L’impasse du Pop


Avec Ralph 2.0 (Rich Moore & Phil Johnston, 2019), un pas de plus est fait vers le nouveau trône culturel, le Graal en soi, la désormais toute-puissante culture populaire. Cet énième objet méta parmi maintenant tant d’autres ces dernières années tend une perche que nous ne pouvons que saisir : cette pop culture ne commencerait-elle pas à tourner en rond ?

                    © “Saturne dévorant ses fils”, Francisco de Goya. DR

Pac-Man dévorant ses enfants

On a tous commencé par jubiler. Ce, grâce à la déferlante, dans les boutiques d’une multitude d’objets dérivés des licences avec lesquelles on a grandi ou qui ont une valeur sentimentale particulière : alors qu’il aura fallu des années durant, écumer les sites internet spécialisés ou autres points de vente de « geek », il est aujourd’hui possible de trouver sa tasse Cosmocats n’importe où. En même temps que des présupposés nerds ont réussi à changer le monde – Steve Jobs, Mark Zuckerberg – et en sont devenus les maîtres, ce sont eux et toute leur pré-supposée culture qui tiennent le haut du pavé désormais. La pop culture a pignon sur rue et l’industrie du cinéma l’a bien compris puisqu’elle y a pleinement contribué en la forgeant et en la consolidant. Il est d’évidence qu’une bonne partie de l’entertainment hollywoodien a décidé de surfer sur la vague, de sur-jouer avec les références comme autant de clins d’œil au spectateur. Les Gardiens de la Galaxie, vol.1 (James Gunn, 2014) en est un des premiers fleurons – et selon votre serviteur le principal responsable de l’orientation résolument décérébrée des longs-métrages du Marvel Cinematic Universe (MCU) par la suite, mais ce n’est qu’une théorie – avec son Starlord amateur de tubes musicaux des années 80. Moult autres productions ont emboîté le pas, symbolisant parfois quelque chose de précis.

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Ready Player One (Steven Spielberg, 2018) est complexe à envisager sur ce point. En réalité il a été difficile de choisir s’il devait inaugurer ou clôturer cette analyse : Steven Spielberg livre un film-jeu vidéo blindé de références, jouant le jeu de ce qu’il critique. Paradoxal est le projet spielbergien, entre critique d’une saturation de la virtualité et de la culture pop – prophétisme ? – et joyeux plongeon dans l’aveuglement pixellisé. C’est certainement par son ambiguïté que Ready Player One révèle son côté méta dépassant le fan-service pour susciter un réel questionnement sous le divertissement, là où un cinéaste moins brillant se serait cassé les dents. Ready Player One est une œuvre riche en ce qu’elle pointe du doigt et embrasse en même temps les faces de la société culturelle contemporaine mais hélas elle est bien seule, de plus en plus seule. Il suffit de comparer avec les deux productions autour du personnage aux gros bras de Disney Les Mondes de Ralph (Rich Moore, 2012) et Ralph 2.0 (Rich Moore & Phil Johnston, 2019), construits sur un système similaire de voyages dans des dimensions virtuelles – le jeu vidéo pour le premier, internet pour le second – à travers une multitude de licences bien connues du spectateur, de Street Fighter à Star Wars (Disney oblige). Si ces films regorgent tous les deux de belles idées scénaristiques (le premier volet est à ce titre assez séduisant), il faut bien admettre qu’ils souffrent d’un défaut cruel de profondeur. De la réflexion on verse plutôt à l’hommage, ce qui n’est pas nécessairement en dessous en termes de qualité cinématographique, mais indéniablement inférieur en termes de fécondité. Ainsi Ready Player One travaille la matière pop tandis que la série des Ralph ne fait que la traverser, comme son personnage qui passe d’une borne d’arcade à une autre avec le sourire béat du merveilleux et de l’aventure, sans recul critique, sans réflexion particulière.

