Après une ouverture en pente douce, on entre doucement dans le rythme du peloton avec une deuxième journée cannoise durant laquelle le rythme de visionnage s’accélère autant que le temps de sommeil s’amenuise. Retour sur un deuxième jour de surf cinéphile sur la croisette.
Jour 2 : Deuxième vague

« In Waves » de Phuong Mai Nguyen © Tous droits réservés
Ce deuxième jour de festival a commencé avec la projection de In Waves, le film d’ouverture de la Semaine de la Critique, qui est l’adaptation très attendue du roman graphique d’AJ Dungo, signée par la réalisatrice Phuong Mai Nguyen. Pour ceux qui ont été bouleversés par l’ouvrage original (et c’est notre cas) le défi était de taille. Comment traduire sur grand écran cette pudeur, ce mélange de deuil d’une histoire d’amour et de chronique historique sur l’origine du surf ? Le résultat est une mue cinématographique délicate, qui réinvente par la magie du mouvement les planches de Dungo. L’intrigue retrace l’histoire d’amour entre l’auteur et Kristen, la jeune femme qui lui a fait découvrir le surf avant que la maladie, un cancer, ne vienne poser un point final prématuré à leur idylle. La première grande force du film réside dans son osmose thématique, contrairement à la bande dessinée d’origine. Là où le roman graphique séparait, par des chapitres distincts, la romance contemporaine et l’épopée des pionniers du surf, le film de Phuong Mai Nguyen choisit la voie de la fluidité grâce à des transitions bien senties. Ainsi, le passé et le présent s’entremêlent sans coutures à de multiples reprises, séparés uniquement par des styles d’animations différents (à l’encre pour le passé, en 3D pour le présent). L’histoire du surf devient donc le miroir de la relation du couple, l’apprentissage de la vague, la gestion de l’équilibre et l’inéluctable reflux. Cette fusion permet aux différentes temporalités de dialoguer, créant une sensation d’éternité là où le récit nous parle pourtant de finitude. Cette osmose se retrouve également dans le traitement visuel des fluides. L’écran devient le réceptacle de toutes les eaux, celle de l’océan Pacifique, bien sûr, mais aussi l’encre des dessins, la pluie de Californie, la sueur de l’effort et les larmes de la perte. La réalisatrice utilise le langage spécifique de l’animation pour multiplier les trouvailles poétiques, notamment par des jeux de morphing audacieux. En un seul raccord, l’immensité de l’océan se retrouve contenue dans l’eau d’une simple gourde, soulignant avec une mélancolie saisissante comment les souvenirs les plus vastes finissent par se loger dans les objets les plus dérisoires. Au-delà de la poésie de l’image, ces idées permettent surtout de donner un rythme très fort au film. Le découpage et la bande-son épousent l’évolution émotionnelle du récit. La première partie est un véritable crescendo avec un montage vif et des musiques, originales ou empruntées, qui s’accumulent pour créer un sentiment d’accélération constante. C’est le tempo de la rencontre, de l’ivresse des premières vagues et de la montée du désir. Mais dès que la seconde partie s’installe, le film opère cette fois un decrescendo. Le rythme ralentit, les silences s’étirent et la mise en scène se fait plus pesante, à l’image du corps de Kristen qui s’étiole. Une œuvre lumineuse qui risque de laisser de nombreuses traces de sel sur les joues des festivaliers (et ce fut notre cas). En voilà une bien belle et difficile façon de commencer notre journée.

