UFO Sweden


Le cinéma suédois se porte bien, merci pour lui ! Après une salve de polars du grand froid adaptés de sa riche littérature policière dont Millenium était la figure de proue, la Suède nous propose un virage SF des familles avec UFO Sweden (Victor Danell, 2023). Comme avec le thriller, le cinéma suédois s’approprie les codes du genre et les décalques dans des paysages et des questionnements qui lui sont propres.

Contre-plongée sur quatre hommes, de nuit dans la rue, qui regardent le ciel, dans le film UFO Sweden.

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The Spielberg Legacies

Le pays d’Ingmar Bergman n’a plus grand-chose à prouver au reste du monde en matière de cinéma. Ses derniers efforts en matière de thriller nordique ont eu une telle influence sur l’industrie que même Hollywood a succombé aux sirènes pour le meilleur – Millenium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (David Fincher, 2011) – et surtout pour le pire – Le Bonhomme de neige (Tomas Alfredson, 2017). La Suède elle-même a fini par reléguer au second plan ce genre qui a fini essoré par toutes ces déclinaisons et allitérations. Par le biais de la télévision, la production locale avait tenté des choses dans le domaine de la science-fiction avec des séries comme Real Humans (Lars Lundström, 2012-2014), mais c’est avec UFO Sweden (Victor Danell, 2023) qui s’apprête à sortir directement en VOD, que le genre est embrassé avec ambition et talent ! Si le film ne renouvelle pas du tout le genre, il est une sorte de patchwork sincère et respectueux qui n’oublie jamais le plaisir de son spectateur. L’histoire reprend les grandes lignes de tout un tas de récits hollywoodiens des années 80-90 : Denise, une jeune fille rebelle qui a perdu son père, un scientifique convaincu de l’existence d’une vie extra-terrestre, essaye de retrouver sa trace après que d’étranges évènements aient eu lieu dans la région. Elle s’entoure des anciens collègues de son père et affronte une organisation fédérale qui tente d’étouffer l’affaire…

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Clairement, le film est un hommage aux productions Amblin de la grande époque type Les Goonies (Richard Donner, 1985) ou E.T. L’Extra-terrestre (Steven Spielberg, 1981). Un peu à la manière de la série Netflix Stranger Things (Matt & Ross Duffer, depuis 2016), UFO Sweden est un shoot nostalgique qui joue beaucoup sur les sentiments de son spectateur. Bande-originale rétro à base de synthés, lens flare dans tous les sens, personnages qui se déplacent en deux roues, enfants qui affrontent les adultes inconscients, etc. L’impression que tout est possible dans un univers confortable et familier, en un mot, l’innocence. C’est la sève du cinéma de Spielberg que l’on retrouve dans chaque photogramme de UFO Sweden. Mais là où Stranger Things, notamment dans sa troisième saison, pouvait donner l’air de surfer sur la hype de cet attrait pour les eighties, parfois avec un certain cynisme, l’ouvrage de Victor Danell a plutôt des allures de lettre d’amour pour ces films qui ont dû l’accompagner très jeune. Une véritable sincérité transpirant au travers des personnages loin d’être de simples fonctions ou faire valoir, mais on y reviendra, et au travers un scénario aussi simple qu’universel. Les thématiques, chères à Spielberg, de la famille, réelle ou de substitution, de l’enfance, de l’imaginaire et de l’indicible y sont exposées avec une limpidité désarmante qui empêche de trop s’attarder sur les quelques défauts. L’autre grosse influence, on le sent, est Terminator 2 : Le Jugement dernier (James Cameron, 1991). En effet, difficile de ne pas voir en Denise une réinterprétation de John Connor. Mêmes parents considérés comme cinglés, même don pour bidouiller les systèmes informatiques, même rébellion, même moto, même look vestimentaire, on retrouve tout ce qui faisait le sel du futur héros de la résistance contre Skynet. D’ailleurs, dans UFO Sweden, une entreprise symbolise le mal qu’il faut détruire : SMHI, le climax dans les locaux de cette entreprise rappelant très très fortement l’assaut final de Skynet. De la même manière dont son histoire se déroule à cheval entre 1988 et 1996, Victor Danell emprunte à ces deux périodes si riches pour la science-fiction grand public, où l’innocence prévalait.

