Butcher (Intégrale)


Moins populaire que Jason Voorhees ou même qu’Art le Clown, Victor Crowley, le tueur à la hache qui hante la saga Butcher (2006-2017), s’est pourtant imposé comme une figure culte du slasher contemporain. En quatre films, Adam Green a façonné sa légende comme un vibrant hommage aux classiques des années 1980, en faisant la part belle aux effets spéciaux pratiques. Grâce à ESC, l’intégrale est aujourd’hui disponible pour la première fois en Blu-ray dans un splendide coffret.

Un homme au visage laid et difforme tient une hache dans une main ; il porte une salopette bleue et affiche un rictus hideux ; l'homme monstrueux a le visage fendu par une affreuse cicatrice, et le faciès ainsi que les bras recouverts de traces de sang ; ses longs cheveux effilochés semblent crasseux ; il a les bras musclés ; son corps se dresse sur fond de brouillard ; la brume épaisse cache tout paysage derrière lui ; plan du film VICTOR CROWLEY, édité par ESC.

« Victor Crowley » de A. Green © Tous droits réservés

La hache de guerre

Trois personnages sont côte à côte devant une porte verte à double battant ; la porte est ouverte et l'on devine un rideau foncé voilant l'intérieur de la maison ; les murs sont peints en orange rose et la peinture s'effrite ; le personnage au centre du trio est un homme afro-américain joué par Tony Todd ; il porte un chapeau noir haut-de-forme, une cape violette, un plastron blanc et un gilet rouge ; un de ses yeux est maquillé d'un losange blanc ; il regarde au loin, de même que le personnage situé à sa gauche ; celui-ci est un jeune homme blanc portant un t-shirt noir ; à la droite du plan se tient un jeune homme afro-américain vêtu d'une veste de training verte ; plan du film BUTCHER : LA LEGENDE DE VICTORE CROWLEY, édité par ESC.

« Butcher : La Légende… » de A. Green © Tous droits réservés

Si Butcher – Hatchet en version originale – n’a jamais connu le succès d’Halloween (1978-2022), ni même celui de Terrifier (Damien Leone, depuis 2016), la franchise du réalisateur américain Adam Green possède un noyau dur de fans particulièrement fidèles, amateurs d’horreur indépendante. La Hatchet Army, comme ils aiment se désigner entre eux, est moins attachée à l’histoire et aux personnages qu’à une certaine idée du slasher. Les films de Green sont ainsi perçus comme un refuge contre la vague de remakes et de reboots qui déferle sur le genre dès les années 2000, mais aussi comme un pied de nez au recours massif aux effets spéciaux numériques. Le cinéaste lui-même évoque régulièrement cette fanbase, sans laquelle la saga n’aurait probablement pas survécu, compte tenu de ses résultats commerciaux modestes : Victor Crowley demeure un boogeyman largement ignoré du grand public. Depuis 2006, quatre longs-métrages de moins d’une heure trente ont contribué à tisser sa légende auprès des initiés, avec des budgets avoisinant le million et demi de dollars. Adam Green n’a jamais cherché à transformer cette réussite d’estime en carrière hollywoodienne ; il est resté l’un des porte-étendards d’une horreur artisanale et communautaire, cultivant une relation étroite avec sa fanbase tout en développant un véritable écosystème autour d’ArieScope Pictures, sa société de production. Frozen (2010), son plus grand succès critique à ce jour, a confirmé son statut de figure du cinéma horrifique indépendant outre-Atlantique. Ce survival minimaliste, situé sur un télésiège, a bénéficié d’une présentation au festival de Sundance ainsi que d’une diffusion bien plus importante que Hatchet. Lorsque Butcher : La Légende de Victor Crowley (Adam Green, 2006), premier épisode de la saga, est parvenu jusqu’à nous, l’œuvre prenait la forme d’un slasher extrêmement simple dans son principe, mêlant gore et comédie noire potache, mais exécuté comme un hommage assumé aux grands films du genre de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Le projet consistait à revenir à une formule « old school », loin des productions horrifiques de studio, en embrassant pleinement son statut de slasher rétro. Le film ne fait guère dans la dentelle : peu de psychologie, beaucoup d’humour facile et des personnages délibérément archétypaux – un héros masculin timide et maladroit, des bimbos sexy qui soulèvent leur t-shirt ou encore un monstre repoussant à l’enfance difficile. Green maintiendra ce cap jusqu’au quatrième opus, refusant de moderniser ses films ou d’en élargir les thèmes – sans doute est-ce là, d’ailleurs, à la fois la force et la faiblesse de la franchise.