© Jean-Louis Hupé / FDC
Nous avons à peine le temps de traverser la croisette, et nous voici de retour au Palais des Festivals pour assister à une rencontre avec Peter Jackson, tout juste auréolé d’une Palme d’or d’honneur, remise par Elijah Wood lors de la Cérémonie d’Ouverture. Cette rencontre était animée par Didier Allouche, journaliste de cinéma, qui à réussit l’exploit d’aborder chaque période de la filmographie de Jackson, en prenant notamment le temps de s’attarder sur ses premiers amours pour les cinémas de genres, pour notre plus grand plaisir. Didier Allouche a ainsi évoqué l’influence de Peter Jackson dans la reconnaissance des films fantastiques sur la croisette, aux côtés de Del Toro notamment. Peter Jackson a répondu à cette affirmation « Quand j’ai fait Bad Taste, je regardais ces films-là… Evil Dead de Sam Raimi, Re-Animator de Stuart Gordon ou encore Le Jour des morts-vivants de Romero venaient juste de sortir. J’absorbais tous ces films, je les regardais encore et encore, et j’essayais de faire le mien. En tant que cinéaste, peu importe le type de films que vous faites ou ce qui vous attire, vous êtes inspiré par les films similaires qui vous ont précédé. Je pense que les films d’horreur sont toujours un moyen naturel pour un jeune cinéaste de réaliser son premier film parce que vous n’avez pas d’argent, il est difficile d’avoir des stars ou même un scénario professionnel. Vous pouvez faire un film d’horreur sans stars et sans scénario parce que la véritable star, c’est le maquillage et les effets spéciaux. Sans ces éléments, vous devez faire appel à votre imagination pour être aussi gore que possible : plus vous êtes gore, plus le film a de l’impact, même s’il manque d’autres qualités. C’est une excellente façon de commencer, même si l’on passe à autre chose par la suite. ». Le réalisateur est également revenu sur la grande part de comédie dans ses films, qu’ils soient d’horreurs ou de fantasy : « Ce sont les types de films d’horreur que j’aime. Chacun est différent, certains aiment l’horreur extrême et très sérieuse, mais les films que j’ai faits reflètent ce que j’aime regarder : des films tellement exagérés et gores que la seule réaction possible est d’en rire. C’est tellement ridicule, avec des gens qui découpent des zombies à la tondeuse à gazon, qu’à un moment donné, il faut juste en rire. J’appelais ça du « splatstick », un mélange de film gore et de comédie burlesque à la Buster Keaton. » Le cinéaste a ensuite fait remonter son amour pour le fantastique jusqu’au King Kong de 1933, qu’il évoque comme son premier souvenir de cinéma, un film si marquant qui lui donnera l’envie, pour toujours, de faire des films. La rencontre était passionnante de bout en bout, et le cinéaste très généreux, à pu évoquer son rapport à l’I.A, le prochain film Tintin qu’il écrit, le projet de sa vie que fut Le Seigneur des Anneaux, et son amour pour les Beatles. Tant de sujets passionnants que l’on espère vous proposer très bientôt dans une belle retranscription.

« The Match » de Juan Cabral et Santiago Franco © Tous droits réservés
Hélas, l’euphorie matinale s’est vite dissipée, laissant place à une après-midi beaucoup plus terne. Notre enthousiasme s’est brisé sur deux œuvres qui, malgré des sujets forts, n’ont jamais réussi à nous captiver. Le premier de ces rendez-vous manqués s’intitule The Match, un documentaire qui ambitionne de disséquer l’un des sommets les plus mythologiques de l’histoire du sport, le quart de finale de la Coupe du monde 1986 opposant l’Argentine à l’Angleterre au stade Azteca. Sur le papier, le projet avait de quoi exciter nos rétines de cinéphiles, amateurs de récits épiques. À partir d’images d’archives rares, incluant bien évidemment la célèbre et controversée « Main de Dieu » de Maradona, le film tente de faire revivre cet événement comme le paroxysme de deux siècles de tensions diplomatiques et de conflits coloniaux. Le récit place le match sous l’ombre portée de la guerre des Malouines, cherchant à démontrer comment ce qui se jouait sur la pelouse était en réalité la continuation du conflit par d’autres moyens. Si l’intention de mettre en regard la beauté plastique du football et l’absurdité tragique des conflits armés est louable, c’est dans son exécution formelle que le film trébuche lourdement. La mise en scène s’appuie sur un dispositif de montage alterné systématique, chaque action de jeu, chaque dribble de génie est interrompu par des inserts géopolitiques ou des témoignages personnels censés charger la séquence d’un enjeu supplémentaire. Filmer le sport, et singulièrement le football, est une affaire de