Avatar : de feu et de cendres


Trois ans après l’extraordinaire Avatar : La Voie de l’eau (2022), c’est peu dire qu’on attendait le retour du maître James Cameron pour nous émerveiller au terme d’une terne année de blockbusters. L’attente fut moins longue qu’à l’accoutumée, ce qui pouvait susciter une certaine appréhension, y compris chez les admirateurs de son œuvre, dont nous faisons partie. A-t-il réussi  à nous surprendre de nouveau ?

Un vaisseau au design floral flotte devant une planète bleue dans Avatar : de feu et de cendre.

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Le deuil dans l’envol

Avatar : de feu et de cendres s’ouvre sur une superbe scène spectrale. Loak, le cadet de la famille Sully, prend son envol à dos d’Ikran, volatile emblématique de cet univers, accompagné de Neteyam, son frère tragiquement décédé dans le précédent film. D’emblée, on retrouve avec émerveillement la fluidité extraordinaire des mouvements d’ailes en HFR, dans une lumière crépusculaire. Si la scène fait écho à l’une des premières de La Voie de l’eau, dans laquelle Jake et Neytiri effectuaient un vol similaire lors d’une nuit en amoureux, l’envol n’a cette fois pas la même innocence – le jeune frère sait qu’il s’amuse avec un fantôme. Cette dynamique d’un envol lié à la mort se répétera à de nombreuses reprises dans ce troisième volet, surtout dans sa première heure. La famille doit de nouveau quitter son territoire — on y reviendra — et le fait accompagnée d’un peuple de marchands évoluant dans les cieux. Ils montent à bord de montgolfières mirifiques dirigées par des créatures merveilleuses, comme il en pullule à Pandora. Cette envolée voudrait retrouver l’émerveillement suscité par la première plongée dans La Voie de l’eau : Cameron insiste sur les yeux pleins d’étoiles de ses personnages, bouleversés de s’élever grâce à de tels dirigeables. L’instant sera de courte durée. D’une part, difficile d’éprouver ce sentiment de première fois une fois de plus — les scènes de vol étant déjà nombreuses dans les deux premiers épisodes, surtout dans le premier où elles étaient le terrain expérimental privilégié de la 3D — d’autre part, l’ouverture du film a teinté ce rapport aux cieux d’une aura mélancolique. Puis vient une première scène d’action, extraordinaire, qui confirme un tournant mortifère : des Na’vis gris, pillards pyromanes (la nouvelle tribu dite des Cendres) attaquent le magnifique convoi et détruisent tout sur leur passage. La scène retrouve tout le génie formel de Cameron en matière de lisibilité, dans une sorte de remake aérien d’une attaque de convoi à la Mad Max Fury Road (George Miller, 2015). Elle éblouit par ses modulations rythmiques, entre la vitesse des flèches et des flammes et la lenteur du dirigeable, de la matière qui sert de voile. La scène s’achève par une longue chute, superbe elle aussi : les personnages sont ramenés à terre, et l’intrigue reprend.

Un chef Na'vi s'adresse à un interlocuteur le regard fixe, déterminé, au-dessus d'un feu de bois, dans Avatar : de feu et de cendres.

