[Carnet de bord] NIFFF 2026 • Jours 3-4


Deuxième journal de bord en provenance de Neuchâtel et de son festival du film fantastique (NIFFF). Deux journées de plus de plongée dans le cinéma de genre mondial, agrémentée d’une rareté suisse. On vous raconte.

Jour 3 • Le Monde entier est un théâtre

Un jeune homme d'allure christique en toge blanc se tient debout devant une forêt brumeuse, a ses pieds un amas de corps endormis

« The Holy Boy » de Paolo Strippoli © Tous droits réservés

Que choisir, en ce dimanche annonçant un remake de canicule, entre la presque fraîcheur du lac de Neuchâtel et la climatisation (approximative) de ses salles obscures ? Les plages étaient bondées, le cinéma Studio aussi, pour y découvrir The Holy Boy (Paolo Strippoli, 2026) en compétition internationale. Sergio, fuyant un terrible chagrin, débarque dans le petit village de Remis, dans les Alpes italiennes, pour y remplacer un professeur de sport dans le lycée local. Alors qu’il traîne sa dépression et son alcoolisme, il découvre que les habitants de Remis, pourtant le théâtre d’une catastrophe ferroviaire quinze ans plus tôt, affichent tous une sérénité à toute épreuve. Leur secret ? Les câlins réguliers d’un adolescent du village, Matteo, doté de l’étrange pouvoir de guérir les petites et grandes douleurs de l’âme – et dispensé de cours de sport. On se doute, aidé par une scène introductive glaçante, qu’il y a un prix à payer. C’est l’un des messages du film, réflexion sombre sur le deuil : on ne se remet pas gratuitement d’un traumatisme, on n’efface pas la douleur d’un claquement de doigts. C’est même le contraire : marques sur la peau, démangeaisons, signes inquiétants de sevrage, les accolades de Matteo ont tout d’une drogue qui résout les problèmes en surface et cause une dangereuse accoutumance. Ou bien du déni, promesse d’un méchant retour de flamme. La mise en scène, chirurgicale, donne lentement mais sûrement au film son atmosphère oppressante, pendant que le scénario distille les informations : quelle souffrance traîne Sergio, quel rôle joue le père intraitable de Matteo, quel intérêt tire le curé du village de cette machine à miracles – on note en passant que la place de l’Église et de ses représentants est une préoccupation récurrente de ce NIFFF. Mais c’est le traitement du personnage de Matteo qui aurait pu se révéler le plus intéressant. L’adolescent, habité d’un pouvoir qu’il ne comprend pas et découvrant ses désirs, tente à la fois de s’émanciper de la tutelle paternelle et d’apprivoiser son corps. Mais le film n’approfondit pas cette piste. On pense beaucoup au Ari Aster de Hérédité et Midsommar, avec un vrai savoir-faire pour installer une ambiance troublante et une indéniable beauté formelle, mais avec les mêmes limites : du mal à conclure et, in fine, pas grand-chose à dire.

Une main posée sur un écran où est projeté le visage apeuré d'une femme.

« La Femme d’outre nulle part » de Jean-Jacques Lagrange © Tous droits réservés

C’est au cinéma Rex que sont projetés les films de la section « Amazing Switzerland », un panorama consacré au cinéma de genre helvétique. La programmatrice et directrice artistique du NIFFF, Kate Reidy, ainsi que deux représentants de la RTS reviennent sur l’histoire de La Dame d’outre-nulle part, une « dramatique » – terme employé à l’époque pour désigner les téléfilms – diffusée le 15 mai 1966 et qui rencontra un joli succès sur les petits écrans de Suisse romande. Son réalisateur, Jean-Jacques Lagrange, figure du Groupe 5 – le collectif de la Nouvelle Vague suisse francophone – y adapte une nouvelle de George Langelaan, également auteur de La Mouche, portée à l’écran par David Cronenberg en 1986. Si les sources disponibles ne permettaient pas d’obtenir une image immaculée, la restauration offre néanmoins un visionnage largement suffisant pour le grand écran. L’histoire suit donc le parcours de Bernard Morgan, ingénieur dans une centrale atomique, et qui ne tarde pas à recevoir la visite de Mary, une jeune infirmière disparue vingt ans plus tôt dans la tragédie de Nagasaki, cherchant à communiquer avec lui à travers son poste de télévision. On regrettera que la dimension science-fictionnelle de cette « dramatique » repose essentiellement sur une succession de champs / contrechamps entre le protagoniste et son poste de télévision mais le téléfilm n’en conserve pas moins un charme certain, porté par une histoire d’amour au jeu délicieusement daté, qui évoque par instants un épisode oublié de La Quatrième Dimension (Rod Serling, 1959-1964). Une archive à découvrir en replay sur le site web de la RTS.