mise en scène exigeante qui a ses propres lois, ses propres rythmes. On repense inévitablement aux écrits de Serge Daney dans les colonnes de Libération ou aux analyses de Charles Tesson pour les Cahiers du Cinéma, qui ont théorisé la manière de filmer le sport. Et en effet je trouve que la tension d’un match réside dans la continuité, dans l’étirement du temps, dans la capacité du plan à embrasser l’espace du stade. En découpant systématiquement l’action footballistique pour la transformer en prétexte narratif, The Match assassine la tension inhérente au jeu. Le dispositif finit par devenir parasitaire et on se retrouve face à un montage haché qui évoque davantage l’esthétique standardisée d’un documentaire true-crime de Netflix que la grandeur d’un film de cinéma. En multipliant les effets de manche dramaturgiques, le réalisateur étouffe la puissance brute des archives. On en sort avec un sentiment de frustration tenace, à force de vouloir nous expliquer que ce match était plus qu’un match, le film finit par nous empêcher de le voir, tout simplement.

« La Vie d’une Femme » de Charline Bourgeois-Tacquet © Tous droits réservés
Nous espérions trouver refuge à la Compétition Officielle pour oublier nos récents déboires footbalistiques, mais le répit fut de courte durée. Nous avons ainsi assisté à la projection de La Vie d’une femme, le deuxième long-métrage de Charline Bourgeois-Tacquet. Après avoir insufflé un vent de légèreté avec Les Amours d’Anaïs à la Semaine de la Critique, la cinéaste revient avec un projet qui se veut plus mûr, plus grave, mais qui finit malheureusement par s’enfermer dans son propre dispositif. Le film nous brosse le portrait de Gabrielle, 55 ans, une chirurgienne de renom et cheffe de service dans un hôpital public qui semble tenir sur ses seules épaules. Gabrielle se démultiplie, assaillie par des responsabilités écrasantes, entre deux blocs opératoires et des réunions administratives budgétivores. Dans cette existence métronomique, les interstices dédiés à l’intime sont réduits à leur portion congrue, un mari aimant mais qu’elle trouve trop transparent, et une mère vieillissante dont la charge mentale finit de l’épuiser. L’élément perturbateur prend ici les traits d’une romancière, venue s’immerger dans son service pour les besoins d’un livre, et dont la présence va, en théorie, faire vaciller ce château de cartes existentiel. Il faut d’abord saluer la partition de Léa Drucker, l’actrice excelle, comme souvent, dans ces rôles de direction où elle incarne une autorité de façade dissimulant une fragilité prête à poindre. Cependant, le talent de Drucker ne suffit pas à masquer les carences criantes de l’écriture. Le film peine terriblement à faire exister les personnages satellites qui gravitent autour de Gabrielle. Qu’il s’agisse du mari, de la mère ou des collègues, ils ne semblent être que des figurants de luxe, privés de répliques denses ou de trajectoires propres. Plus gênant encore, leurs interactions n’ont pour seul et unique but que de créer du conflit avec la protagoniste. Ce choix narratif produit un drôle d’effet, tout le monde semble n’exister que par et pour les beaux yeux de Gabrielle. Au lieu d’une femme en quête de libération, on observe une figure que le film finit par rendre involontairement égoïste, épousant une perspective si autocentrée qu’elle en devient étouffante. Sur le fond, cette trame d’un personnage à la recherche d’une évolution, qu’elle soit sexuelle, émotionnelle ou professionnelle, souffre d’un manque flagrant d’originalité. Mais au-delà du cliché, c’est la crédibilité même du récit qui pose question. Le film est structuré en une dizaine de chapitres aux titres programmatiques : « Encore », « L’abandon » ou « Dérapages ». Ce découpage, au lieu d’apporter du souffle, instaure un rythme routinier et chaque séquence se clôt sur elle-même dès que la signification du titre a été illustrée, le tout souligné par une petite mélodie récurrente qui finit par agir comme un signal de fin de chapitre. Le spectateur se retrouve ainsi prisonnier d’une routine cinématographique qui contredit frontalement le propos du film. Comment croire une seule seconde à cette histoire de femme qui voudrait tout envoyer valser quand la mise en scène, elle, refuse le moindre dérapage ? Le film est si propre, si balisé, si prévisible dans ses effets qu’il annihile toute sensation de danger ou d’imprévu. Là où l’on attendait un grand film sur le vertige de la cinquantaine, on se retrouve face à un exercice de style poli et désincarné. En bref, malgré l’investissement de son actrice principale, l’ensemble nous tombe des yeux.

