Looking for Eric


A l’occasion de l’actualité footballistique du moment, on continue notre tour d’horizon des films mêlant à leur façon ballon rond et cinéma de genre. Quand Ken Loach s’essaie à la comédie dramatique sportive, ça donne un film fantasque dans lequel un postier en perdition est visité par un ange gardien qui prend les traits du célèbre attaquant de Manchester United, l’incontournable Eric Cantona. Looking for Eric (2009) porte bien la patte de son réalisateur, en abordant des thèmes tels que la précarité, mais aussi la force du collectif – un élément cher au monde du football – avec une touche d’originalité qui le place finalement un peu à part dans la filmographie du plus engagé des cinéastes britanniques.

Eric Cantona pose dans une chambre toute son effigie, près d'un poster de lui sur le terrain, plus jeune, avec le maillot de Manchester United dans le film Looking for Eric.

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He is not a man. He is a postman.

Trois supporters circonspects, dans l'attente, un peu badauds, devant ce qui semble être un petit bois ; tous trois portent le maillot de Manchester United ; scène du film Looking for Eric.

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Connu pour sa contribution au mouvement du cinéma social européen grâce à une filmographie commune ancrée dans le réalisme, le duo Ken Loach-Paul Laverty nous a peu habitué.es à des histoires empreintes de fantastique. Dans des longs-métrages tels que Bread and Roses (2000), Moi, Daniel Blake (2016), ou encore La part des anges (2012), le cadre du film ne dépasse pas celui de la réalité – les protagonistes traversent des événements difficiles et ne peuvent compter que sur eux-mêmes ou sur l’aide de la communauté pour s’en sortir, pas sur celle d’une intervention divine. Or, avec Looking for Eric, présenté et récompensé au Festival de Cannes en 2009, ils font appel à la figure mythique du footballeur français Eric Cantona pour aider le personnage principal à inverser sa trajectoire… En effet, Eric Bishop (interprété par Steve Evets), un postier d’une cinquantaine d’années, est au bout du rouleau et craque dès les premières images qui nous le présentent en train de faire inlassablement – et dangereusement – le tour du même rond-point au volant de sa voiture. Sa vie personnelle est un chantier en ruine fait de relations amoureuses à l’abandon, qui lui ont laissé des (beaux-)enfants dont il essaie tant bien que mal de s’occuper. Refusant l’idée qu’Eric puisse envisager de mettre fin à ses jours, ses amis et collègues organisent une session de thérapie collective afin de rebooster sa confiance en lui. L’exercice posé est assez simple : choisissez une personne dans ce monde qui vous inspire et que vous aimeriez imiter. Au milieu des Prix Nobel de la Paix et autres chefs d’État, notre protagoniste répond “Eric Cantona. King Eric”. Pour un fan de foot, et encore plus pour un fan de Manchester United, Cantona est définitivement un modèle, presque une divinité… Quelle ne fut donc pas la surprise d’Eric de voir apparaître dans sa chambre, après avoir fumé un peu d’herbe avec les copains, Cantona prêt à partager avec lui sa sagesse légendaire. Cette intrusion brutale du merveilleux dans la vie bien réelle d’Eric ferait-elle chavirer le film dans le genre fantastique ?

La frontière entre fantastique et réalisme magique est relativement floue, de telle sorte qu’on peut considérer que le long-métrage se promène un peu des deux côtés de la barrière, soit typiquement le genre de film qu’on aime à défendre en ces lieux. D’une part, Loach et Laverty aiment nous balader dans des univers proches du nôtre – en l’occurrence le quotidien d’un ouvrier issu de la classe populaire – tout en mettant en lumière des petites touches de magie ordinaire – que ce soit l’appréciation d’un bon whisky dans La Part des Anges ou bien l’euphorie que procure le fait d’être supporter d’une équipe de football ici dans Looking for Eric. Eric aime se souvenir des exploits de Cantona et les raconte comme des moments d’épiphanie qu’il aurait vécus. Le film possède d’ailleurs son lot d’images d’archives pour illustrer ces exploits. D’autre part, bien qu’Eric Cantona soit une personne qui existe dans le monde réel, il intervient ici en tant qu’apparition dont la présence n’est pas spécialement remise en question par celui qui se découvre capable de communiquer avec lui, Eric se fiche qu’il s’agisse du vrai Cantona ou d’une simple vue de l’esprit, il est ravi de l’accueillir chez lui. Pour les spectateur.trices, plus le récit progresse et plus il s’avère qu’il n’est pas qu’une vue de l’esprit, Cantona se révèle être davantage un dédoublement d’Eric, une sorte de Docteur Jekyll à son Mister Hyde. Rappelons que Cantona est le personnage qu’Eric a choisi d’imiter pour se sentir mieux, se pourrait-il qu’il représente une version positive et courageuse de lui-même qui était jusque-là enfouie ? Eric et Cantona ne font-ils qu’un ? On est en mesure de se poser la question car sitôt que la situation d’Eric s’améliore, Cantona disparaît. Il est une figure omnipotente qui ne se manifeste que lorsqu’Eric semble avoir besoin de lui. Ici, Cantona est présenté comme un surhomme, puisqu’il est une vision sortie de l’esprit d’Eric – He is not a man. He is Cantona. – mais Loach et Laverty nous montrent qu’il est aussi un homme. Un homme comme Eric.