Une femme âgée fait une drôle de tête en se tenant très proche d'un petit chien noir et frisé

« Breeder » de Alex Goyette © Tous droits réservés

Rendez-vous juste après au cinéma Studio pour la projection de Breeder (2026), réalisé par Alex Goyette. Présenté au festival de Tribeca, ce thriller horrifique suit Russell, un jeune étudiant sans le sou qui consacre ses recherches à sauver les abeilles en voie de disparition. Lorsqu’il est contacté par Patti, une fantasque et peu commode éleveuse de chiens qui prétend vouloir financer ses travaux, Russell saute sur l’occasion. Mais une fois arrivé dans sa ferme, où vivent également les filles adoptives de cette mystérieuse bienfaitrice, Russell comprend peu à peu que les intentions de Patti ne sont pas aussi désintéressées qu’elle le prétend, et que son séjour risque de s’éterniser. Dans la peau de Patti, Dot-Marie Jones, aperçue notamment dans la série Glee (2009-2015), s’en donne à cœur joie et porte le film de sa présence aussi inquiétante que délicieusement excentrique, ce qui nous rappellerait presque une Kathy Bates dans Misery (Rob Reiner, 1990). Alex Goyette joue davantage sur le malaise que sur l’effroi, multipliant les situations inconfortables qui provoquent autant le rire que l’inquiétude. Un peu sage dans son traitement horrifique mais jouissif, Breeder parvient à maintenir son suspense jusqu’à son dénouement en demi-teinte, faisant de cette série B un divertissement aussi modeste qu’efficace.

En animation, un canard SDF est jonché dans les poubelles d'une ruelle, une petite souris l'observe au loin

« Decorado » de Alberto Vászquez © Tous droits réservés

Tout autre ambiance au Théâtre du Passage, avec le film d’animation Decorado (Alberto Vászquez, 2026), aussi en compétition. Arnold, souris d’âge moyen au chômage depuis des années, vit avec Mariá, qui entretient le couple grâce à son travail de dessinatrice. Perchée sur une crète, l’énorme entreprise ALMA crache la fumée de ses usines et domine la ville au propre comme au figuré, employant ses habitants et fournissant à peu près tout. Entre un tour à la boulangerie et une virée avec ses amis Ramiro le rat et le Poulet fou, Arnold sent monter en lui une inquiétude : et si ce monde n’était qu’un décor artificiel dans lequel il vivait enfermé ? Et si, au-delà de la forêt interdite qui borde la ville, se trouvait la vérité ? Matrix (Les Wachowski, 1999) sans machine, Truman Show (Peter Weir, 1998) dépressif, mythe de la caverne version cartoon avec un Mickey désabusé, Decorado met en scène la logique totalitaire de la marchandise et du travail, dessinant une société dans laquelle chacun joue docilement son rôle et, pour ne pas devenir fou ou désespéré, prend tous les matins sa pilule du bonheur. Dans la lignée de la bande dessinée underground, le trait rappelle Gustave Doré et communique la claustrophobie d’Arnold, lancé dans une très incertaine quête d’authenticité. Avec sa robe de chambre, la souris évoque un « Dude » errant dans un monde encore plus privé de sens que celui du Big Lebowski (Joel & Ethan Coen, 1998), où l’humour noir offre de rares moments de respiration dans la noirceur ambiante. On sort de la projection avec une question fondamentale : si le monde est un théâtre, quel rôle voulons-nous y jouer ?

Jour 4 • Méfiez-vous des enfants

Une femme illuminée d'une lumière bleue néon porte un casque de DJ sur les oreilles dans Mi Amor de Guillaume Nicloux

« Mi Amor » de Guillaume Nicloux © Tous droits réservés

C’est dans la section « Third Kind », qui explore le cinéma fantastique et ses genres connexes, que nous découvrons le nouveau film de Guillaume Nicloux, Mi Amor (2026), présenté en février au festival du film de Rotterdam. L’actrice française Pom Klementieff y incarne Romy, une DJ vivant de sa passion et se rendant aux îles Canaries avec sa meilleure amie Chloé afin de se produire derrière les platines lors d’une soirée. À l’issue de son set, Romy découvre que Chloé a disparu et ne donne plus aucun signe de vie. Les jours passent, mais elle peine à obtenir le moindre soutien du personnel de l’hôtel ou des autorités locales. Sa rencontre avec Vincent (Benoît Magimel), gérant de boîte de nuit, pourrait bien l’aider à faire avancer son enquête. Habitué aux récits de disparitions et de personnages en quête de vérité, Nicloux signe ici un voyage initiatique davantage porté par l’atmosphère que par le récit. Malheureusement, le film semble rapidement devenir un prétexte pour mettre en images une bande-son omniprésente, dont la répétition finit par alourdir l’expérience. Les dialogues manquent parfois de naturel, laissant les interprètes peu convaincants et convaincus, à l’exception de Benoît Magimel, toujours solide, dont la première apparition suffit à imposer une tonalité différente. L’enquête s’étire alors qu’elle introduit une ribambelle de personnages secondaires, à la manière des suspects d’un Cluedo dont les pistes peinent à éveiller la curiosité. Lorsque la résolution arrive enfin, elle donne l’impression d’un lapin sorti du chapeau, venant conclure une intrigue qui semblait déjà à bout de souffle. Nicloux reste néanmoins un cinéaste capable de composer de belles images et de créer des ambiances singulières. Dommage que son scénario, lui, tienne finalement sur un timbre-poste.