« The Fast and The Furious » de Rob Cohen © Tous droits réservés
Pour clore en beauté (ou en absurdité) cette deuxième journée cannoise, nous avons abandonné toute velléité de cinéma d’auteur cérébral pour foncer vers la première Séance de Minuit de cette édition. Et quelle séance ! Le Grand Théâtre Lumière s’est transformé, le temps d’une nuit, en un temple du tuning pour célébrer le retour aux sources d’une saga devenue gargantuesque, The Fast and the Furious (2001) de Rob Cohen. La séance a démarré avec une légère mise en température, quarante minutes de retard au compteur. La faute à qui ? À Vin Diesel, bien sûr. Conscient, sans doute, que sa carrière ne lui offrira pas de sitôt une nouvelle occasion de fouler le tapis rouge du temple mondial du cinéma, l’interprète de Dominic Toretto a décidé de transformer sa montée des marches en un show total. Traversées multiples du tapis, selfies à la chaîne, autographes sur des supports improbables et même des poses mémorables. Le tout, vêtu d’une veste au dos pailletés proprement hallucinante représentant une voiture de la saga. Lorsqu’il a enfin daigné pénétrer dans l’enceinte du Grand Théâtre Lumière, dont les 2 300 places étaient occupées par une foule oscillant entre le second degré rigolard et la nostalgie pure, l’ambiance était électrique. Vin Diesel a pris le micro pour un moment de ferveur typiquement familiale, remerciant Thierry Frémaux pour ce sacre inattendu, avant de rendre un hommage vibrant à son co-pilote de toujours, Paul Walker, sous le regard ému de sa fille, Meadow, présente dans la salle. Je dois vous avouer que je n’avais pas revu The Fast and the Furious depuis plus de quinze ans, alors je ne m’attendais pas à ce léger choc. On se prend en pleine face l’esthétique du début des années 2000, avec un générique en 3D, une bande-son qui martèle les tympans sans aucune pitié et, bien sûr, cette parade de voitures fluorescentes. Pour les néophytes du film, imaginez un remake un peu fauché de Point Break de Kathryn Bigelow, où les planches de surf auraient été remplacées par des bonbonnes de nitro. Brian O’Conner (Paul Walker), flic infiltré et pilote au pied lourd, tente de pénétrer le cercle de Toretto pour démasquer des voleurs de lecteurs DVD (le crime du siècle à l’époque). Le film a pris un sacré coup de vieux, sur le plan narratif, si on regarde le traitement des personnages féminins qui est d’une paresse accablante, reléguant Michelle Rodriguez et Jordana Brewster aux rôles ingrats de « femme de » ou « sœur de », au milieu de répliques d’un machisme qui ferait aujourd’hui s’étouffer un festivalier moyen. Pourtant, au milieu de cette ringardise, il reste le talent de Rob Cohen. Le bonhomme est un artisan hollywoodien solide qui, avant que la saga ne devienne une parodie d’elle-même, savait filmer l’action avec une certaine clarté. Dans un cinéma d’action saturé d’effets numériques lisses, voir ces véritables cascades, ces crissements de pneus et ces montages nerveux qui insufflent une réelle sensation de vitesse est presque rafraîchissant.



