[Carnet de bord] Festival de Cannes 2026 • Jour 4   Mise à jour récente !


Quatrième jour de notre carnet de bord cannois, entre coup de pied arrêté de Cantona, coup d’essai pour Travolta, ou attaques de zombies et de fanatiques sectaires. On est en terrain connu à Fais pas Genre.

Une horde de Zombie entoure un homme sud-coréen visiblement pas contaminé dans Colony présenté à Cannes

« Colony » de Yeon Sang-ho © Tous droits réservés

Jour 4: Vol au dessus d’un nid de coucou

Sir Alex Ferguson dans un costume daté se tient a coté de Eric Cantona en costume, sur une table de conférence de presse à Manchester United

« Cantona » de David Tryhorn, Ben Nicholas © Tous droits réservés

On tente tout d’abord de conjurer la malédiction du film de football après le rendez-vous manqué de The Match (Juan Cabral, Santiago Franco, 2026) il y’a quelques jours, en allant découvrir un second documentaire sportif, Cantona (David Tryhorn, Ben Nicholas, 2026), présenté en Séance Spéciale. Sur le papier, tous les voyants étaient au vert pour s’offrir une grande séance. D’abord parce que le duo de cinéastes s’était déjà frotté avec brio à une légende absolue du ballon rond dans leur remarquable Pelé (David Tryhorn, Ben Nicholas, 2021). Ensuite parce que Éric Cantona est, intrinsèquement, un sujet de cinéma parfait. Génie du ballon rond aux relations tumultueuses avec les médias, homme de coups d’éclat et de scandales majeures, il a déjà prouvé sa valeur face caméra chez Ken Loach dans Looking For Eric (Ken Loach, 2009), mais aussi sur les planches de théâtre ou encore en tant que peintre et poète. Tout était donc réuni pour aller droit au but. Le film s’ouvre sur un prélude nerveux retraçant ses vertes années en mêlant de nombreux extraits d’archives télévisées. On y (re)découvre ainsi le talent du jeune joueur, ses premières altercations, la valse des clubs français, jusqu’au point de bascule de son arrivée à Manchester United. C’est là que le documentaire déploie sa véritable envergure, adoptant la structure classique et implacable d’un Rise and Fall, saison après saison. On y suit son ascension impériale, offrant la Premier League au peuple de Manchester jusqu’à la chute brutale lors de ce fameux match contre Crystal Palace en 1995 où, ivre de rage face aux insultes d’un supporter, le King décoche son légendaire coup de pied de kung-fu et attaque un spectateur. Bâti sur des entretiens exclusifs avec Cantona et plusieurs de ses proches, le film évite le piège de l’hagiographie ou de la simple opération de réhabilitation, même si la violence et l’acharnement du harcèlement médiatique de l’époque y sont montrés sans fard. Ce qui intéresse Tryhorn et Nicholas, c’est de gratter le vernis du bad boy pour révéler la poésie de l’homme, son sens de la formule théâtrale et l’inflexible code d’honneur qu’il suit malgré les tempêtes. Mais le véritable cœur battant du long métrage réside dans l’exploration de sa relation quasi filiale avec Sir Alex Ferguson. Voir ce manager légendaire, réputé pour sa discipline de fer et son autorité inflexible – l’antithèse absolue de l’anarchisme de Cantona -, couver, protéger et aimer le rebelle français envers et contre tous apporte au film une immense charge émotionnelle. Une réussite qui réunit (enfin) le football et cette édition cannoise.

Un homme avec une casquette de pilote d'avion et une moustache incarné par John Travolta regarde avec sourire un petit garçon

