Une fois n’est pas coutume, l’équipe de Fais pas Genre a chaussé son plus beau smoking (ou presque) pour arpenter le plus grand des festivals du monde, quelque part dans le sud de la France, dans une petite ville qu’on appelle Cannes. Comme souvent, la large sélection promet de nous réserver quelques grands rendez-vous qui font pas genre, entre autres choses. Pour la troisième fois consécutive, on vous propose de vous donner des nouvelles de nos éclaircis cinéphiles sur la croisette, avec nos traditionnels carnets de bord.

« Le Labyrinthe de Pan » de G. Del Toro © Tous droits réservés
Jour 1 : Place à l’imaginaire
L’avantage de ces carnets de bord, c’est la transparence, on ne va pas vous vendre uniquement du tapis rouge et des paillettes. On va vous parler de notre expérience critique personnelle qui oscille entre hallucination face au prix exorbitant de la nourriture (le moindre falafel se réglant par crypto-monnaie ici), les galères de billetterie et ces files d’attente surréalistes où des smokings impeccables côtoient des bornes de fast-food à la tombée de la nuit. Tout d’abord il faut savoir que notre festival a commencé il y a plusieurs jours. En effet, nous sommes entrés dans l’antichambre de l’enfer, aka la billetterie du festival de Cannes, dès la semaine dernière. Vous pensiez que choper des places pour Céline Dion était un défi ? C’est que vous n’avez pas vu la séance de Teenage Death and Sex at Camp Miasma (Jane Schoenbrun, 2026), devenir complète en 0,07 secondes. Le concept est simple mais cruel : on réserve ses séances quatre jours à l’avance. On prépare donc son planning avec précision, en calant même un créneau pour un sandwich (qui coûte, là aussi, l’équivalent de deux loyers), puis… l’Apocalypse commence. Le site rame, les séances s’évaporent et vous devez improviser un plan B en vous demandant si traverser Cannes en moins de 7 minutes en courant est physiquement possible. La billetterie est déjà une expérience qui fait pas genre en soi : sanguinaire et totalement décalée.
Je profite également de ce carnet d’introduction pour vous évoquer mes grandes attentes de l’année, avec deux films de genre bien installés en Compétition Officielle : Hope (Na Hong-jin, 2026) et Histoires de la nuit (Léa Mysius, 2026). Voir ces deux titres en lice pour la Palme d’or témoigne du chemin parcouru par leurs auteur.ices. D’un côté, le Sud-Coréen Na Hong-jin, derrière Hope, que nos lecteurs connaissent pour The Chaser (2008) et l’incroyable angoisse de The Strangers (2016). De l’autre, Léa Mysius, qui s’attaque à l’adaptation de Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, livre dont je vous recommande chaudement la lecture. Léa Mysius, c’est ce cinéma de la peau et du secret que l’on suit depuis Ava (2017) et l’envoûtant Les Cinq Diables (2022). Elle a cette capacité unique à infuser du fantastique dans la sphère familiale et à véritablement réussir un cinéma de sensations, que ce soit par la vue dans Ava ou les odeurs dans son second film. Retrouver ces deux maîtres de l’atmosphère dans la cour des grands est le signal fort de cette édition, le genre sort de la cuisine et s’invite au banquet.

