Seules les Bêtes


Avec Seules les bêtes, Dominik Moll revient au cinéma et au thriller, trois ans après un passage par la comédie et la série Eden. L’occasion pour le réalisateur de délivrer une enquête savamment construite autour du meurtre mystérieux et des différents protagonistes gravitants autour, loin d’être blancs comme neige.

Damien Bonnard seul dans le froid (critique du film Seules les bêtes)

                            © Tous droits réservés / Haut et Court

L’Homme est un loup pour l’homme

Une voiture vide. Une femme disparue. Les Causses. La neige. Abidjan. Le soleil. Un parfum de misère amoureuse et de sentiments dévorants. Il n’en faut pas plus à Dominik Moll et son scénariste Gilles Marchand pour déployer un ambitieux polar, presque whodunnit géant, à l’ambiance poisseuse dont les deux hommes ont le secret. Il y a d’abord une scène d’ouverture intrigante, à Abidjan, dont on taira l’enjeu. Puis il y a les Causses. Dans ce paysage enneigé, Alice Farange (Laure Calamy) fait le tour du voisinage pour s’occuper de l’assurance de ces personnes recluses. Il y a Joseph Bonnefille (Damien Bonnard), agriculteur lunaire et taciturne, avec qui Alice a une liaison. Il y a également Michel Farange (Denis Ménochet), mari d’Alice, a priori plus concentré sur la comptabilité de son exploitation laitière que sur sa femme. Loin de ces paysages immaculés, il y a Marion (Nadia Tereszkiewicz), une serveuse dans un restaurant dans le Sud de la France mais aussi Armand (Guy Roger « Bibisse » N’Drin), qui vit à Abidjan. Tout ce petit monde gravite autour d’Evelyne Ducat (Valérie Bruni-Tedeschi), dont le corps a disparu, laissant sa voiture vide sur le bas-côté de la route.

Valeria Bruni-Tedeschi et Nadia Tereszkiewicz dans Seules les bêtes (critique)

                     © Tous droits réservés / Jean Claude Lother

Dès la fin de la scène d’ouverture à Abidjan, Dominik Moll laisse à ses personnages la charge de porter le récit. Sous la forme presque de chapitres, portant les prénoms des personnages de Seules les bêtes, on entre dans l’histoire avec un certain point de vue. Touchant de près ou de loin à la disparition d’Evelyne Ducat, chaque protagoniste apporte son lot de mystères, d’indices présumés, mais également de fausses pistes. On croit que chacun des récits se suit chronologiquement, en parallèle de l’avancement de l’enquête. Or très vite les récits s’imbriquent, sagement, presque logiquement, pour mettre la lumière sur le mystère central. Les différentes visions de l’histoire sont a priori éloignées, mais parfois se croisent, d’autres fois avancent côte à côte sans s’en rendre compte. C’est sur ce point que l’on peut relier Seules les bêtes au polar, certes, mais aussi au whodunnit movie. Dans ce genre de film, on a un panel de suspects, aux motivations troubles, aux récits sinueux, gravitant autour d’un meurtre insoluble. Un enquêteur aura alors le bon goût de résoudre l’affaire pour le spectateur à la fin, si possible grâce à une pirouette intellectuelle et scénaristique. À la différence près que celui-ci ne se passe pas dans un endroit clos, mais un espace bien plus vaste qu’il n’y paraît, le long-métrage de Dominik Moll remplit ces codes. Le puzzle se met lentement en place, en prenant soin de se complexifier au contact des différents points de vue des personnages… Difficile d’évoquer la structure narrative sans la déclaration d’un des personnages, « Le hasard est plus fort que tout ». Si ce point est vrai dans le récit, l’inverse l’est tout autant. La mise en scène et l’écriture de Moll et Marchand ne laissent rien au hasard, distillant soigneusement des indices, certes discrets, mais qui percutent le spectateur à mesure que le récit se complexifie tout en s’imbriquant avec une grande lisibilité. Plus besoin d’enquêteur, le spectateur devient lui-même le détective.

Photogramme du film Seules les bêtes (critique)

                                                    © Tous droits réservés

En plus d’être un polar rigoureux, Seules les bêtes se mue également, à mesure que la lumière se fait sur la disparition d’Evelyne Ducat, en un drame sentimental très puissant. Cet aspect se devine au récit d’Alice Farange, qui ouvre l’histoire, puis implose avec le regard de Marion et surtout de Michel. La prestation de Denis Ménochet est particulièrement empathique et oscille habilement entre la fragilité de Perrier LaPadite de Inglourious Bastards (Quentin Tarantino, 2009) et le colossal Antoine Besson de Jusqu’à la garde (Xavier Legrand, 2018). Son personnage et celui de Marion constituent le cœur romantique et dramatique de Seules les bêtes mais font également le pont avec l’œuvre de Moll et Marchand. S’ils se sont illustrés sur des thrillers à l’ambiance poisseuse, ceux-ci étaient souvent teintés d’une détresse sentimentale, de sentiments trop intenses, presque maladifs, impossible d’être vécus sans créer le drame. C’est le cas de la fascination pour Harry envers Michel dans Harry, un ami qui vous veut du bien (2000) ou de la relation vénéneuse entre Bénédicte et Alice dans Lemming (2006). Chez Moll et Marchand, le drame survient une fois qu’il s’est immiscé dans l’intime, une fois qu’il s’est frayé un chemin vers le cœur. Dans ces œuvres comme dans Seules les bêtes, les intenses relations sentimentales sont presque bestiales tant elles sont entières et sincères. Il est d’ailleurs amusant de constater que le titre du film provient d’une citation du roman éponyme de Colin Niel, « Seules les bêtes savent aimer ». Ces sentiments absolus, loin des freins culturels ou sociétaux propres à l’Homme, sont à double tranchants : les personnages s’aiment et finissent par se détruire mutuellement. Non content de livrer un polar rigoureusement narré et mis en scène,  Dominik Moll joue sur deux tableaux,  offrant un drame sentimental où la misère affective fait rage. Le long-métrage fait alors le portrait de personnages aux sentiments et ambitions insatiables, témoins d’une profonde détresse humaine insoluble. Une désolation qui ne peut qu’emporter au passage des dommages collatéraux non négligeables… Seules les bêtes est incontestablement un objet du cinéma de genre, venant d’un cinéaste bien trop rare dans le paysage cinématographique français et dans lequel vous devriez plonger, si comme nous À couteaux tirés (Rian Johnson, 2019) vous a laissé sur votre faim.


A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les cinémas d'horreur, d'animation et les thrillers en tout genre. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

Laisser un commentaire