« Vol de Nuit pour Los Angeles » de John Travolta © Tous droits réservés

Nous filons ensuite vers la salle pour une séance de la section Cannes Premières, curieux de découvrir le tout premier long-métrage réalisé par une légende absolue d’Hollywood, John Travolta. L’acteur a eu droit à un accueil en grande pompe. Un hommage vidéo d’une dizaine de minutes a retracé les sommets de sa riche carrière, sur des musiques de Grease (Randal Kleiser, 1978). C’est un Travolta visiblement très ému et surmonté d’un terrible béret blanc, qui est ensuite monté sur scène pour recevoir une Palme d’Honneur surprise des mains de Thierry Frémaux et Didier Allouche. Intitulé Vol de nuit pour Los Angeles (John Travolta, 2026), ce premier essai est l’adaptation cinématographique d’un roman écrit par l’acteur lui-même, largement inspiré de ses propres souvenirs d’enfance. L’intrigue nous plonge en plein âge d’or de l’aviation civile américaine. Nous y suivons le jeune Jeff (Clark Shotwell), un garçon passionné d’aéronautique qui s’embringue aux côtés de sa mère dans un voyage transcontinental sans retour, direction Hollywood. Ce simple vol se transforme rapidement en l’aventure d’une vie. Entre les plateaux-repas servis à bord, l’attention délicate des hôtesses de l’air (incarnées par Ella Bleu Travolta et Olga Hoffman), les escales imprévues et une galerie de voyageurs hauts en couleur en première classe, le périple promet au petit garçon des instants magiques qui marqueront son destin à jamais. À vrai dire, le film commence plutôt bien. Le regard candide de l’enfant se heurte rapidement à une vérité douloureuse qu’il ne saisit pas totalement, la dérive de sa mère, apprentie actrice qui noie ses illusions de gloire dans l’alcool. Malheureusement, cette belle promesse dramatique est instantanément sabotée par une exécution très lourde. Le principal coupable ? Une voix-off omniprésente assurée par Travolta lui-même. Impossible d’avoir dix secondes de silence d’affilée. Cette narration poussive, censée souligner le rapport intime de l’auteur à son récit, se contente de déverser un flot ininterrompu de pensées enfantines qui ne font que surligner et répéter ce qui est déjà parfaitement visible à l’écran. En refusant de faire confiance à ses propres images, le cinéaste évacue le moindre espace d’imagination ou de mystère. Le décalage entre le vibrant montage hommage projeté quelques minutes plus tôt et ce premier essai s’avère effroyable. Après en avoir pris plein les yeux avec des plans mythiques de l’histoire du cinéma, on se retrouve face à un long-métrage d’un académisme total, plat et désincarné. On repart de la séance avec la certitude qu’un grand acteur ne devrait pas automatiquement se mettre à la mise en scène, ou porter des bérets blancs.

Un homme barbu et trapu en tenue religieuse touche les cheveux d'une femme visiblement appeuré et eteinte dans Karma de Guillaume Canet avec Marion Cotillard

« Karma » de Guillaume Canet © Tous droits réservés

Pour cette nouvelle séance Hors Compétition, nous assistons au grand retour de Guillaume Canet au thriller de genre avec Karma (Guillaume Canet, 2026). Sur le papier, le projet avait le profil parfait pour nous offrir un grand frisson cannois, quelque part au carrefour de la noirceur poisseuse et du drame psychologique. L’histoire nous emmène dans un petit village isolé du nord de l’Espagne. C’est là que Jeanne tente de reconstruire sa vie aux côtés de Daniel, qui ignore tout de son passé tumultueux. Mais ce fragile équilibre vole en éclats le jour où Mateo, le filleul de Jeanne âgé de six ans, disparaît mystérieusement. Rapidement suspectée par la police locale, Jeanne prend la fuite et retourne se réfugier en France, au cœur même de la communauté sectaire dans laquelle elle a grandi et qui est aujourd’hui dirigée d’une main de fer par Marc. Persuadé de l’innocence de la femme qu’il aime, Daniel se lance dans une course contre la montre pour la retrouver avant les forces de l’ordre. Le scénario choisit de déployer deux lignes narratives parallèles : d’un côté, l’infiltration de Jeanne au sein de la secte pour retrouver l’enfant ; de l’autre, la traque désespérée menée par Daniel à l’extérieur. Le principal point fort du film repose incontestablement sur son casting haut de gamme, à commencer par Marion Cotillard. L’actrice excelle une nouvelle fois dans le registre des personnages troubles et psychologiquement ambigus, un sens de l’insaisissable qui n’est pas sans rappeler sa partition dans Inception (Christopher Nolan, 2010), instaurant un doute permanent chez le spectateur. Face à elle, Denis Ménochet apporte une noirceur immédiate au personnage de Marc, le leader de la communauté. Grâce à sa carrure imposante et à une fausse gentillesse particulièrement inquiétante, il compose un gourou mémorable, distillant une menace feutrée à chacune de ses apparitions. Malheureusement, ces belles intentions se prennent les pieds dans le tapis de la narration. Karma souffre d’une durée excessive, pas moins de 2h30 au compteur, qui finit par asphyxier le récit et le film souffre d’un sérieux problème de surplace. Dès la moitié du métrage, Daniel sait exactement où se cache Jeanne, et cette dernière a déjà acquis la certitude que son filleul est séquestré dans la communauté. À partir de ce nœud dramatique, l’intrigue s’embourbe dans une multitude de bifurcations secondaires qui diluent totalement l’urgence de la situation. Le scénario s’égare lorsque Jeanne tente de renouer le contact avec d’autres enfants qu’elle avait abandonnés dans ce lieu, ou lorsqu’elle s’improvise espionne pour enregistrer les preuves des abus commis par Marc sur les mineurs de la secte. Malgré la gravité extrême de son sujet, une histoire très sombre de violences et d’emprise sur des enfants, la mise en scène de Guillaume Canet ne parvient jamais à faire grimper la tension. Le film manque cruellement d’âpreté visuelle. Si vous vous attendiez à un choc au croisement de Prisoners (Denis Villeneuve, 2013) et de l’ambiance sectaire de Midsommar (Ari Aster, 2019), préparez-vous à être douchés.