Un homme monstrueux se tient au milieu d'une jungle qui remplit tout l'arrière-plan ; il porte une salopette et a le visage et les bras musclés recouverts de sang ; il tient une tronçonneuse à la lame exagérément grande ; celle-ci est tellement imposante qu'elle en vient à sortir du plan, en haut à gauche ; plan du film BUTCHER 2, édité par ESC.

« Butcher 2 » de A. Green © Tous droits réservés

Presque toute l’action se déroule dans le même bayou, le marais de Honey Island, près de La Nouvelle-Orléans. Cette économie de moyens se retrouve aussi bien dans les décors que dans une mise en scène volontairement fonctionnelle, portée par une équipe technique fidèle qui revient de film en film. C’est sans doute cette répartition des dépenses qui participe à forger l’identité de la série : une photographie relativement sobre, mais des mises à mort particulièrement inventives et spectaculaires, réalisées grâce à des effets pratiques ingénieux. Car c’est là que se concentre l’essentiel du budget : dans le maquillage de Victor Crowley et le travail de John Carl Buechler, réalisateur et légende des effets spéciaux, dont la longue filmographie embrasse la sainte trinité des franchises horrifiques des années 1980 avec Vendredi 13, chapitre VII : Un nouveau défi (John Carl Buechler, 1988), Le Cauchemar de Freddy (Renny Harlin, 1988) et Halloween 4 : Le Retour de Michael Myers (Dwight H. Little, 1988). L’autre singularité de la saga réside dans son casting de prestige. Pour cette véritable lettre d’amour au cinéma d’horreur des décennies passées, Green recrute délibérément plusieurs figures emblématiques du slasher américain, réussissant la prouesse de réunir Kane Hodder – qui incarna Jason Voorhees entre 1988 et 2002 –, Tony Todd – interprète du rôle-titre de la saga Candyman (1992-1999) – et même Robert Englund, alias Freddy Krueger, sur qui s’ouvre d’ailleurs le premier long-métrage. Dans une scène saisissante, Englund incarne un chasseur d’alligators voguant de nuit sur les eaux troubles d’un marais de Louisiane, avant de devenir la toute première victime de Victor Crowley à l’écran – tout un symbole. Hodder étonne quant à lui en interprétant à la fois le grand méchant de l’histoire – donnant corps aux peurs d’une communauté locale – et son père Thomas lors de flashbacks, sans masque ni maquillage, offrant ainsi l’un des rôles les plus dramatiques de la saga. Todd campe le révérend Zombie, bonimenteur haut en couleur et véritable gardien de la légende de Victor Crowley, dont le rôle prendra toute son importance dans Butcher 2 (Adam Green, 2010). À ces trois « stars » s’ajoutent, au fil des épisodes, une multitude d’autres visages familiers du cinéma d’épouvante : Tom Holland – réalisateur de Jeu d’enfant (1988), premier épisode de la série Chucky –, Felissa Rose – l’inoubliable Angela de Massacre au camp d’été (Robert Hiltzik, 1983) –, ou encore Sid Haig, le capitaine Spaulding des films de Rob Zombie. Tous contribuent à légitimer symboliquement l’entreprise d’Adam Green : faire de Victor Crowley une nouvelle icône du slasher à l’ancienne, au sein d’un véritable « greatest hits » des codes et des figures du genre.

Une jeune femme, jouée par Danielle Harris, a le visage recouvert de sang ; le regard noir, elle semble fixer quelque chose ou quelqu'un en face d'elle ; sa veste est elle aussi tachée de sang ; derrière elle, on aperçoit une fenêtre fermée ; plan du film BUTCHER 3, édité par ESC.