Dans la même catégorie, Lego Batman, le film (Chris McKay, 2017) est un voisin. Il n’est d’ailleurs pas anodin que conjointement au second volet de Ralph sorte en salles La Grande Aventure Lego 2 (Mike Mitchell, 2019). Qu’est devenu Lego, concrètement, de nos jours ? Un gros machin multimédia adaptant les licences qui marchent en joujoux, en jeux vidéos, à la télévision et au cinéma. Pour ce qui est du commerce, Lego est un modèle d’intégration capable d’unir des licences pourtant adverses (ex : DC Comics-Marvel). Mais pour ce qui est du septième art, les atouts visuels et narratifs qu’on y trouve ne cachent pas la raison d’être de ces productions qui nous renvoient au bon vieux temps des dessins animés juste conçus pour vendre des jouets. Plus critique encore, on pourrait avancer que la qualité de certains longs-métrages représente le cheval de Troie de leurs velléités commerciales. Répondent ici tous les films estampillés Lego donc, mais aussi le sus-cité Ralph 2.0, auto-déclaration d’Amour disneyenne mal déguisée sous l’auto-dérision (une vente avec de l’humour reste une vente). Le pop, passé de la réflexion à l’hommage, vire « en scred’ » à la publicité.

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A revers de la plupart de la critique cinéma qui a tôt fait de suivre le mouvement global – ce qu’elle fait toujours car il y a bien longtemps qu’elle n’est plus d’aucune avant-garde – l’aboutissement du diktat du cool et du pop est à mes yeux Spider-Man : New Generation (Bob Persichetti & Peter Ramsay, 2018) tout juste couronné aux Oscars. Le long-métrage réussit l’exploit de ne rien inventer – les univers parallèles et les différents Spider-Man selon ces univers sont une trouvaille des comics ; son traitement graphique est similaire à la série télévisée Iron Man : Armored Adventures (2008-2012).. – pour plutôt aligner les références à la pop culture via les différentes versions de Spider-Man issues de dimensions à l’univers culturel reconnaissable (mangas, film noir, Looney Tunes…). Comme un symbole, on s’étonne d’y voir les paroles du personnage principal prendre forme dans une bulle alors qu’on les entend à l’oral. Redondance audiovisuelle élémentaire, uniquement faite pour que « ça fasse cool » et que « ça fasse BD »…Un détail certes, mais un détail révélateur de la façon dont les auteurs tentent de camoufler l’immense vide intellectuel de cet objet qui a bien sa place dans un MCU parfois désespérant d’immaturité rétrograde au rythme de dessins animés pour enfants, ce que Spider-Man New Generation est, me direz-vous. Là est le point névralgique dans lequel, semble-t-il, une décennie 2010 de produits filmiques tout dédiés à la pop culture nous a faits basculer. Quand le pop n’est plus réflexif, quand le pop n’est même plus nostalgique, il devient simplement opportuniste. Dès lors ce qui compte, c’est la flatterie – parler au spectateur exprès de ce qu’il connaît et aime – au détriment le plus total de la cohérence et de l’honneur artistique. La culture pop devient alors une « pute » (que les yeux chastes me passent l’expression) bonne à produire des longs-métrages sans aspérité. Ou si peu.

Ainsi, des productions de plus en plus nombreuses et de plus en plus vénales voient le jour. En l’absence de créativité et de recul, la culture populaire ne peut entraîner que des œuvres de citation, des gloubi-boulga de références qui s’attaquent à nos cerveaux critiques. Tel Pac-Man dans son labyrinthe, le pop est aujourd’hui affamé de lui-même et prompt à dévorer tout ce qui passe. Comme le dit très justement la chanson d’Alain Chamfort intitulée L’amour est pop : “Le visage de Grégory, la Joconde de Vinci/ Tout, tout est pop”… Or si la culture populaire est la culture du public par essence, en opposition à une autre culture qui serait celle des élites, est-il possible que le public en vienne à être saturé de sa propre culture, maintenant ramenée à l’état de produit proche de sa phase de décrépitude ? Qu’adviendra-t-il alors après l’épuisement, quelle culture populaire après la culture populaire ?


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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