Terrifier 3


Personne ne peut échapper au phénomène Terrifier 3 qui remplit les salles depuis deux semaines déjà. Personne non plus ne pouvait vraiment le deviner, malgré les scores déjà impressionnants du deuxième épisode, qui plus est depuis son interdiction aux moins de 18 ans en France, une première pour un film d’horreur depuis près de vingt ans. Il fallait donc qu’on y revienne, autant pour donner notre avis sur l’objet que sur son succès.

Gros plan sur le visage d'Art le clown, affichant un rire démoniaque, et tenant une petite pendule dans sa main.

© Tous Droits Réservés

The Funhouse

La saga Terrifier est l’une des plus grandes surprises horrifiques de ces dernières années. Un défouloir gore au milieu d’un paysage largement dominé par des franchises ou des objets plus auteurisants, pour ne pas dire elevated, qui connaît depuis le premier un succès croissant jusqu’à l’accueil absolument triomphal de cette dernière suite, qui s’apprête à terrasser Joker : Folie à deux(Todd Phillips, 2024) et continue de battre des records en France malgré son interdiction aux moins de 18 ans. Tout de ce programme est contenu dans une géniale créature : Art the clown. Cet hallucinant mime sadique traîne sa moue moqueuse dans tous les recoins d’une Amérique désolée et désespérante pour y déverser sa brutalité inouïe. C’est moins ce qu’on voit de ce que fait Art qui marque dans les Terrifier jamais rien de plus que des peaux de poulet triturées à grand renfort d’hémoglobine – que les idées qui le meuvent. A chaque fois, ce véritable agent du chaos, qui ne connaît strictement aucune retenue, redouble de créativité, arborant le même sourire glaçant, mais aussi très drôle. L’idée géniale est de l’avoir laissé muet : ses rictus abominables semblent doublés par les hurlements grinçants de ces victimes. La note d’intention est donc claire, rires et hurlements d’horreur joueront la même partition. Mais alors que tout cela avait commencé par un court-métrage, qu’on trouve dans l’anthologie All Hallow’s eve (2013), et un long-métrage fait avec quelques 25 000 dollars, cette aventure s’est mutée en saga inflationniste où chaque nouvel essai coûtera plus cher et promet de redoubler d’inventivité dans le gore et l’horreur. Après les aberrantes – quoi qu’assez réjouissantes – 2h25 de Terrifier 2 (2022) (qui n’avait coûté que 250 000 dollars), ce troisième épisode comprend vingt minutes de moins, mais répond bien à toutes les attentes en termes de surenchère dans l’utilisation de faux sang, de chair déchiquetée, de dégoûtantes prothèses, dépassant cette fois les deux millions de budget.

Art le clown tout sourire au volant d'une camionette, en costume de Père Noël, et portant des lunettes de soleil dans le film Terrifier 3.

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Disons peut-être d’abord pourquoi il faut se réjouir du succès de Damien Leone, au-delà d’une petite satisfaction de voir les dérives hollywoodiennes, déjà décrites, corrigées par ces objets inclassables et par son merveilleux clown. Il est toujours préférable de se réjouir pour, plutôt que contre. Terrifier 3, comme les deux autres, renoue avec une approche foraine du cinéma de genre. Le spectateur, averti par l’interdiction (qui a forcément joué un rôle considérable, et inattendu, dans ce triomphe hexagonal), vient dans un double mouvement contradictoire : il veut tenter l’expérience, tester ses propres limites, sans doute pas certain de pouvoir supporter les sévices atroces que contiennent les deux heures de long-métrage, que son voisin, collègue, ami, se sera fait une joie de lui décrire avec force détails. Ce même individu se retrouvera doublement satisfait : d’un côté il aura bien vu les horreurs annoncées – il en aura donc eu pour son argent – de l’autre il ne sera pas traumatisé pour un sou, rassuré par les effets écœurants mais ouvertement cheap et par les rires électriques qui l’entourent dans la salle survoltée. La vertu expiatrice de ces exécutions, éviscérations, massacres innommables en tout genre, est en définitive très bon enfant. Elle n’a pas d’autres visées que de faire jubiler d’une matière totalement malléable – le cinéma et ses effets spéciaux pratiques – qui sont comme des jouets de pâte à modeler qu’on peut triturer, décapiter, remodeler à foison. Leone joue avec ses figures comme un enfant un peu tordu – soit tout simplement, comme n’importe quel enfant – avec ses jouets. Cela a été beaucoup souligné par ailleurs : ce cinéma a plus à voir avec les premiers films burlesques qu’avec une horreur traumatisante. C’est d’ailleurs pour cela que les projections peuvent être si amusantes, au milieu des commentaires, des rires, des hurlements, de ses comparses dans la salle. Alors que tout ce tintamarre nous exaspérerait habituellement, il nous rappelle le plaisir enfantin de nos premières séances.