« Butcher 3 » de BJ McDonnell © Tous droits réservés

Le cinéaste américain aime raconter qu’il a eu l’idée de Victor Crowley alors qu’il n’avait que huit ans, lors d’un camp de vacances. Les moniteurs faisaient peur aux enfants en leur racontant l’histoire d’un certain « Hatchet Face » (« tête de hachette »). De cette anecdote naîtront les principaux ressorts de Butcher : La Légende de Victor Crowley. Déprimé par une rupture amoureuse, Ben – joué par Joel David Moore, connu pour son rôle de Norm Spellman dans la saga Avatar (James Cameron, depuis 2009) – veut échapper à l’ambiance de Mardi Gras et convainc son ami Marcus (Deon Richmond) de visiter un bayou réputé hanté. Les deux garçons rejoignent alors un groupe de touristes à bord d’un bateau de fortune, emmené par un guide inexpérimenté. Bien vite, l’embarcation se retrouve coincée au cœur du marais, et les membres de l’excursion ne tardent pas à découvrir que la légende locale de Victor Crowley est bien réelle. Ce qui est ici intéressant, c’est que le film commence comme si Ben était le héros classique d’un slasher des eighties, avant de faire progressivement glisser le point de vue vers Marybeth, qui s’est jointe à l’excursion pour des raisons bien différentes. À sa façon, Green joue avec les tropes du genre : le protagoniste masculin apparent laisse peu à peu la place à une final girl plus traditionnelle. Marybeth deviendra d’ailleurs le personnage central des deux volets suivants, Danielle Harris – scream queen des Halloween (1988-1995) de Jamie Lloyd – succédant à Tamara Feldman dans le rôle. Victor Crowley est un homme difforme, mort tragiquement durant son enfance. Son père le frappe accidentellement au visage avec une hache alors qu’il tente désespérément de le sauver d’un incendie provoqué par trois autres enfants le soir d’halloween. Au décès de son père, des années plus tard, son esprit revient hanter le marais de Honey Island, massacrant tous ceux qui s’aventurent sur son territoire. Film après film, de nouvelles victimes retournent au cœur des marécages, tandis que la légende s’enrichit d’éléments supplémentaires. Dans Butcher 2, le spectateur apprend, par exemple, que Victor est le fruit d’une union illégitime entre son père Thomas et l’aide-soignante afro-américaine qui veillait sur son épouse agonisante. Découvrant la tromperie, cette dernière lance un sort vaudou sur la progéniture à naître, qui vient au monde difforme. Les trois premiers films forment quasiment un seul récit continu qui se déploie sur moins de deux jours. Butcher 2 et Butcher 3 (BJ McDonnell, 2013) – pour lequel Adam Green cède la caméra au cadreur Steadicam des deux premiers volets – reprennent ainsi exactement à la seconde où s’achevait l’épisode précédent. Green construit délibérément cette première trilogie comme un long slasher découpé en trois chapitres, avec très peu d’ellipses entre chaque volet. En revanche, Victor Crowley (Adam Green, 2017) rompt avec cette continuité immédiate en situant son intrigue dix ans après les événements initiaux.

Un homme monstrueux arrache la cage thoracique de sa victime, qui hurle de douleur ; le bourreau se trouve derrière sa victime, le visage recouvert de sang et à peine reconnaissable ; le t-shirt blanc de la victime est plein de sang, alors que son corps semble s'ouvrir dans des gerbes d'hémoglobine ; derrière eux, on aperçoit des flammes, qui semblent indiquer qu'un incendie est en cours ; la scène semble se dérouler en extérieur, près d'une jungle ; plan du film BUTCHER 3, édité par ESC.

« Butcher 3 » de BJ McDonnell © Tous droits réservés

Tournée sur pellicule 35 mm, la saga Butcher est une célébration du cinéma d’horreur analogique, à mille lieues de la propreté numérique, jugée bien trop lisse, qui envahissait le cinéma d’horreur dans les années 2000. Pourtant, le directeur de la photographie Will Barratt – fidèle à Adam Green depuis toujours – adopte une image très différente de celle des slashers des eighties. Il conserve une esthétique photographique caractéristique du cinéma indépendant américain du milieu des années 2000, avec des contrastes relativement plats, des éclairages parfois uniformes et un rendu « vidéo » qui peut évoquer la télévision. Mais il y a aussi chez Green une volonté marquée de retrouver un certain cinéma d’exploitation, en adoptant une mise en scène frontale, sans multiplier les mouvements de caméra. « Tout sera en plans larges fixes », avait-il annoncé en préparation du projet. Les personnages sont dès lors souvent regroupés dans le même cadre, la réalisation privilégiant des plans d’ensemble où plusieurs acteurs jouent simultanément, plutôt qu’un découpage sophistiqué. Il n’est en effet nullement question de produire de la tension par le montage, qui demeure peu expressif, pas plus que de recourir à des focales spectaculaires ou à des compositions particulièrement élaborées. La caméra enregistre presque théâtralement les interactions, avant de laisser éclater la violence. La mise en scène sert donc avant tout de véhicule destiné à amener le spectateur d’un effet gore à l’autre, cherchant à reproduire le plaisir immédiat du slasher de vidéo-club. Cette volonté de mimétisme a toutefois pour revers de nuire à l’intérêt dramatique : la familiarité des situations finit par éteindre une bonne partie du suspense et des surprises potentielles. Le rythme peine à ne pas s’essouffler malgré la durée limitée des épisodes, alourdi par des dialogues d’exposition qui reviennent systématiquement sur la légende de Victor Crowley à travers de longs flashbacks monologiques. Il reste qu’en dépit d’un humour potache tombant souvent à plat, la comédie n’atténue en rien l’horreur qu’incarne le boogeyman de cette histoire, puisque le tueur n’est jamais la cible des plaisanteries, celles-ci visant presque exclusivement certaines de ses victimes. La véritable marque de fabrique de la saga réside bien sûr dans les mises à mort, chacune constituant un tableau grotesque, hypercréatif, relevant presque du cartoon gore, pour un body count final de soixante victimes. Tout au long des quatre films, Crowley s’en remet à des haches de tout gabarit, mais également à sa force brute et à un arsenal d’instruments de mort toujours plus improbables – au premier rang desquels figure une ponceuse à bande, qui revient de film en film tel un gimmick. L’esprit monstrueux décapite à mains nues, arrache des bras, broie des têtes ou les tord jusqu’à les détacher férocement de leur corps. La répétition et la surenchère participent pleinement de l’identité de la franchise, qui ne cherche aucunement le réalisme. Green et ses équipes poussent ainsi chaque épisode à inventer des exécutions toujours plus carnavalesques, à l’aide d’effets spécieux pratiques toujours plus délirants. Certaines morts sont devenues emblématiques, à l’image de celle de Shannon Permatteo (Patrika Darbo), dont Crowley déchire la tête en deux, de la bouche jusqu’au sommet du crâne.

