La Fameuse Invasion des Ours en Sicile


Alors que les films d’animation pour enfants ont poussé comme des champignons après la pluie en ces temps de vacances scolaires, il en est un qui se détache des superproductions américaines. La Fameuse invasion des ours en Sicile (Lorenzo Mattoti, 2019) produit et fabriqué par Prima Linea Productions – à qui l’on doit déjà le magnifique La Tortue rouge (Michaël Dudok de Wit, 2016) – déploie une remarquable fable à l’univers aussi coloré qu’atypique.

Bande d'ours véhémente dans La fameuse invasion des ours en Sicile (critique)

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Des ours bien léchés

À l’origine, il y a la rencontre entre deux univers italiens aussi distincts que foisonnants. D’un côté, Dino Buzzati, écrivain à la tonalité fantastique qu’on ne présente plus, et de l’autre, l’illustrateur Lorenzo Mattoti, auteur de bandes dessinées, d’affiches et de couverture pour des magazines de renom. Après une première incursion dans le cinéma d’animation avec les tableaux « de liaison » du films à sketches Eros (Michelangelo Antonioni, Steven Soderbergh & Wong Kar-Waï, 2004) puis avec le court-métrage La Bête issu du film collectif Peur(s) du noir (Blutch, Charles Burns, Marie Caillou, Pierre di Sciullo, Lorenzo Mattotti & Richard McGuire, 2008), voici donc venu le temps du premier long-métrage pour Mattoti, adapté du conte de son compatriote La Fameuse Invasion de la Sicile par les ours. Couleurs chatoyantes, décors composés comme de véritables tableaux, l’objet tranche tout de suite avec les mièvreries et les recettes toutes faites des productions pour enfants. Ici, point de chansons ou de parcours narratif balisé : le récit se déploie de manière enchâssée avec deux saltimbanques qui trouvent refuge dans une grotte habitée par un ours en pleine hibernation. Pris de peur, les deux conteurs vont le distraire en lui racontant une histoire d’ours, celle du roi Léonce et de son fils Tonio. Abattu par le chagrin suite à l’enlèvement de son fils, Léonce décide de partir à la conquête de la Sicile pour le retrouver, quitte à affronter les hommes pour cela. Bravant mille dangers pour retrouver le petit Tonio, Léonce devient roi de la Sicile et « l’âge de miel » entre hommes et ours peut alors commencer. Mais c’est sans compter sur l’insidieuse vénalité et le dangereux attrait du pouvoir qui gangrènent l’esprit de certains ours…

Deux ours La fameuse invasion des ours en Sicile (critique)

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La narration ample et originale du texte de Buzzati (remaniée pour l’occasion par Thomas Bidegain, Jean-Luc Fromental et Lorenzo Mattoti) fait écho aux innombrables décors poétiques de la Sicile vue par Mattoti. Cette histoire dans l’histoire renouvelle le genre du conte, tombé en désuétude depuis longtemps au profit de récits épiques et homériques, plus propice à retenir l’attention des plus petits soumis à toujours plus d’images. Mais qu’en est-il du plaisir de tourner les pages d’un vieux livre, ou de celui de retenir son souffle en attendant qu’on veuille bien nous raconter la suite ? À la manière des vieux Disney qui exhumaient un ouvrage dont on tournait les pages, Gédéone et Almerina, les deux conteurs en recherche de public, nous livrent petit à petit la « Fameuse » (avec un grand F) histoire des ours. Affirmant ainsi la puissance immémoriale de la narration, la voix réconfortante de Gedeone semble créer les images chaleureuses d’une Sicile fantasmée, tandis que la voix fluette et enjouée d’Almerina amène un aspect résolument ludique et enchanteresque au récit. Mais il ne faut pas s’y méprendre, le conte de Buzzati ne s’adresse pas qu’aux plus jeunes et délivre de manière subtile une réflexion sur la paternité tout autant que sur l’humanité et ses contradictions. La structure bipartite du film, qui pourra en étonner plus d’un, permet cette montée en puissance en relançant sur de nouvelles bases l’histoire de Tonio et Léonce. 

Les Ours espionnent l'autre côté de la montagne (critique de La fameuse invasion des ours en Sicile)

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Le graphisme simple des personnages de Mattoti donne paradoxalement une plaisante liberté aux animateurs : plus que leurs visages ou leurs dialogues, les habitants de ce monde imaginaire se distinguent tous par leur gestuelle et leurs mimiques exagérées. Le magicien De Ambrosis et le grand Duc, héritiers par certains égards des cartoons d’avant-guerre, sont particulièrement à saluer. Cette exigence dans le travail d’animation confère au film toute sa grandeur et sa place parmi les grands longs-métrages d’animation de l’année. Même si l’utilisation à certains moments de la 3D ne se marrie pas toujours de manière homogène à la traditionnelle 2D, le radicalisme des choix graphiques finit par emporter rapidement l’adhésion. Ne passant sous silence aucune question difficile (comme la mort d’un personnage) le film s’inscrit dans une réflexion plus large qui sait prendre les enfants à leur hauteur. Tout l’inverse d’un Playmobil, le film (Lino DiSalvo, 2019) sidérante par l’approche douteuse de la mort des parents…Ainsi, aux côtés des franchises exsangues ou des resucées sans intérêts type Shaun le mouton : La ferme contre-attaque (Will Becher & Richard Phelan, 2019) ou Abominable (Jill Culton et Todd Wilderman, 2019), La Fameuse Invasion des Ours en Sicile innove et détonne dans une offre de l’animation toujours résolument tournée vers le jeune public. Espérons que ce film, avec les récentes sorties de Les Hirondelles de Kaboul (Zabou Breitman & Éléa Gobbé-Mevellec, 2019) et le très attendu J’ai perdu mon corps (Jérémy Clapin, 2019), saura faire bouger les lignes. 


A propos de Baptiste Salvan

Tombé de la Lune une nuit où elle était pleine, Baptiste ne désespère pas de retourner un jour dans son pays. En attendant, il se lance à corps perdu dans la production de films d'animation, avec son diplôme de la Fémis en poche. Nippophile invétéré, il n’adore pas moins "Les Enfants du Paradis", son film de chevet. Ses spécialités sont le cinéma d'animation et les films japonais.

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