Le Chat Noir


Quand Le Chat qui fume ressort Le Chat noir (Lucio Fulci, 1981), cela donne une très belle édition Blu-Ray qui permet de faire revivre les élans gores et poétiques du cinéaste italien. Adapté très librement d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe, Le Chat noir est moins connu que les plus illustres films de Fulci mais mérite, un peu, la redécouverte. L’occasion pour nous d’évoquer également Fulci For Fake (Simon Scafidi, 2019), un drôle de faux biopic mais vrai documentaire sur le réalisateur.

Gros plan sur le visage du félin dans Le chat noir du film de Lucio Fulci.

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Le Tueur aux pattes de velours

Une femme dans une crypte observe un squelette attaché à une planche en bois ; scène du film Le chat noir.

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Ah les chats et les films d’horreur… Une bien belle histoire où le plus petit et le plus adorable des félins s’est illustré pour le meilleur, Simetierre (May Lambert, 1989), mais aussi pour le pire, Le Clandestin (Geydon Clark, 1988). Et pour cause, toutes les superstitions entourant l’animal, à plus forte raison quand il est noir, ont nourri tout un imaginaire baroque. Alors, lorsque Lucio Fulci, le maitre italien de l’épouvante, s’intéresse à une célèbre nouvelle de Poe, c’est une occasion rêvée pour lui de faire de notre petit animal de compagnie amateur de croquettes, un insatiable tueur friand de chair fraîche. Fulci a tout exploré ou presque dans le genre : les morts-vivants avec L’Enfer des zombies (1979), le tueur en série avec L’Éventreur de New-York (1982), le revenge movie avec Le Miel du Diable (1986), etc. Une filmographie riche d’hectolitres de sang déversé et d’images chocs ayant eu une influence considérable sur tout un tas de cinéastes allant de Quentin Tarantino à Christophe Gans. Derrière la figure du gatto nero dans Le Chat noir, le cinéaste s’attaque plus largement au surnaturel et aux sciences occultes. Il accepte de faire un break dans sa conception de sa trilogie des Enfers – Frayeurs (1980), L’Au-delà (1981) et La Maison près du cimetière (1981) – pour réaliser cette commande et en faire une sorte de maxi best of de sa mise en scène. 

Gros plan issu du film Le chat noir sur le visage d'un homme, la soixantaine, qui regarde vers le plafond d'un air anxieux.

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Dans un village en Angleterre, Jill, une jeune photographe, croise la route de Robert Miles, un homme vivant en ermite, passionné d’occultisme. Cet individu rentre en contact avec l’au-delà par le biais d’un chat noir qui sévit dans les environs, s’en prenant à tout un pan de la population. Jill décide d’enquêter sur ce chat et sur Miles. Si le cinéaste italien a su nous impressionner avec sa viscérale trilogie des Enfers et que son talent derrière la caméra pour installer une tension et proposer une vraie cinématographie est indéniable, on ne peut pas dire que Le Chat noir soit son œuvre la plus intelligible et maitrisée. On y retrouve certes son style emblématique fait de gros plans sur des yeux en veux-tu en voilà et de démonstration gore, mais toute la narration est bien laborieuse. En fait, le long-métrage est composé de différents tableaux qui n’ont que peu de sens mis bout à bout et dont le liant n’est finalement que ce chat qui rôde près de ses victimes. Les mises à mort n’étant que très peu inventives, même si on peut leur reconnaitre une certaine générosité dans l’effusion d’hémoglobine, difficile de trouver un attrait suffisamment fort pour ne pas complètement décrocher. Alors on s’accroche à ce qu’on peut et on saura convenir d’un sens de la mise en scène assez mené pour ne pas rendre ridicule les attaques du chat. Qu’il surgisse d’un buisson ou que nous le suivions en vue subjective, le rendu ne fait jamais cheap et l’exploit est à souligner quand on sait à quel point il est difficile d’installer la peur, d’autant plus lorsque l’on parle d’un animal somme toute assez peu impressionnant. Ces interventions félines qui signalons-le, provoqueront empalement, accident de la route et autres coups de griffes mortels, ne jurent donc pas dans ce film à la stylistique assez forte où règne une atmosphère maitrisée que l’on doit au chef opérateur Sergio Salvati et à la direction artistique de Antonello Geleng, décorateur sur Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato, 1980) ou sur quelques Lamberto Bava et Dario Argento. Dommage, encore une fois, que le scénario n’ait pas été un minimum plus développé pour rendre le tout moins cryptique. Parlons également du casting composé de quelques habitués de chez Lucio Fulci, comme Al Cliver et David Warbeck, ou de petits nouveaux comme Mimsy Farmer. Tous s’en sortent comme ils peuvent avec des dialogues parfois abscons au possible, pour ne pas dire cons tout court. Mais le spectateur et l’Histoire retiendront surtout la partition d’un Patrick Magee complètement habité par son personnage de médium en lien télépathique avec son chat. Il faut le voir déblatérer ses monologues pour mesurer l’abattage de cabotinage qu’il nous sert ici. L’acteur, que l’on avait connu plus sobre chez Stanley Kubrick, dans Orange Mécanique (1971) et Barry Lyndon (1975), devient presque la seule véritable attraction du film jusqu’à son final drôlement dantesque dont il est la clé de voute.

Coffret Blu-Ray du film Le chat noir édité par Le chat qui fume.L’édition concoctée par Le Chat qui fume est néanmoins incroyable de bout en bout, qu’il s’agisse de son coffret digipack trois volets avec son sur-étui cartonné qui offre un visuel beaucoup plus réussi que les affiches françaises de l’époque, ou de la richesse des suppléments : on trouve une featurette où le scénariste Biagio Poietti évoque son rapport à Edgar Allan Poe, une interview de Pino Donaggio, le compositeur du film (collaborateur très régulier de Brian de Palma), une autre de Roberto Forges Davanzati, le caméraman, enfin un long documentaire sur le cinéma de Fulci à cette période, Enigma : Fulci et les années 80 (Eugenio Ercolani & Giuliano Emanuele, 2023). Surtout, le nouveau master proposé rend vraiment justice au travail esthétique de Lucio Fulci et ses équipes. Si on retrouve par-ci par-là quelques petites rayures parasites, on ne peut qu’être conquis par le travail de restauration effectué. Cette sortie et cette replongée dans le travail du réalisateur nous rappelle que Le Chat qui fume avait déjà édité un documentaire très original sur lui, Fulci For Fake, sorti en 2019, où le parti pris avait de quoi dérouter. Un acteur, Nicola Nocella, était engagé pour incarner Fulci dans un biopic qui lui serait consacré. Pour se préparer au rôle, celui-ci allait à la rencontre d’anciens collaborateurs du réalisateur et de ses proches. Un point de départ totalement fake, justement, mais qui permet une porte d’entrée originale pour aborder la figure du pape de l’horreur made in Italy. De par les différents témoignages et l’articulation de ce documentaire, on découvre un personnage à la destinée quelque peu tragique qui, incontestablement, cachait certaines de ses obsessions et de ses traumatismes dans son cinéma. Lucio Fulci apparait ainsi comme une figure du cinéma d’horreur essentielle, à ne pas oublier à la faveur de plus renommés de ses collègues comme Bava et Argento, pour qui le cinéma était plus qu’un métier. Fulci For Fake est donc une mine d’or pour tous les aficionados du personnage.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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