Un homme met en joue quelque chose ou quelqu'un hors champs devant le regard d'une femme derrière lui

« Hen » de Nico Scheepers © Tous droits réservés

Présenté en fin d’après-midi au Studio, Hen (Nico Scheepers, 2025) repose lui aussi sur une intrigue minimaliste. Dawid et Hanna, un couple afrikaner, vivent dans une ferme perdue dans le semi-désert sud-africain. Un jour, Dawid trouve un enfant enfermé dans un coffre, au milieu de cadavres. Le couple recueille Lukas et, très vite, tout semble se dérégler : Dawid et Hanna souffrent de visions, de somnambulisme et, surtout d’une faim incompréhensible. Dans un film saturé de mysticisme, on pense à l’Évangile selon Luc et son éloge de la pauvreté : « Malheur à vous qui êtes rassasiés, car vous aurez faim ! ». On pense aussi au mythe grec d’Érysichthon, roi puni d’une faim perpétuelle pour avoir abattu un arbre sacré et qui, ne pouvant être rassasié, finit par se manger lui-même. Hypocrisie du puritanisme, mauvaise conscience du colon, nature se révoltant contre son exploitation, Scheepers multiplie les pistes d’interprétation. Il livre un western d’une noirceur abyssale, filmé dans un noir et blanc dont les contrastes magnifient l’hostilité des paysages et redoublent le mystère. Un candidat sérieux au Narcisse.

Une procession catholique, des enfants garçons et filles portent une statuette de la vierge marie, un autre enfant devant eux porte un tambour

« Les Âmes en Peine » de Quarxx © Tous droits réservés

Début de soirée au Théâtre du Passage, où le réalisateur Quarxx, fidèle du festival, présente son nouveau long-métrage en première internationale, Les Âmes en peine (2026). Situé à la fin du 19ᵉ siècle, au moment de l’avènement de l’électricité, le film suit Zélie, une jeune femme vivant dans la ferme familiale avec ses parents. Son père, passeur d’âmes du canton, est chargé d’isoler et d’ostraciser les victimes atteintes d’une mystérieuse maladie appelée le Mal Noir. Les certitudes de Zélie vacillent lorsqu’elle fait la rencontre d’un soldat déserteur présentant les symptômes de cette étrange affection, et décide de s’affranchir de l’emprise patriarcale qui régit son existence. Quarxx tente une réflexion sur les individus mis à l’écart en imaginant une maladie servant de révélateur aux mécanismes d’exclusion. Pourtant, l’univers qu’il construit finit progressivement par devenir un simple prétexte pour accumuler les épreuves traversées par Zélie, héroïne courageuse mais constamment malmenée par le récit. Plusieurs intrigues secondaires, voire tertiaires, donnent alors l’impression d’être superflues, comme autant de détours destinés à prolonger son calvaire. Si le réalisateur affirme vouloir interroger et confronter le patriarcat, ses personnages féminins disposent finalement de peu d’espace pour s’émanciper et reprendre le contrôle de leur destin. Après deux heures de film, le sentiment de frustration demeure, d’autant que cette durée déjà conséquente est alourdie par une bande sonore omniprésente, venant systématiquement surligner les émotions ou les moments censés marquer le spectateur. Du côté du jeu des acteurs, le film souffre également d’un mélange de registres parfois déstabilisant, qui finit par sortir le spectateur de son immersion. La mise en scène souvent trop minimaliste ne parvient malheureusement pas davantage à créer l’équilibre nécessaire pour faire cohabiter ce récit de zombies et ce drame historique.


A propos de Manouk Borzakian

Manouk est géographe. Il regarde des films pour essayer de comprendre comment les sociétés contemporaines perçoivent l’espace qui les entoure, se l’approprient et interagissent avec lui et par lui. Il se demande comment l’Occident est passé des cow-boys de John Ford aux zombies de George Romero puis de Danny Boyle.

A propos de Léonard Gauthier

Longtemps, Léonard s’est couché tard, absorbé par des films comme Psycho et Possession ou encore le cinéma de Michael Haneke. Prêt à défendre Scream comme il le ferait avec La Maman et la Putain, Léonard est continuellement partagé entre Nouvelle Vague et films d’horreur, son Lausanne natal et son Bruxelles adoptif, ainsi que son compte Mubi et les nouveaux slashers sortis en salles. C’est cette dualité et cet éclectisme qui nourrissent son travail de scénariste et réalisateur.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 × deux =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.