Le Monstre qui vient de l’espace


La postérité ne l’aura pas retenu parmi les grandes figures horrifiques du cinéma des années 70/80 telles que Freddy ou Jason, mais il est un tueur qui revient en ce joli mois d’août 2023 : l’homme fondant. Héros tragique et dégoulinant du Monstre qui vient de l’espace (William Sachs, 1977), il bénéficie d’une très belle édition signée Sidonis Calysta, rappelant à quel point l’épouvante est un genre qui ne s’aborde pas sans quelques notions de mise en scène…

Plan rapproché-épaule en contre-jour sur un homme dont la peau a fondu, ne reste que son crâne et un peu de sang et de chair marron, coulante ; issu du film Le monstre venu de l'espace.

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Soirée fondue

Plan rapproché-épaule sur nu visage d'homme attaqué par l’acide, l'homme hurle tandis que sa peau se met à culer ; issu du film Le monstre qui vient de l'espace.

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On ne dira jamais assez à quel point Roger Corman est une figure des plus importantes à Hollywood. Pape de la série B, il a accouché d’une bonne cinquantaine de films en tant que réalisateur et produit plus de 400 titres en tant que producteur. La caractéristique principale et le dénominateur commun à tous ces films ? Un manque cruel de budget et par conséquent, un sens inouï de la débrouille. Plusieurs futurs grands cinéastes firent leurs armes chez Corman dont, parmi les plus fameux, Martin Scorsese, James Cameron, Francis Ford Coppola ou encore Joe Dante. En cela, le producteur aura eu le nez creux qui peut être considéré comme un très grand dénicheur de talents, ce qui explique, en partie, l’Oscar d’honneur qui lui a été décerné en 2010 ou encore la standing ovation qui lui a été faite lors du Festival de Cannes en 2023 où il est apparu aux côtés de Tarantino pour remettre le Grand Prix. Mais dans le sillage de ses futurs grands noms du cinéma, Corman a également produit un nombre incalculable de pellicules peu reluisantes, souvent réservées à un public d’initiés, amateurs de productions nanardesques. C’est le cas du film qui nous intéresse aujourd’hui : Le Monstre qui vient de l’espace, que Corman impulsa et conseilla à William Sachs en 1977. À la fin des années 70, la conquête spatiale a marqué les esprits avec les exploits de la mission Apollo 11 notamment, et le cinéma s’est largement imprégné de ce phénomène scientifique et culturel. C’est dans ce contexte que vont voir le jour 2001 : L’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968), Capricorn One (Peter Hyams, 1977) ou encore L’Étoffe des héros (Philip Kaufman, 1983). Mais c’est aussi à cette époque que vont naître des œuvres plus fantaisistes sur l’espace comme Star Wars : Un Nouvel espoir (George Lucas, 1977) ou Alien (Ridley Scott, 1978). L’espace fascine et quand on y ajoute un soupçon de paranoïa liée à la course à l’arme nucléaire, on obtient des œuvres où la science s’est complètement volatilisée. Le Monstre qui vient de l’espace s’inscrit totalement dans ce sous-genre que Roger Corman a exploité jusqu’à la lie. Jugez plutôt… Une mission spatiale, Scorpion V, est envoyée vers Saturne et ses anneaux. Un accident se produit – sorte d’éruption radioactive – et provoque la mort instantanée de tout l’équipage sauf de Steve West qui est rapatrié illico presto dans un hôpital sur Terre. Son ami médecin Ted Nelson s’occupe de lui jusqu’à ce que Steve se réveille et s’en prenne à tout ce qui bouge. Défiguré et en totale décomposition, sa puissance augmente à mesure qu’il tue et mange ses congénères, ce qui n’empêche pas son visage et le reste de son corps, touchés par la radioactivité saturnienne, de fondre. Littéralement. Alors s’engage une course poursuite entre Steve, son ami Ted et les autorités, parsemée de morts pas très spectaculaires, et qui se conclura par un affrontement bâclé dans une usine. Fin.

Un cadavre ensanglanté et décharné gît assis contre la façade d'un entrepôt dans le film Le monstre qui vient de l'espace.