Visuel du coffret "Butcher, l'intégrale des 4 films" et des disques Blu-ray édités par ESC Editions.Butcher 3 aurait dû constituer le dernier épisode de la saga. Mais, dans les bonus du dernier disque du coffret, Adam Green raconte qu’alors qu’il se remettait d’une grave dépression, George A. Romero l’encouragea à revenir à ce qu’il savait faire de mieux : ses fans l’attendaient. C’est ainsi que le tournage de Victor Crowley, ultime opus de la série, fut préparé dans le plus grand secret. Dix ans après les événements de la trilogie Hatchet, l’unique survivant, Andrew – joué par Parry Shen, l’un des rares acteurs, avec Kane Hodder, à apparaître dans les quatre longs-métrages – publie un livre consacré à son expérience des massacres. Convaincu par son attachée de presse, il retourne sur les lieux du bain de sang afin d’accorder une importante interview télévisée. Mais le jet privé censé les y conduire s’écrase dans le marais, transformant bientôt la carcasse de l’appareil en un terrible quasi huis clos. Le coffret collector proposé par ESC Éditions réunit la version non censurée des quatre films et s’accompagne de suppléments généreux. Les disques reviennent sur la genèse de la saga, les choix qui ont été ceux d’Adam Green et ce qu’a représenté l’aventure Hatchet pour celles et ceux qui y ont participé pendant plus de dix ans. Les trois premiers films bénéficient chacun d’un making-of consacré à leur fabrication, enrichi d’entretiens avec les acteurs, les techniciens et les producteurs. Les bonus prennent également le temps de décortiquer les effets spéciaux pratiques de John Carl Buechler et de son protégé Robert Pendergraft, véritable signature de la franchise, tout en dévoilant les secrets du maquillage de Victor Crowley. D’autres sujets sont encore abordés, notamment à travers un court documentaire consacré à l’amitié entre Adam Green et Dee Snider, chanteur du groupe Twisted Sister. Un long entretien de vingt-sept minutes avec le réalisateur revient sur la genèse du dernier opus, son casting, son tournage, et la place que la saga occupe dans sa vie. Grâce à ce coffret collector, ESC permet enfin de redécouvrir Butcher dans des conditions dignes de son statut culte, rappelant qu’au-delà de ses moyens modestes, la saga d’Adam Green demeure l’une des déclarations d’amour les plus sincères adressées aux classiques du slasher américain.

 


A propos de Tristan Storme

Politiste de formation, Tristan est tombé amoureux du cinéma en visionnant "Mulholland Drive" pour la première fois ; un choc dont il ne s’est jamais remis, perdu pour toujours dans la chambre rouge. Ayant passé ses années universitaires enfermé à la Cinematek de Bruxelles, il peut autant s’extasier devant les jeux d’échelle chez Hitchcock que les métamorphoses visqueuses des productions Troma. Vouant un culte aux structures narratives bien ficelées, il est également maître du jeu à L’Appel de Cthulhu et repère illico les récits mal maîtrisés. Letterboxd : https://letterboxd.com/taram1984/

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