Nekromantik 1 & 2


ESC et Shadowz ont frappé un grand coup : après une petite bataille, les deux structures ont enfin réussi à concocter une édition assez ultime du diptyque morbide Nekromantik (1987) et Nekromantik 2 (1991) conçues par le culte mais fort discret Jörg Buttgereit. Entre provocations de série B sans le sou, et objets expérimentaux bousculant franchement le rapport du spectateur aux interdits, on plonge dans ces deux morceaux de chair putride.

Sur fond noir, une jeune femme blonde aux yeux verts, apprêtée et maquillée chante quelque chose en nous regardant droit dans les yeux ; à côté d'elle, émergeant de la pénombre, un crane humain ; plan du film Nekromantik 2.

© Tous Droits Réservés

Amor Mortis

L'acteur Daktari Lorenz, vu de dos, regarde la tête baissée l'affiche d'un faux film d'horreur appelé Vera sur les murs d'un cinéma, de nuit ; scène du film Nekromantik.

© Tous Droits Réservés

En novembre dernier, je pousse la porte du cinéma le Saint-André des Arts, bien connus des arpenteurs de salles du quartier latin – ou des crêpiers/libanais/boutiques huppées diverses qui jonchent les trottoirs agités. Une poignée de spectateurs lunaires (c’est le cas de le dire) dont je fais partie vient assister à la projection de Lune Froide, l’OFNI réalisé par Patrick Bouchitey en 1991, et qu’on ne saurait recommander à nos lectrices et lecteurs en demande d’un cinéma français résolument libéré, hors-norme, dérangeant et poétique à la fois. Je dis que nous étions une assistance lunaire pour trois raisons : la première c’est évidemment le titre du film ; la seconde c’est que nous étions les seuls couillons qui venaient à la séance juste avant celle de 20h, la « vraie », la plus intéressante, puisque Bouchitey lui-même venait présenter son ouvrage. La dernière est plus personnelle : je n’avais jamais mis les pieds au Saint-André des Arts jusqu’à cet automne, et Lune Froide était la deuxième occurrence, une nouvelle fois placée sous l’étrange signe de la nécrophilie. Car quelques semaines tout juste auparavant, l’étrange appétence pour le fait d’avoir des rapports charnels avec des trépassés avait constitué ma première dans ce lieu pourtant fameux de la cinéphilie du coin, lors de la soirée de projection des deux Nekromantik (1987 et 1991) de Jörg Buttgereit, organisée par ESC et Shadowz pour accompagner la sortie de leur édition on ne peut plus somme de ce diptyque. Un truc dément, en coffret collector Blu-Ray, avec des extraits de la BO, un artwork soigné, un livret, et des heures, et des heures de bonus. Je me suis contenté de cette projection – menée de main de maître par un Philiippe Rouyer passionnant, passionné, et dont on se demande s’il ne va pas falloir l’abattre pour qu’il fasse place au film – et ne vais donc pas m’épancher sur la qualité éditoriale de l’objet dont il me semble difficile de douter. On va plutôt se frotter langoureusement à deux longs-métrages aussi étonnants que drôles, « arty », dégueus, cultes.

Le jeune et plutôt timide Robert Schmadke travaille dans une entreprise de ramassage de corps, faisant montre d’un respect de la dignité humaine assez relatif, dirigée par un obscur quinquagénaire amateur de cigarettes dans un bureau enfumé, espèce de Homer Simpson germano-glauque. Schmadke est peu apprécié par ses collègues, mais il n’en a que faire car pour lui ce job est une aubaine : il lui permet de ramener à la maison des dépouilles pour des jeux érotiques avec sa concubine. Ce petit jeu va cependant finir par être découvert par son boss, amener à son licenciement, à ce que ladite copine le largue, et qu’il se retrouve face à ses pulsions. Nekromantik premier du nom tient sur une trame narrative bien plus exiguë que ses 75 minutes d’exécution – surtout en comparaison avec le second épisode, bien plus développé, nous y reviendrons. On peut même dire que la trajectoire de son personnage, sujet à une paraphilie qui, les derniers carcans sociaux ou sentimentaux cédant, craque jusqu’à la mort, est classique dans le cinéma d’exploitation. Là où Jörg Buttgereit vient nous chercher, c’est dans l’audace de son projet, toujours prégnante plus de 35 ans après le tournage. Le long-métrage est tourné avec une économie ridicule, à propos de laquelle on imagine que tout est passé dans les effets spéciaux, étonnamment réussis pour une production de niveau Z. Dans l’exubérance grotesque de ses moments de violence – l’accident de la route inaugural – il s’inscrit au premier abord dans le splatter allemand, films gores fauchés qui compensent leur manque de moyens par de l’éclaboussure toujours plus grandguignolesque. Mais Nekromantik n’est bien sûr pas que ça : c’est une histoire de nécrophilie racontée comme un film érotique. Ne nous épargnant rien du tout, Buttgereit filme une scène d’accouplement avec un cadavre pourrissant via des effets visuels, une direction d’acteur, et une musique entêtante empruntant aux codes de l’érotisme à l’eau de rose. Les séquences de chair, pour ainsi dire, sont autant dérangeantes que troublantes, qu’ironiques, amenant le spectateur à se confronter à ses tabous et à ce que le cinéma peut invoquer. Le ton du film se durcit au fil du récit vers du glauque autrement dérangeant, l’acmé étant atteinte avec un final convoquant le mariage éternel entre Eros et Thanatos dans un véritable climax (et je pèse ce mot, initialement échappé de l’industrie pornographique) de folie onaniste.  Je n’irai pas jusqu’à dire avec le même enthousiasme que Rouyer ou des fans du métrage que Nekromantik est une grande œuvre d’art expérimentale sur un thème qui a été exploitée de manière plus riche ailleurs à mon sens – je citais Lune Froide, ou plus récemment l’incroyable The Sadness (Rob Jabbaz, 2021) qui partage certains points d’attaque des tabous civilisationnels ultimes – il faut bien dire cependant qu’il s’agit d’un objet radical, polysémique, audacieux, remarquable par sa vision, ses tonalités poreuses, son geste global, davantage encore en considération de l’étroitesse de ses conditions de réalisation.

