The world is full of secrets


Sortie bizarre et tardive dans les salles de cinéma françaises de deux œuvres de Graham Swon qui font affiche commune et qui portent une singularité, une indépendance et un travail esthétique qu’il faudrait explorer. A commencer par The World Is Full Of Secrets (Graham Swon, 2018), sans doute le plus accessible des deux, présenté comme un simple drame mais qui s’annonce plus obscur.

Visage d'une jeune fille en surimpression avec une main portant une bague à pierre verte.

© Tous droits réservés

Cache-cache avec la violence

Un plan fixe, serré sur un visage qui prononce des mots, ce n’est pas ce qu’on croit. Un huis clos bavard filmé à la caméra numérique, non plus. Graham Swon nous prouve que rien de tout ça n’est anti cinématographique. The World Is Full Of Secrets dépeint d’abord un monde rempli de visages et de mots, certes, mais qui reçoivent, ensuite, un traitement esthétique surprenant. L’existence esthétique d’un visage, les stigmates visibles d’une vie intérieure que l’image capte sur lui passe encore, ce n’est pas nouveau, mais des mots ? Comment le langage peut-il se donner une forme esthétique autrement que par l’écriture qui est par définition sa forme visible ? Existe-t-il quelque chose comme l’image d’un mot ? Le film d’un mot ? Et cette image, peut-elle donner aux mots une autre dimension ? Comme elle le fait pour les visages, les paysages ? Faire témoigner l’invisible par cette projection inhabituelle du langage ? Il y a, pour sûr, dans The World Is Full of Secrets, mais aussi dans An Evening Song (Graham Swon, 2023) — qui est en quelque sorte son film jumeau, du moins à nos yeux français qui voient les deux œuvres sortir simultanément dans nos cinémas — un traitement inattendu du langage qui va jusqu’à tordre l’idée qu’on se fait d’un scénario. Déjà, c’est là une œuvre faite pour décevoir, en quelque sorte, qui attise la curiosité morbide et nous accompagne tendrement dans la déception de n’y point trouver le déchainement esthétique de la violence escompté. Violence qui pourtant se voit parée de son habit légendaire dès les premières secondes, par une voix qui lui confère une grandeur obscure et menaçante. Immédiatement, par cette voix, à la vibration profonde et affectée, on soupçonne quelque chose : que ce n’est pas là une simple histoire de violence, mais presque quelque chose comme une histoire de la Violence, qui nous est contée là. En effet, plutôt qu’un récit édifiant, on assiste à une superposition d’histoires, comme une compilation, aussi bien qu’une superposition de visages. Des stratifications qui s’agglutinent autour d’une voix. Tout tourne autour de cette narratrice, qu’on suppose être une vieille dame, et à la fois, tout semble fait pour que rien ne tourne autour d’elle. C’est une voix, uniquement une voix, presque désincarnée. C’est un son qui évoque un souvenir douloureux qu’elle a vécu. Vécu en tant que voix ? A-t-elle jamais eu un corps, cette vieille dame ? Comme un chœur tragique sans visage, partie prenante mais qui, ne pouvant témoigner pour lui-même, témoigne pour le monde ; la voix revit et chante la violence, par un vague souvenir traumatique, dans une confusion propice, propre à l’adolescence où la mémoire individuelle et collective se confondent.

Extrait de journal jauni parlant d'une fille de 15 ans retrouvée étranglée, tenu par des mains de femme au vernis rouge.

© Tous droits réservés

C’est un souvenir d’adolescence qui est projeté là : le souvenir, donc, d’un champ de vision, dont la portée est limitée par nature, et dont l’encrage mémoriel s’est parachevé dans cette confusion propre à l’adolescence. Le souvenir, qui est annoncé comme douloureux, traumatique, n’est raconté qu’à contre-cœur par la voix. On suit la soirée que vont vivre des adolescentes se réunissant dans une maison libérée des parents. Tout de suite, on est frappé par l’intimité qui vient avec un ennui caractéristique. On lance dans le petit groupe de jeunes filles un jeu morbide où chacune doit raconter tour à tour une histoire d’horreur inspirée de faits réels. La voix narratrice n’est pas étrangère à ce « On ». L’omniprésence d’une violence théorique, par ces histoires que les adolescentes se racontent, est d’emblée construite en contraste avec la violence concrète du monde qui est annoncée par la voix et qui semble inévitable, qui doit arriver et conclure le souvenir. Nous savons qu’il est corrompu, d’une certaine manière, quoi qu’on mette derrière ce mot, puisqu’il se présente tout entier comme un traumatisme. Les deux violences, théorique et concrète, cohabitent ainsi dans une abstraction menaçante qui prend tout l’espace d’un cadre tout petit, presque carré. Si le dénouement viole des évènements que la voix semble se couvrir, à mesure que le conte avance, de mystère, comme un traumatisme que l’on enterre malgré nous ; la violence, elle, celle du monde, s’expose dans un tas de nuances oppressante, sans qu’aucune goutte de sang ne soit versée, ou presque.

