Toy Story 4


Neuf ans déjà après un troisième volet unanimement considéré comme un chef-d’œuvre, le studio Pixar prend un risque majeur en proposant une nouvelle conclusion inattendue à sa trilogie pourtant déjà parfaite, déclinée de son film matriciel. Pourtant, contre toute attente, Toy Story 4 (Josh Cooley, 2019) évite tous les pièges du film de trop pour s’imposer comme la vraie conclusion de cette émouvante histoire de jouets.

                                     © The Walt Disney Company

Vers un nouvel âge d’or

Lorsqu’il sortait il y a neuf ans, Toy Story 3 (Lee Unkrich, 2010) marquait l’apogée de l’âge d’or d’un studio révolutionnaire, Pixar, qui, après une décennie quatre-vingt-dix matricielle posant les bases de leur univers et de leur esthétique – Toy Story (John Lasseter, 1995), 1001 Pattes (John Lasseter & Andrew Stanton, 1998), Toy Story 2 (John Lasseter, 2002) – enchaîna durant dix ans des longs-métrages tous plus brillants et inspirés les uns que les autres – Monstres et Cie (Pete Docter & Lee Unkrich, 2001), Le Monde de Nemo (Andrew Stanton, 2003), Les Indestructibles (Brad Bird, 2004), Cars (John Lasseter, 2006), Ratatouille (Brad Bird, 2007), Wall-E (Andrew Stanton, 2008) et Là-Haut (Peter Docter & Bob Peterson, 2009). Sorti en 2010, la troisième aventure du Sheriff Woody et du cosmonaute Buzz L’Eclair, est à bien des égards un travail charnière dans la filmographie du studio, acmé indiscutable d’une maestria qui a mis à genoux la concurrence, mais aussi, par ailleurs et malgré lui, donneur d’élan d’une politique interne privilégiant moins les nouvelles histoires que les suites surannées. Ainsi, si elle n’est pas exempte de quelques pépites – Vice-versa (Peter Docter, 2015), Coco (Lee Unkrich, 2017) ou Les Indestructibles 2 (Brad Bird, 2018) – la décennie deux-mille-dix du studio reste néanmoins globalement assez terne, proposant des suites déceptives et opportunistes – Monstres Academy (Dan Scanlon, 2013), Le Monde de Dory (Andrew Stanton, 2016), Cars 2 (John Lasseter, 2011) et Cars 3 (Brian Fee, 2017) – ou films tout simplement mineurs – Rebelle (Mark Andrews & Brenda Chapman, 2012) et Le Voyage d’Arlo (Peter Sohn, 2016). Un état de fait qui a mis en branle la suprématie Pixar, souvent accusée d’avoir perdu son inspiration sur l’autel du profit. Une fois n’est pas coutume, le studio revient aux bases, au terreau qui l’a vu naître, avec ce Toy Story 4 (Josh Cooley, 2019) qui vient donc clôturer cette décennie en demie-teinte, proposant par la même une double lecture passionnante, entre retour aux sources et envie affichée de renouveau.