La comédienne Monika M. pose fièrement près d'un cadavre en décomposition, assise sur le canapé, comme si elle regardait la télévision avec lui, dans le film Nekromantik 2.

© Tous Droits Réservés

Ce premier volet n’a évidemment pas eu accès à un circuit de diffusion traditionnel. Il n’a même pas été présenté au bureau de classification allemand qui était dans les années 80 assez redoutable. Le film de Buttgereit s’est taillé une réputation sous le manteau, en bouche-à-oreille, lors de projections ponctuelles. Assez pour que son réalisateur se penche sur un autre chapitre… Mais pas tout de suite. Ce Nekromantik 2 ne sera tourné qu’en 1991, après le curieux film expérimental Der Todesking (1990) – pour le coup, vraiment expérimental, avec très peu du second degré du premier Nekromantik, une approche narrative décousue, une approche et des dispositifs de scènes qui épousent un peu les réflexions de Michael Haneke sur la représentation de la mort et de la violence, période 71 fragments d’une chronologie du hasard (1994). Dès les premiers instants de cette suite, on comprend que Buttgereit s’est taillé une petite renommée avec ces deux précédents efforts, car techniquement, le niveau est autre. Le matériel filmique n’est pas le même, il a troqué la Super 8 crado du premier pour une Super 16, et dispose de quoi faire de travellings, luxe s’il en est. Le réalisateur prend cette avancée au mot et s’en saisit pour livrer un second épisode bien différent du premier, où il suit la vie d’une jeune infirmière nécrophile qui doit peu à peu à composer avec la nouvelle histoire d’Amour qui s’annonce à elle, à la faveur d’une vraie rencontre, avec un homme en chair et en os, bien vivant. Le ton est plutôt léger, voire franchement humoristique, comme lors des séances d’enregistrement (l’amoureux en question est doubleur de films pornographiques). Il s’agit d’un vrai récit sentimental que les penchants nécrophiles viennent perturber, autant par la présence du cadavre favori de l’infirmière, qu’elle tente de cacher, puis de faire disparaître sans pleinement s’y résoudre, que dans la sexualité des jeunes amants, influencée par les fantasmes de la dame. En grande partie moins frontal que Nekromantik, quoi que potentiellement choquant pour qui n’a pas vu ce dernier, avec Nekromantik 2 Jörg Buttgereit signe bel et bien une comédie nécr-romantique, soit un film presque classique sur lequel on viendrait saupoudrer des bouts de mauvais goût et de tabous. Chassez toutefois le naturel, il revient au galop, dans un final paroxysmique, assez pessimiste malgré son grand-guignol, sur la manière dont on peut aimer un autre en la personne que l’on dit aimer…

Les débats restent ouverts quant à quel épisode est le meilleur. D’aucuns dont je fais partie préfèreront le côté débrouillard et frondeur du premier ; d’autres privilégieront la grammaire mieux maîtrisée et déployée du second. ESC Distribution et Shadowz vous permettront de vous faire votre point de vue avec la sortie de ces films inédits en France en haute définition, balancés dans un coffret colossal de suppléments. Pour les fans, indéniablement, ou les amateurs très curieux, ouverts et éclairés.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

six − quatre =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.