représentation standard du flic, viril si possible.

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La virilité, c’est peut-être elle, en fin de compte, la véritable suspecte du film. Aucun des suspects ne peut être incriminé (manque de preuves, alibis plus ou moins solides). Et pourtant tous semblent être des coupables de féminicide en puissance. L’identité du coupable est peut-être ainsi révélée en creux. L’enquête est surtout un prétexte à une prise de conscience progressive de l’idée de psychopathe, de dingue, de « mauvaise graine », de détraqué, ou tout autre manière de qualifier un individu en marge, agissant hors de la société et contre les lois de la société. Le chef d’unité, interprété brillamment par Bastien Bouillon – loin des standards de la figure macho d’un flic de cinéma – arrive à une conclusion bien pessimiste : ce crime abject n’est pas l’objet d’un fou, d’un cas isolé, il est le produit de la misogynie ordinaire, le produit même du système dont les policiers sont censés être les garants, et qui pourtant, pour une partie d’entre eux, commencent à trouver « logique » l’issue fatale, en découvrant le comportement et la vie de la victime. C’est dans ces moments de révélation que la mise en scène s’emballe et sort de sa sobriété (notamment lors d’une scène marquante reposant sur des jeux de surimpression) et pointe vers la véritable résolution de l’enquête : si ce n’est pas un homme, c’est donc tous les autres.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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