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Ainsi UFO Sweden prend le risque permanent de se retrouver écrasé sous le poids de ces influences comme avait pu l’être Super 8 (J.J. Abrams, 2011), autre relecture des productions Amblin – un poil plus opportuniste. Mais condamné à devenir trop prévisible, la faute à des motifs trop connus et empruntés par ses modèles, le film fait le pari du cœur. En effet, au travers la relation entre Denise et Lennart, l’ancien compagnon d’arme trahi de son père, il tisse une très belle histoire autour de la notion de famille, celle qu’on se constitue. Jesper Barkselius, dans le rôle de Lennart, est d’ailleurs l’élément le plus touchant : scientifique conspué, ami blessé par le père de l’héroïne, il contrebalance l’apparente froideur de Denise et finit par lui offrir des perspectives autres que celles qu’elle se cherchait. L’interprétation toute en regards du comédien incarne toute la mélancolie que UFO Sweden distille au long de ses deux heures. Au fond, le film ne parle que de personnages abandonnés ou mis au ban de la société. Denise est à la recherche de son père qui a délibérément choisi le risque de perdre sa fille, Lennart a été trahi par le père de Denise et a depuis perdu toute légitimité scientifique et la petite troupe composant la brigade UFO Sweden se caractérise comme une bande de freaks, moqués et en marge. Tous ces personnages se retrouvent autour d’un mantra : « Savoir est une chose, croire en est une autre » et deviennent famille à la faveur d’une narration et d’un montage si fluide que le spectateur ne peut remettre quoique ce soit en question. Les touches d’humour participent largement à la véracité des relations, Denise ayant le verbe franc, les échanges entre elle et le reste du groupe en deviennent savoureux.

Une jeune femme au premier plan regarde le ciel d'un air d'attente un peu inquiet ; derrière elle, un homme en costume-cravate dans la même posture ; à l'arrière-plan, une voiture et trois autres silhouettes, dont l'une d'elle tient une lampe torche ; scène du film UFO Sweden.

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Avec UFO Sweden, Victor Danell profite de sentiers bien connus du grand public – si le public est familier de tel ou tel archétype ou enjeu, autant y aller à fond ! – et si l’on peut à peu près prédire tout ce qui va se passer dans la minute suivante, grâce aux personnages, à la sincérité de l’entreprise et à un dernier acte tout de même original, ça marche ! Malgré des moyens infiniment plus petits que sur de grosses productions américaines, le réalisateur suédois s’en sort avec les honneurs. On aurait aimé sa caméra plus mobile et plus libre par moments, mais en l’espèce, UFO Sweden est un film maitrisé de bout en bout et ce même lors d’un final à haut risque sur le plan esthétique où les CGI, limités, auraient pu noircir le tableau. Danell, après The Unthinkable, son premier film sorti en 2019, continue de nous donner envie de le suivre. Contrairement à J.J. Abrams, qui avec Super 8 essayait de montrer à la face du monde à quel point il était l’héritier de Spielberg, le cinéaste suédois trace une route singulière, non sans maladresses, mais emprunte de savoir-faire et d’humilité. Avec son touchant UFO Sweden, il s’approprie un cinéma universel et digéré par tout un chacun depuis bien longtemps pour en faire un objet tout personnel et stimulant. En bref la démarche de maître Spielberg depuis toujours. Et si après avoir voulu refiler la couronne à Shyamalan, Jeff Nichols ou Abrams, on se rendait compte que le véritable héritier du réalisateur de Rencontre du Troisième Type était suédois ?


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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