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S’il serait trop facile et pressé de dire que cette chute est également celle du long-métrage, il faut bien dire les choses : Avatar : de feu et de cendre, à l’échelle de la filmographie de James Cameron et de l’extraordinaire beauté des deux précédents Avatar (2009), est une franche déception. Il y a plus triste encore : c’est sûrement à ce jour son moins bon film. Pas tout à fait de quoi s’effondrer pour autant, car j’aurai la possibilité de nuancer ce constat, mais, pour la première fois dans son œuvre, l’auteur de Titanic (1997) ne comble pas nos attentes et tombe dans des facilités et une redite auxquelles il ne nous avait pas habitués. Il lui a souvent été reproché d’écrire et réaliser des remakes de ses propres films d’une suite à l’autre. Le plus souvent, ce reproche était injustifié ou, du moins, trop rapide. Oui, le deuxième volet reprenait une part de la structure du premier Avatar, proposait un certain nombre de séquences en miroir, mais c’était toujours dans l’optique d’un nouvel émerveillement (l’incroyable découverte du monde aquatique, ce défilement d’images inédites rendu possible par le HFR). Dans ce troisième épisode, les choses se corsent : s’il reste des éléments de nouveauté, l’intrigue finit par dévoiler des cartes trop connues et ressert un climax très proche de celui du précédent volet dans une logique hélas inflationniste. Quand la reprise implique de nouveaux horizons, il n’y a pas lieu de s’en émouvoir, surtout chez James Cameron qui a toujours cherché à proposer des variations de formes classiques. Ainsi, si l’ouverture impose encore ici un nouvel exode aux personnages — quand bien même leur parcours précédent leur avait permis de s’installer — la raison de ce départ est suffisamment intéressante pour qu’on se laisse emporter. En revanche, pendant toute la dernière heure du récit, Cameron rejoue, paresseusement et en accéléré, parmi les plus belles scènes de La Voie de l’eau, une pêche de Tulkun filmée de manière elliptique, l’incendie d’un village, des attaques sous-marines, et donc tout le climax. Cette déception est d’autant plus cruelle que Cameron incarnait jusqu’ici une voie solitaire, presque dissidente, au sein du cinéma hollywoodien contemporain. Cela tenait en particulier à son approche du récit, résolument classique, dans la tradition des grandes épopées hollywoodiennes. Ici, force est de constater qu’il cède par moments aux sirènes d’une narration télévisuelle, empilant les informations bavardes pour construire un morceau de bravoure qui combine ceux des précédents épisodes. Le pire est peut-être là : dans mon texte sur La Voie de l’eau, j’expliquais combien il était difficile de décortiquer les films de James Cameron, tant ils apparaissent comme un tout organique, visant un spectacle total, bouclé, qu’il faut appréhender avec l’innocence d’un premier spectateur, sans chercher à détacher des parties du tout. Pour la première fois, il n’atteint pas cette organicité. Trop d’éléments parasites, de facilités narratives et de redites noient la fluidité de l’ensemble.

Ainsi, si la nouvelle tribu apporte une noirceur bienvenue à travers des visions d’une grande brutalité, des rituels enflammés et sordides où Cameron retrouve de son inspiration, elle n’accouche pas d’une globalité véritablement neuve. Beaucoup des meilleures scènes relèvent d’une cruauté inédite dans la saga, d’un attrait pour la mort, portés par cette tribu et sa cheffe, Varang, dont les yeux semblent toujours envahis par les flammes. Cet ange funeste et ses acolytes tuent, détruisent tout sur leur passage et cherchent – dans des séquences pour le coup très belles – à s’approprier les armes humaines, ces objets qui ont mécanisé et amplifié la mort. Hélas on ne comprend que trop la parade : si la tribu des cendres s’empare des armes, c’est pour mieux retourner les humains et rejouer la même menace qu’à l’accoutumée. Advient alors la redite parfois pure et simple, Cameron et ses scénaristes ne faisant qu’entrevoir des pistes qui auraient permis une franche évolution. Le film semble sans cesse échapper à sa propre ossature, se délier, ne pas avancer. De fait — sans trop en dire — à la fin du visionnage, rien n’a véritablement changé sur Pandora ni dans la vie des personnages. Pourtant, les protagonistes les plus marquants du précédent volet — Kiri, Spider, Quaritch — se voient ouvrir quelques pistes prometteuses qui n’aboutissent jamais, ce qu’accentuent deux scènes, peut-être les plus tristes de toute la filmographie de James Cameron. D’abord une affreuse vision en forme de révélation mythologique dans l’arc de Kiri, ensuite un épilogue complètement expéditif, en plus d’être assez laid. Malgré ses 3h15, l’intrigue aura fait du surplace. Ce constat donne parfois l’impression d’assister à une aventure alternative, dont certaines scènes auraient pu être réalisées par un autre cinéaste. Du reste, si James Cameron reste le metteur en scène qu’il est – offrant un spectacle largement plus lisible et confortable que le tout-venant hollywoodien – c’est aussi d’un point de vue technique que son inspiration (ou son implication ?) flanche un peu. Contrairement à La Voie de l’eau, dans lequel le choix d’un spectre d’images variable était presque toujours gracieux  (le film alternait entre 24, 48 et 60 fps, notamment lors du passage de la terre à la mer), ici, cette même décision ne semble plus nourrie par une logique formelle claire et produit de trop nombreuses saccades, laissant la sensation d’une œuvre moins achevés. Est-ce le fruit d’une pression de Disney, propriétaire récent de la franchise, qui aurait imposé un temps de fabrication plus court ? On peut le supposer, tant tout semble plus laborieux ici.

Un Na'vi vu de dos avance vers un chemin bordé de troncs tordus, sous un ciel gris laiteux ; plan de Avatar : de feu et de cendres.