Eric Cantona joue de la trompette sur une terrasse, sous les hourras d'un supporter à ses côtés, dans le film Looking for Eric réalisé par Ken Loach.

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Inutile de préciser que Looking for Eric n’est pas non plus un film de sport, en dépit du sujet qu’il tacle. Et il ne s’agit bien évidemment pas non plus d’un biopic ou d’un film documentaire consacré à Eric Cantona. Nombreuses sont les légendes du foot à avoir eu droit à un hommage cinématographique, la plupart sous la forme d’un portrait documentaire : Diego Maradona (Asif Kapadia, 2019), Pelé (David Tryhorn et Ben Nicholas, 2021), ou encore le récent I am Zlatan (Jens Sjögren, 2022) – la forme la plus proche de Looking for Eric étant probablement Maradona par Kusturica (Emir Kusturica, 2008). Comme quoi cinéastes engagés et footballeurs peuvent faire bon ménage. L’hommage est ici à l’image du personnage : original, drôle et touchant. Le film met davantage en lumière la personnalité du footballeur, abordant sa carrière en second plan, car c’est avant tout sur la relation entre la légende et le fan que se concentre l’histoire – une trame qui a également été abordée dans Jean-Philippe (Laurent Tuel, 2006), l’histoire d’un fan obsessionnel de Johnny Hallyday, une autre type de légende. 

Outre l’analyse du genre de ce long-métrage, cette histoire d’un homme qui cherche à reprendre sa vie en main après avoir touché le fond nous livre une belle observation de la solidarité parmi la classe ouvrière vue sous le prisme de l’attachement à un club de football. La scène finale reste l’une des séquences les plus marquantes que j’ai pu voir, et dont j’aime me souvenir de temps en temps. Au-delà de la beauté et de l’absurdité du moment, la violence qui y est exprimée est aussi une violence de classe : la revanche des postiers et des supporters venus soutenir Eric face à un petit caïd local terré dans sa grosse villa. La morale est donc assez limpide : être supporter, c’est faire partie d’une grande famille solidaire. Le football, tout comme le cinéma, est une distraction populaire qui permet de nous détourner de notre existence pendant quelques heures, rappellent ici Loach et Laverty. Il faut savoir se laisser toucher par la magie de l’instant, il faut aussi savoir cultiver l’amitié, dans ce monde qui ne nous veut pas que du bien. Ainsi, l’autre grand message du film porte sur la fragilité masculine et le tabou qui l’entoure. Alors qu’Eric continue à faire semblant que tout va bien alors que tout va mal, ses amis l’aident à aller mieux. Cantona aussi lui rappelle, à sa manière – c’est-à-dire à base d’aphorismes et de propos énigmatiques – qu’il est important de prendre soin de soi, autant physiquement que mentalement. Le message est valable pour nous tous.tes ! Prenons soin de nous, par exemple en regardant un film réconfortant comme Looking for Eric


A propos de Andie

Pur produit de la génération Z, Andie a du mal à passer plus d'une journée sans regarder un écran. Ses préférés sont ceux du cinéma et de la télévision, sur lesquels elle a pu visionner toutes sortes d'œuvres plus étranges et insolites les unes que les autres. En effet, elle est invariablement attirée par le bizarre, le kitsch, l'absurde, et le surréaliste (cela dit, pas étonnant lorsque l'on vient du plat pays...). Ne vous attendez surtout pas à trouver de la cohérence dans ses choix cinématographiques... Malgré tout, elle a un faible pour les comédies romantiques et les films surnaturels. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riobs

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