Border 1


Vous n’avez rien vu, rien lu, rien entendu de Border (Ali Abassi, 2019) ? Grand bien vous en fasse. Si vous comptez découvrir ce film en salles, sachez que l’auteur de ces lignes vous autorise à revenir lire sa logorrhée plus tard. Mieux, il vous le conseille chaudement car il fut lui-même ravi de constater que le film ait « fonctionné » sur lui justement parce qu’il n’en savait pas grand chose. Pour ceux-là, on vous dit à très vite, pour les autres, entrez, gardez vos chaussures et donnez vos manteaux on va les poser sur le lit.

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Aux frontières du réel

Si une certaine presse spécialisée s’est empressée de rejeter en bloc ce drame fantastique à la lisière de plusieurs genres, c’est bien parce qu’en un sens, Border représente et incarne, la mutation qui s’opère progressivement et depuis quelques années, dans le cinéma de genre européen contemporain. Cette même mutation que certains ayatollah défenseurs d’un cinéma de genre marginalisé et qui se mord la queue, définissent comme anormale, monstrueuse, repoussante. Puisque l’ambition de Fais pas Genre ! a toujours été de décloisonner le cinéma de genre des niches dans lesquelles il a trop souvent été cantonné, il nous semble important de porter un regard moins bienveillant que curieux, à cette révolution qui tend progressivement à reconnecter l’Europe à son imaginaire fantastique. Car comme bons nombres de ses compères français, espagnols, allemands ou anglais, le film de Ali Abassi – réalisateur d’origine iranienne dont c’est le second projet de genre co-produit par le Danemark et la Suède après Shelley (2016) – entend re-convoquer les légendes, mythes et contes nordiques pour les reconnecter aux enjeux du réel, du temps présent. Le recit suit le parcours de Tina, une douanière particulièrement efficace dans son travail puisqu’elle dispose d’un odorat redoutable, capable de sentir chez les gens la culpabilité ou la honte. Avec sa trogne peu commune, Tina vit sa différence en marge d’une société qui n’est pas prête à pleinement l’accepter comme elle est. Un jour à la douane, son flair s’arrête sur Vore, un homme au physique tout aussi atypique que le sien, avec qui elle va lier une indicible passion. A son contact, Tina va découvrir sa véritable nature et apprendre qu’elle est en réalité une Troll, enlevée à la naissance et élevée par des humains. Dès lors, cette révélation va la libérer de tous ses complexes et lui apprendre à s’apprécier comme elle est.

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La grande force du film réside, une fois n’est pas coutume dans sa capacité à hybrider les genres et brouiller les pistes. Si vous avez bien écouté nos objections dans le chapeau de cet article et que vous n’avez pas commencé la lecture de ce texte avant d’avoir vu le film, vous avez surement pu vous éviter une défloration de l’intrigue et de cette vrille vers le fantastique qui est véritablement le moment charnière du scénario. La première partie du film démarre comme un drame social européen comme on en voit des centaines par an, reprenant le sempiternel canevas un homme/une femme avec une spécificité physique ou de classe, effectuant un métier peu commun, voit son train-train bousculé par les aléas de la vie. Mais ce qui aurait pu tourner à la chronique sociale plan-plan et moralisatrice – la monoforme la plus en vogue dans le cinéma européen actuel, et qui est devenu un genre en soi par ailleurs – parvient à estomaquer dès qu’elle sort de ses sentiers battus pour s’élancer vers des contrées aussi étonnantes que déroutantes, où se côtoient les saveurs du thriller policier typiquement nordique – avec comme souvent chez eux des histoires de crimes pédophiles, une récurrente, mais nous y reviendrons – au film fantastique sous toutes ses coutures, du film de monstre au body-horror. Ce virage a beau être plutôt bien mené, il ne manquera pas, sans doutes, de laisser une grande partie du public sur le bord de la route. Cultivant et jouant de son malaise, le long-métrage assume ses effets repoussoirs, offrant des séquences mémorables, qui ne laisseront personne indifférent. La pierre angulaire de cette mutation opère sans doute dans une séquence de sexe très frontale, bestiale, dérangeante, aussi sublime que grotesque et qui a le mérite de provoquer des réactions, là où les séquences de sexe au cinéma sont devenues aujourd’hui si convenues et convenables qu’elles provoquent rarement ne serait-ce qu’une once de sentiment, qu’ils soient positifs ou négatifs.

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L’argument majeur déployé à l’encontre du film de Ali Abassi nargue la soi-disant bêtise d’une sous-intrigue jugée facile et sous-traitée, autour d’un trafic de vidéo pédo-pornographiques. S’il est vrai que la thématique est une arlésienne dans les thrillers nordiques et que cela peut nous apparaître, à nous, Européens de l’Ouest, comme légèrement simplistes, il convient de rappeler qu’ici, elle prend un sens tout autre au contact de la légende que le récit entend convoquer. Car dans la mythologie nordique, les Trolls font office de simili-croquemitaine. Convoqués par les parents pour faire peur aux enfants, ils représentent métaphoriquement un monde adulte dangereux, dont les plus jeunes sont invités à se méfier. Ils sont donc clairement associés, par licence poétique et fantastique, à l’image d’Epinal du « vieux monsieur avec ses bonbons » dont il ne faut surtout pas accepter les cadeaux. Plus encore, dans la tradition suédoise, le troll est même directement associé aux enlèvements d’enfants. L’intrigue de Border est donc complètement construite autour de cette analogie, ré-associant par la même tout un pan du thriller nordique à ses racines mythologiques. La force résiduelle de cette hybridation « à la mode » du cinéma de genre(s) avec le « cinéma social » c’est donc qu’elle raccroche et rappelle les pays européens à leurs cultures, leurs mythes, leurs croyances, leurs légendes et à sa littérature fantastique – le film est adapté d’une nouvelle de John Ajvide Lindqvist qui est aussi l’auteur du roman Laisse-moi entrer qui avait donné Morse (Tomas Alfredson, 2009). Ce qui, disons-le, devrait être considéré moins comme un tropisme facile ou attendu que comme un horizon joyeux, annonçant le retour en grâce d’un « cinéma de l’imaginaire » européen, qui nous a trop longtemps été confisqué par nos voisins transatlantiques.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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