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Il y a chez James Cameron une évidente inspiration mythologique, racontant souvent la même évolution : la nécessité de sacrifier son ancienne peau pour s’ouvrir à un monde meilleur. Il est symptomatique, et pour le coup assez passionnant, que la grande scène allégorique d’Avatar : de feu et de cendres soit une ré-interprétation explicite du sacrifice biblique d’Isaac par son père Abraham. Un sacrifice retenu donc, empêché, où le cinéaste déploie d’impressionnantes visions – des mains ensanglantées comme celles de Loak lors de la mort de son frère – mais où il doit retenir le geste expiatoire. Dans cette scène, les personnages doivent faire un deuil terrible, épouvantable, finalement annulé par un sursaut de conscience : Neytiri s’exclame « alors nous trouverons une autre solution ». J’ai eu le sentiment d’entendre la position de Cameron lui-même, ayant l’intuition qu’il était peut-être temps de faire le deuil de cette saga, née d’un rêve d’adolescence, tout en cherchant d’autres solutions pour la maintenir en vie. Si je pense que certaines pistes auraient pu mener à une suite digne des deux précédentes (dont la splendeur n’est en rien entamée par cette déception), cela aurait exigé de faire le deuil d’au moins quelques fondamentaux de la saga. Par exemple, la présence des humains n’a plus la moindre justification narrative sur Pandora : les scènes ramenant les pêcheurs de Tulkun sont certainement les pires, et il est difficile de justifier leur retour après ce qu’il leur est arrivé à la fin du chapitre précédent. Avatar 3 aurait parfaitement pu se tenir du seul côté des Na’vis. C’était la grande piste ouverte par le deuxième film, où Cameron semblait se tourner définitivement vers eux, allant jusqu’à se débarrasser du concept d’avatar. On pourrait élaborer quelque chose autour de cette permanence des humains, s’évertuant coûte que coûte à détruire les ressources de Pandora comme celles de la Terre. Or cette fois, on en vient à se demander : à quoi bon ? Surtout lorsque leur présence impose des scènes d’action décevantes et empêche de développer les enjeux autour des nouveaux personnages Na’vis. On revient à ce sacrifice interdit qui devait se diriger contre un humain : peut-être aurait-il fallu que la main de James Cameron ne tremble pas…

Quelles que soient les raisons de ce deuil impossible — contrainte économique ? Enfermement dans la logique contemporaine des sagas ? Panne d’inspiration ? — il constitue le cœur battant, secret, de ce film décevant mais forcément passionnant. Comme Loak, Cameron cherche de nouveau à s’envoler dans Pandora, comme pour faire son deuil, sans jamais y parvenir, incapable même de faire disparaître ses personnages principaux — ce qui n’a pourtant jamais été difficile pour lui — alors que les occasions d’écrire de belles scènes de disparition étaient nombreuses. C’est ce que suggéraient en tous cas quelques beaux (mais rares) tableaux du dernier affrontement, lorsque les enfants assistent, impuissants, au combat de leurs parents. Cette bataille s’achève par un curieux — et peu convaincant — deus ex machina, une sorte de vortex propulsant ses antagonistes dans les cieux — décidément. Le réalisateur n’aura, pour une fois, pas atteint ces mêmes cieux, perdu dans le tiraillement entre l’envol vers d’autres contrées (on attend désormais bien plus son projet sur Hiroshima que les prochains Avatar) et son émouvante propension à vouloir sans cesse raconter la même histoire. Dans la scène la plus inspirée de ce climax décevant, James Cameron filme une naissance qui advient au même instant qu’une mort, synthétisant sa posture hésitante face à sa saga, entre l’extinction et la renaissance. Puissent ces cendres, traversées de quelques éclats et de paradoxes tenaces, nourrir encore un feu capable d’engendrer un nouveau chef-d’œuvre. Malgré la déception, rien n’interdit d’y croire : que cela se passe sur Pandora, ou ailleurs.


A propos de Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste et réalisateur diplômé de la Femis, Pierre-Jean aime autant parler de Jacques Demy que de "2001 l'odyssée de l'espace", d'Eric Rohmer que de "Showgirls" et par-dessus tout faire des rapprochements improbables entre "La Maman et la Putain" et "Mad Max". Par exemple. En plus de développer ses propres films, il trouve ici l'occasion de faire ce genre d'assemblages entre les différents pôles de sa cinéphile un peu hirsute. Ses spécialités variées oscillent entre Paul Verhoeven, John Carpenter, Tobe Hooper et George Miller. Il est aussi le plus sentimental de nos rédacteurs. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riNSm

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