                         © The Walt Disney Company

Car si pour beaucoup, le troisième volet était une conclusion idéale, sommet d’émotion et d’inventivité, c’est aussi parce qu’il concluait, par la même, l’arc narratif du jeune Andy. A la toute fin de Toy Story 3, le propriétaire des jouets rentrait à l’Université, se séparant de ses amis en en faisant don à une petite fille de son entourage, la facétieuse Bonnie. Si cette magnifique parabole du passage à l’âge adulte avait su émouvoir les petits, elle invitait aussi toute une génération de « petits devenus grands » – ceux-là mêmes qui avaient grandi en même temps qu’Andy – à abandonner leurs jouets en même temps que lui, pour dire un déchirant adieu à l’enfance. Toutefois, si l’histoire d’Andy était ainsi conclue, celle des jouets eux-mêmes restait en suspens. Puisqu’il fallait assurément dire (enfin) adieu à la saga Toy Story, il fallait par la force des choses, que Pixar trouve un moyen habile de dire adieu à Woody, et d’ainsi clôturer son propre arc narratif. On retrouve donc notre shérif en pleine quête existentielle, prenant la poussière dans un placard depuis que la petite Bonnie ne s’intéresse plus trop à lui. Espérant exister une dernière fois aux yeux de Bonnie, le cow-boy va s’immiscer dans son cartable pour l’accompagner, contre son grè, lors de son premier jour d’école. Son idée, très opportuniste et individualiste – la force du personnage de Woody c’est aussi de ne pas être un héros parfait tant il est aussi capable du pire, comme, rappelons-le, de se rendre coupable d’une tentative d’assassinat… – est d’être présent pour la petite pour la rassurer en cas de crise de panique. Mais voilà, face à ses yeux ébahis – et aux détours d’une séquence absolument brillante qui, de par le minimalisme de son découpage et son efficacité émotionnelle, rappelle les meilleurs courts-métrages du studio – le shérif va voir la petite Bonnie donner naissance de ses propres mains à un nouveau jouet, Fourchette, qui va devenir dès lors, officiellement, son « nouveau jouet préféré ». Woody va alors revivre le souvenir traumatique que fut pour lui l’arrivée de Buzz L’Eclair, il y a vingt-quatre ans (et oui…) dans la chambre d’Andy.

© The Walt Disney Company

S’il serait simple d’accuser les scénaristes de ne produire qu’une variation du premier volet, il faut reconnaître tout de même que le récit réussit assez brillamment à enrichir toujours plus la psychologie de son personnage principal. Si l’on retrouve en partie son attitude de leader autoproclamé dictant sa loi tel un shérif dans sa ville, Woody trouve ici une conclusion très émouvante à son trajet intérieur, bouleversant tout au long de ce quatrième opus ses principes et idées préconçues. Se considérant avant tout comme un détritus, bon à être jeté à la poubelle, le trajet psychologique de Fourchette résonne alors avec celui de Woody : jouet désuet, plus dans l’air du temps, à la date de péremption proche, qui refuse d’admettre qu’il est voué à devenir, au mieux une pièce d’antiquité, au pire un déchet recyclable – le traumatisme subi par le personnage, et par les spectateurs, dans le derniers tiers du troisième volet restant toujours vivace. Plus tard, sa rencontre chez un antiquaire avec une vieille poupée confectionnée à la même époque que lui, devenue inutile parce que sa boîte vocale ne fonctionne plus, lui apparaît comme la vision prémonitoire d’un futur proche et irrémédiable, suffisante pour lui imposer un déclic. Pas question pour Woody de se risquer à finir au fond d’un carton dans un grenier poussiéreux, ou abandonné sur l’étagère d’un magasin d’antiquités sordides, pas plus qu’il ne s’imagine mourant, à bout de souffle et défectueux dans les bras d’une Bonnie dévastée de douleur. Face à cette incapacité à accepter ce sort auquel la grande majorité des jouets est vouée, Woody va se convaincre de faire le deuil de Bonnie, de la même façon qu’il a dû faire le deuil d’Andy quelques années plus tôt. Ses retrouvailles avec son amour d’antan, la Bergère – une poupée de porcelaine apparue comme love interest du cow-boy dans les deux premiers films, puis étonnamment disparue dans le troisième – devenue une « jouet sans enfants » et qui voit dans cette condition moins une perte d’identité qu’une liberté retrouvée, va finir de le convaincre de partir définitivement à la retraite.

Les adieux, définitifs cette fois, se révèlent alors encore plus déchirants que ceux du précédent volet, plus résignés d’une part, moins porteurs d’espoirs sûrement, mais avant tout, plus adultes. En faisant faire son dernier tour de piste à ce vieux briscard de sheriff, Josh Cooley – réalisateur faisant partie de la nouvelle vague de jeunes créatifs (il a 39 ans) qui ont progressivement gagné leurs galons et s’apprêtent à prendre les rênes du studio – propose moins avec Toy Story 4 la suite brouillonne et opportuniste qu’on pouvait craindre, qu’une conclusion bouleversante, un chant du cygne somptueux et la promesse d’une page définitivement tournée dans l’histoire d’un studio : vers un nouvel âge d’or.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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