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Ce qui saute aux yeux lors du visionnage du Monstre qui vient de l’espace, c’est à quel point il s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de Corman et dans l’époque qui est la sienne. Fauché, évidemment, mal écrit et mal joué, forcément, mais étonnamment sincère et astucieux dans certains effets ! Quand Steve, surnommé The Melting Man, l’homme fondant (!), se décompose sous nos yeux, il s’agit en effet du travail du grand Rick Baker, derrière certains des plus grands maquillages de l’histoire du cinéma. Star Wars : Un Nouvel espoir, Hurlements (Joe Dante, 1981), Le Loup-garou de Londres (John Landis, 1981), Vidéodrome (David Cronenberg, 1983) ou encore Men In Black (Barry Sonnenfeld, 1997), excusez du peu ! Et c’est vrai que ces maquillages de chair dégoulinante, co-créés avec le non moins talentueux Rob Bottin – The Thing (John Carpenter, 1982), Robocop (Paul Verhoeven, 1987) ou Total Recall (Paul Verhoeven, 1990) – donnent tout son intérêt aux séquences horrifiques. Avec peu de moyens, on y croit. Ce sont d’ailleurs ces maquillages qui ont valu au film son interdiction aux moins de 18 ans en France. Pour le reste, c’est plus compliqué. La mise en scène n’installe aucune forme de tension et chacune des apparitions de l’homme fondant provoque tout sauf de l’inquiétude, même lorsqu’elle est soulignée par un thème musical honteusement plagié sur le thème de John Williams pour Les Dents de la mer (Steven Spielberg, 1975). La séquence illustrant le mieux cette absence quasi-totale de mise en scène est peut-être celle où l’homme fondant s’apprête à attaquer la femme de son ami Ted, occupée à faire du tricot. La scène est construite en montage alterné entre Judy qui tricote et Steve qui s’approche de la maison. De manière assez incompréhensible, le film s’attarde tout à coup sur le tricot, comme si nous étions devant Jeanne Dielman (Chantal Akerman, 1976), et étire ses plans jusqu’à faire retomber toute tension et rendre l’attaque du tueur totalement anecdotique. Dans le cinéma d’épouvante, on le sait, tout est bien souvent question de rythme et il est possible, au vu de ce genre d’erreurs grossières, que William Sachs n’en ait pas conscience… La photographie n’apporte malheureusement pas beaucoup plus aux ambiances qu’il aurait fallu mettre en place. Elle est pourtant de Willy Kurant qui signera la très belle photo de Sous le soleil de Satan (Maurice Pialat, 1987) entre autres jobs pour Orson Welles, Jean-Luc Godard ou Philippe Garrel. L’interprétation des comédiens est, elle, aléatoire mais bénéficie du jeu attachant de Burr DeBenning qui, dans le rôle du Docteur Ted Nelson, apporte un peu d’humanité à ce monde de brutes. On soulignera aussi l’apparition, très brève, de Jonathan Demme, futur réalisateur du Silence des agneaux (1991) et Philadelphia (1993), qui a également commencé dans l’écurie Corman avec Colère froide (1976). Quant au scénario, il a le cul entre deux chaises entre sa volonté d’être un film d’horreur et quelques séquences lorgnant vers la comédie pas franchement drôle. Après quelques recherches dans les tréfonds de l’internet, il s’avère que Le Monstre qui vient de l’espace devait être à l’origine une parodie de film d’horreur, une véritable comédie, mais que les producteurs, y voyant un intérêt financier, ont préféré orienter le film vers l’horreur au premier degré. Ceci explique cela. Reste que le long-métrage est un témoignage de son temps où les questionnements grossiers sur le nucléaire et les progrès scientifiques montrent les inquiétudes de l’époque. Souvent au détriment de toute vraisemblance puisque l’on apprend dans le film qu’il est possible d’avoir un accident aux abords des anneaux de Saturne le lundi et d’être soigné dans un hôpital américain le mardi. Mais qu’importe, cela fait aussi partie du charme insouciant de seventies !

Sidonis Calysta propose une nouvelle copie du Montre qui vient de l’espace dans un très chouette combo Blu-ray et DVD où un vrai travail a été réalisé pour restaurer l’image. Si comme dit plus haut, la photographie ne parvenait pas à apporter quelconque tension au film en 1977, en 2023, elle bénéficie au moins d’une qualité exemplaire. Bien que cela puisse éventuellement retirer au charme et au plaisir rigolard d’un visionnage en qualité VHS de ce genre de productions, cela permet de souligner en haute définition tout le soin apporté aux maquillages et à tout le travail de Rick Baker et Rob Bottin. On pourra regretter l’absence de bonus expliquant ou justifiant les choix artistiques de William Sachs – les featurettes sur ce genre de productions donnent souvent lieu à des moments de grâce, on pense notamment aux bonus de la première édition DVD de Vendredi 13 (Sean S. Cunningham, 1980), très drôles. Qu’importe, la simple édition de ce long-métrage quelque peu oublié permet de redécouvrir une certaine façon de concevoir l’horreur à une époque, de voir à quel point des petits génies de la débrouille ont pu concevoir des effets marquants, et d’imaginer un monde où, avec plus de talent, l’homme fondant aurait pu rejoindre le panthéon des grands boogeymen de l’histoire du cinéma, entre Michael Myers et Freddy Krueger… N’oubliez pas de vous mettre de la crème solaire, c’est important.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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