« Le Labyrinthe de Pan » de G. Del Toro © Tous droits réservés
Trêves de bavardages sur des films que nous n’avons pas encore vus et revenons au festival qui a officiellement débuté pour nous, dans l’après-midi, avec la version restaurée du Labyrinthe de Pan (Guillermo del Toro, 2006), présentée par le réalisateur en personne. Pour la rédaction, le choix a été vite fait entre bronzer pour notre dernière après-midi de libre ou écouter le géniteur de Hellboy (2004) et Pacific Rim (2013), on choisit les monstres. Del Toro entre dans la salle Debussy sous les applaudissements d’une foule en délire, qui scande son prénom à chacun de ses pas. Après une brève introduction de Thierry Frémaux, le cinéate mexicain a rappelé avec émotion que Cannes avait été une étape charnière dans sa carrière. Mais en revoyant ce chef-d’œuvre de 2006 aujourd’hui, on réalise que c’est la Croisette qui a une véritable dette envers lui. C’est en partie grâce à la brèche qu’il a ouverte avec Le Labyrinthe de Pan que nous avons aujourd’hui une telle profusion de films de genre en sélection officielle. En plus de cela, le discours politique du cinéaste a fait survenir des réactions dans la salle, notamment lorsqu’il a dit « Ne cédez jamais à la peur », en évoquant le contexte historique de son film. Il faut dire qu’un vent venu tout droit des années 1930 et 1940 souffle sur l’Europe de 2026 et la programmation cannoise s’en fait l’écho avec De Gaulle (Antonin Baudry, 2026), Fatherland (Paweł Pawlikowsk, 2026) Moulin (László Nemes, 2026) ou encore Notre Père (Angel Fernandez Santos, 2026). Ce cru annuel semble obsédé par la Seconde Guerre Mondiale et ses spectres. De manière plus générale, les chaînes d’informations en continu, le racisme rampant et les discours politiques nauséabonds se font l’écho de ces mêmes bourrasques fascistes. Revoir le destin d’Ofelia, la jeune protagoniste du film de Del Toro, aujourd’hui permet de reposer la question centrale au cœur des films précédents cités : comment se positionner face à la violence fasciste ? Chez Del Toro, l’imaginaire est non seulement une fuite, qui protège la jeune enfant, mais également un acte de résistance. C’est par le conte et le monstrueux que Ofelia protège son humanité et aide, à sa manière, la résistance à lutter contre le régime de Franco. On remarque d’ailleurs, grâce aux nuances photographiques mise en lumière par cette superbe restauration en 4k, que la structure du film repose sur un enchaînement de séquences fantastiques, et de scènes bien plus réalistes et crues. Une belle entrée en matière, que dire sinon que Cannes sait définitivement comment nous mettre dans le bain.

« La Vénus Electrique » de Pierre Salvadori © Tous droits réservés
On sort de notre séance, le temps de flâner quelque peu sur la croisette, puis retour en salle pour l’ouverture – la véritable – avec La Vénus Électrique (Pierre Salvadori, 2026). L’histoire nous présente Antoine Balestro (Pio Marmaï), un peintre en vogue dont le pinceau est resté sec depuis la mort de son épouse. Désespéré, son galeriste opportuniste (Gilles Lellouche) décide de forcer le destin et engage Suzanne (Anaïs Demoustier), une petite arnaqueuse de Montmartre, pour jouer les voyantes. Suzanne doit faire croire à Antoine qu’elle communique avec sa femme défunte (Vimala Pons, dont le visage hante chaque recoin du film) pour lui redonner le goût de créer. Mais à force de manipuler les spectres et les sentiments, Suzanne finit par se prendre à son propre jeu, tombant amoureuse de l’homme qu’elle est censée berner. Si l’on est loin d’un film qui fait pas genre, je ne peux pas m’empêcher d’avoir de l’affection pour les films de Salvadori, tant son cinéma sublime les loosers, les marginaux et les accidentés de la vie. Ici, l’ensemble ne fonctionne pourtant pas totalement, malgré quelques séquences comiques portées par Gilles Lellouche. La faute à un casting d’acteurs qui ne semblent pas tous jouer dans le même film et ce sans vraiment s’en rendre compte. Néanmoins, je tiens à saluer la performance de Vimala Pons, la veuve du peintre, qui malgré son décès, réussit à hanter le film avec seulement quelques apparitions fantomatiques. Il y a aussi un contraste qui me touche beaucoup dans cette représentation du Paris des Années Folles, puisqu’on y voit à la fois toute la puissance du cinéma, machine à créer des impostures, à filmer des fantômes et surtout à révéler la vérité et l’amour. Cette beauté et cet espoir que le film place dans le cinéma est très émouvante et rejoint par certains points le conte antifasciste de Del Toro. Deux films sur le début du 20ème siècle, sur le pouvoir de l’imaginaire dans des luttes, qu’elles soient politiques ou sentimentales.