Des zombies amorphes dans un centre supermarché regardent leur propre reflet dans Colony diffusé à Cannes

« Colony » de Yeon Sang-ho © Tous droits réservés

Pour clore en beauté ce quatrième jour de festival, nous avions rendez-vous pour la très attendue Séance de Minuit de Colony (Yeon Sang-ho, 2026). Après le choc planétaire de Dernier Train pour Busan (Yeon Sang-ho, 2016) et la relative douche froide de Peninsula (Yeon Sang-ho, 2020), on espérait de tout cœur voir le cinéaste sud-coréen revenir à son meilleur niveau. L’intrigue nous enferme dans un immense gratte-ciel du centre de Séoul, brutalement frappé par une mystérieuse contamination. L’immeuble est immédiatement bouclé par les autorités, condamnant tous ses occupants à un huis clos de cauchemar. Au départ, les infectés se comportent de manière purement animale, rampant comme des bêtes féroces. Mais très vite, le virus mute et les créatures commencent à évoluer. Le cinéaste reprend ici avec brio la formule chorale qui avait fait le succès de son premier chef-d’œuvre, en réunissant une galerie de personnages que tout oppose, un agent de sécurité, une ancienne professeure, un athlète âgé ou encore un groupe de jeunes fêtards. La brillante idée de Colony (Yeon Sang-ho, 2026) réside dans la nature même de son fléau. Exit les zombies traditionnels, ici le virus dote les infectés d’un véritable esprit de ruche. Ils agissent et s’organisent à la manière d’une colonie de fourmis, s’adaptant en temps réel à chaque obstacle dressé sur leur route. Enfermé avec son concept, Yeon Sang-ho s’en donne à cœur joie et pousse les mécaniques de survie dans des retranchements inédits. Pour échapper à la vigilance collective des monstres, les survivants rivalisent d’ingéniosité, tentant de pirater le système de la ruche en se camouflant sous de  odeurs factices ou en adoptant des comportements totalement erratiques pour perturber leurs capteurs. Le film déploie alors une jolie thèse humaniste : pour s’en sortir, les humains comprennent qu’ils doivent eux aussi développer leur propre esprit de ruche en apprenant à faire corps et à s’entraider malgré leurs antagonismes. Dès que le piège se referme, le film s’abandonne à un pur divertissement d’action régressif et jubilatoire. Le rythme est d’une générosité folle, enchaînant les morceaux de bravoure sans laisser la moindre seconde de répit au spectateur. Qu’il s’agisse d’un affrontement armé hallucinant contre des singes, d’un massacre sanglant dans un ascenseur ou d’une course-poursuite frénétique à travers un centre commercial, l’adrénaline ne faiblit jamais. Colony (Yeon Sang-ho, 2026) s’impose comme une excellente séance de minuit, nerveuse, inventive et follement généreuse. On quitte le Palais des Festivals épuisés mais profondément ravis de voir le roi du survival coréen enfin de retour au sommet de son art.


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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