Dans ce réceptacle de la violence du monde qu’est The World Is Full Of Secrets, les spectres tragiques que la voix appelle, possèdent et font parler les visages de ces adolescentes dans ce souvenir qui n’est qu’une petite fenêtre sur un évènement de la vie d’une voix. La voix porte ici le visage de sa jeunesse, elle a donc bien eu un corps, un visage, mais nous ne savons pas encore lequel parmi ces adolescentes. Pourtant, les images du souvenir ne semblent pas vouloir prendre le point de vue de notre narratrice, mais plutôt celui d’une de ses amies, cette jeune fille qui se démarquera dans le groupe par le fait qu’elle ne veut pas raconter d’histoire. Ainsi, le jeune visage de la voix, nous apparait encore davantage comme une raconteuse parmi d’autres et non comme le centre de la narration, centre qui se déplace on ne sait où. Parmi les protagonistes, trois des jeunes filles accordent à la narration de la violence un sérieux surhumain : elles sont à proprement parler possédées. Sans trop en dire, la première l’est religieusement, la deuxième plus ésotériquement, et la dernière, la voix, vient apporter une violence plus tangible, davantage ancrée dans le réel, la confortant dans sa fonction d’oiseau de malheur annonçant la violence concrète du monde. Les deux autres adolescentes qui composent le petit groupe sont plus réservées : l’une prend la violence à la légère et l’autre, la dernière, est celle dont cette projection semble prendre le point de vue de celle qui ne veut rien raconter.

Trois jeunes filles sur un lit à la parure de fleurs, en surimpression avec des fleurs.

© Tous droits réservés

Le centre de la narration n’étant pas clair, l’esprit du spectateur passe son temps à glisser vers un point hors du cadre, ce qui donne à l’action un foyer obscur, diffus, et dont la position extérieure, secrète, est source d’une appréhension constante. Toutes ces histoires qui se font échos par la violence — qui se décline là en nuance d’oppression, d’injustice ou de méchanceté obscure — viennent se masser autour de l’évènement cruel qui a court. Cet évènement, au lieu de nous être dévoilé, s’érige en puissance violente invisible. Ce centre de gravité déplacé, sous nos yeux mais insaisissable, qui recueille des témoignages horribles comme un dieu de violence recueillerait les prières sanglantes de ses fidèles, semble parfois manipuler les jeunes filles, qui vivent sa réalité comme des pantins. Cela a pour effet d’envelopper la voix narratrice et les évènements qu’elle raconte d’encore un peu plus de mystère. Au fond, il règne un climat de confusion surhumain, contrastant avec le cadre si intime, petit et presque ennuyeux de cette soirée. Les longs plans séquences fixes sur les visages, qui font presque entrer en méditation, créent, à l’image de l’ennui, une intimité flottante, contagieuse, qui vient nous tirer, nous inclure dans le giron sadique de l’image, dans le secret violent de cet évènement mystérieux qui a court. C’est une œuvre qu’on explore non pas en s’accrochant à un tronc qui serait le scénario, mais en accueillant les interférences produites par l’accumulation des narrations, dans un chaos contenu par l’image intime, où dort une violence qu’il s’agit de ne pas réveiller.


A propos de Thomas Sekulic

De ses jeunes années passées à Paris, l'on ne retiendra rien. La paresse aura bientôt recouvert de son lierre l'entièreté du corps blanc, et c'est la barbe truffée de feuilles qu'il entre au salon du monde littéraire. Au cinéma, il guette l'avènement d'une nouvelle foi, en lui. À chaque projection, une nouvelle initiation, une nouvelle suspension d'incrédulité. Il ère, le coeur ouvert à ces dieux faits d'image et de musique, souverains sur des fauteuils rouges. De la salle obscure, il sort apostat, ou, plus rarement, disciple. Vous l'aurez compris, oisiveté oblige, avec lui, pas de méta-analyses pointues, rien que cet abandon lyrique à la contemplation.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

dix-neuf − quatre =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.