Plan rapproché-poitrine, de profil, sur Art le clown déguisé en Père Noêl, la mine maussade ; derrière lui, un mur de guirlandes ; issu du film Terrifier 3.

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Cela étant dit, tout ce qu’on a pu dire jusqu’ici aurait pu correspondre à l’intégralité de la saga, et si l’on rentre un peu plus dans la matière de ce troisième volet, on peut tout de même dire qu’il ne s’agit pas du plus réussi. D’abord, Damien Leone persiste dans la volonté de faire feuilletonner ses épisodes, trouvant des moyens toujours plus abracadabrants pour ressusciter sa créature sanguinaire et sa sbire défigurée, possédée par une entité maléfique. Disons-le, il en résulte une mythologie à la mords-moi-le-noeud complètement superflue, ennuyeuse et bête, qui nous fait bailler entre deux numéros gores. Certes, ces ajouts surnaturels sont ouvertement grotesques et enfantins – ils évoquent d’ailleurs les infra-mondes des Phantasm de Don Coscarelli (1979 à 2016) – mais on s’en serait bien passé parce que, pour le coup, ils ne correspondent pas vraiment aux attentes du genre. Il me semble que cette création géniale aurait mérité des suites ne s’embarrassant pas de continuer chacun des épisodes et se permettant tout simplement de repartir à zéro dans un autre environnement, à partir du même principe de surenchère sanglante et délirante. Sur ce versant, on ne peut pas dire que Terrifier 3 déçoive pour autant : chaque numéro redouble de créativité dans les exécutions et les effets les plus farfelus, provoquant plus d’une fois un rire franc et libérateur. Notons tout de même que progressivement, sa mise en scène ronronne un peu, reposant toujours un peu plus sur la contemplation de ses effets gores plutôt que de tenter de les agencer dans un programme formel plus élaboré. Il est d’ailleurs assez symptomatique que la meilleure scène soit celle qui laisse le plus de place au hors-champ : la lente exécution d’une famille entière du point de vue d’une petite fille, par Art déguisé en Père Noël. C’est alors qu’il montre le moins que Damien Leone se fait le plus habile metteur en scène. C’est tout le paradoxe du long-métrage : on est venus pour voir toujours plus de gore, ce gore ne déçoit jamais vraiment, mais on en voit tout de même la limite. C’est à cet endroit qu’il faudra juger de la pérennité ou non de l’auteur – car il faut tout de même lui accorder ce titre. Saura t-il surmonter l’attente gentiment sadique que produit son ambition pour accoucher de visions plus originales, plus inattendues, sans pour autant céder aux sirènes des notes d’intention vaniteuses et creuses ?

Dans ce registre visionnaire, c’est dans le nouveau costume d’Art que Damien Leone trouve le plus de ressources. Cette tenue de père Noël rejoint le rapport paradoxal du long-métrage à l’enfance, car il s’agit finalement à tout point de vue d’une œuvre de Noël. Certes, les codes du genre – familialisme, religion, infantilisme consumériste – y sont détournés avec un sadisme réjouissant, néanmoins, au fond, Leone finit par reproduire une excitation fédératrice assez similaire tout en lui renvoyant un négatif outrancier et brutal. Cela ne le rend pas subversif pour autant, mais vraiment très amusant. Terrifier 3 n’est peut-être ni plus ni moins que ça, et c’est peut-être déjà beaucoup aujourd’hui : un bon pop-corn movie.


A propos de Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste et réalisateur diplômé de la Femis, Pierre-Jean aime autant parler de Jacques Demy que de "2001 l'odyssée de l'espace", d'Eric Rohmer que de "Showgirls" et par-dessus tout faire des rapprochements improbables entre "La Maman et la Putain" et "Mad Max". Par exemple. En plus de développer ses propres films, il trouve ici l'occasion de faire ce genre d'assemblages entre les différents pôles de sa cinéphile un peu hirsute. Ses spécialités variées oscillent entre Paul Verhoeven, John Carpenter, Tobe Hooper et George Miller. Il est aussi le plus sentimental de nos rédacteurs. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riNSm

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