Le vent de la plaine


John Huston, cinéaste protéiforme, n’est pas connu pour ses westerns. Pourtant, sa contribution mérite un coup d’œil que Sidonis Calysta nous permet de jeter en combo Blu-Ray/DVD : critique du troublant Le vent de la plaine (1960) avec Audrey Hepburn et Burt Lancaster.

Audrey Hepburn les bras croisés, le visage vers le sol, l'air pensif ; derrière elle et ce qui semble être une barrière en bois, son frère, Burt Lancaster, la regarde soucieux ; plan sous un ciel bleu issu du film Le vent de la plaine.

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Ma soeur

Parmi les pachydermes de l’âge d’or hollywoodien, John Huston a particulièrement habité nos lignes allant jusqu’à apparaître, en personnage secondaire, dans une des quelques chroniques littéraires que nous effectuons (The Big Goodbye de Sam Wasson). Son cinéma a été en effet plusieurs fois remis en lumière à la faveur de sorties haute définition avec cette particularité de se pencher sur des films peut-être un poil moins « connus » – Le Barbare et la Geisha (1958), Au dessus du volcan (1984) – que ses chefs-d’œuvre supposés, Le Faucon Maltais (1941), Key Largo (1948), L’odyssée de l’African Queen (1951) ou consorts. Nous vous avions proposé de traverser sa filmographie lors d’un article que nous avions voulu « somme » sur son approche spécifique aux genres cinématographiques avec lesquels il a composé et dialogué tout au long de sa carrière instable, entre des sommets d’incarnation traversés par de véritables obsessions et des méfaits opportunistes peu inspirés. Ce long article n’abordait le western par John Huston qu’en l’espace de quatre lignes, tout en avançant que c’était certainement un des genres les plus représentatifs de son approche : l’auteur de l’article en question se demande bien en ce moment comment il a pu laisser passer ce paradoxe… Il saute ainsi sur l’occasion de la sortie du Vent de la plaine, réalisé en 1960, en combo DVD/Blu-Ray par Sidonis Calysta, pour se rattraper un peu. Adapté d’un récit d’Alan Le May – écrivain et scénariste à qui l’on doit la base romanesque de La Prisonnière du désert (John Ford, 1956) et un unique western en tant que réalisateur-scénariste de l’intéressant La vallée du solitaire (1950) – et avec trois stars de Hollwyood – Burt Lancaster, Andrey Hepburn, dont ce sera d’ailleurs le seul western, et Audie Murphy dans une moindre mesure, grande figure du genre – le film de Huston se présente sous des auspices peut-être un peu balisées. C’est sans compter sur la vision d’un cinéaste dérouté par les arcanes du désir.

Dans une plaine aride et sableuse sur laquelle on ne trouve qu'un arbre sec et une tombe, Audie Murphy et Burt Lancaster avancent vers nous, harassés comme après une bataille sanglante.

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Ben Zachary (Burt Lancaster) revient au bercail, auprès de sa mère (la grande actrice de muet Lilian Gish) et de sa sœur adoptive Rachel (Audrey Hepburn) avec ses deux autres frères Cash et Andy Zachary et les gars qui travaillent avec lui sur le bétail qu’il possède. La famille Zachary est liée avec les Rawlins, dont Zeb, l’aîné, travaille aussi pour Ben. Nous sommes au début de l’intrigue, avec ces deux fratries, dans un microcosme de société assez léger, proche du marivaudage : Rachel est convoitée par Charlie Rawlins, la fille Rawlins cherche un mari chez les Zachary, et ces enjeux s’expriment dans une ambiance de repas, de concours de rodéo… Seuls les passages ponctuels d’un solitaire illuminé à cheval, se présentant comme un prêtre mais vêtu comme un rescapé de la guerre de Sécession, donne une touche d’inquiétude à ces instants de vie en communauté apaisés. L’Éden, pourtant, se met à peser un peu le jour où les Amérindiens se dévoilent, prenant contact avec les Zachary et annonçant vouloir récupérer Rachel : elles seraient une des leurs. Ben Zachary refuse, persuadé que sa sœur adoptive est bien une visage pâle. Mais le torchon commence à brûler, avec le racisme de certains en combustible.

Il est dit que John Huston détestait son travail sur ce projet, qu’il aurait assimilé à un banal film d’action tandis qu’il souhaitait livrer une œuvre anti-raciste. On peut rejoindre le cinéaste en cette idée que Le vent de la plaine n’est pas le film qu’il est, qu’il est censé être, ou que l’on s’attend qu’il soit. Il y a comme deux sensibilités qui le traversent. Sans aller jusqu’à parler d’un « banal film d’action », une entité du long-métrage est un western plutôt classique dans sa mise en fiction des guerres indiennes. Il fustige certes la xénophobie primaire, rageuse, par le biais entre autres du personnage de Cash Zachary incarné avec brio par un Audie Murphy vieilli et qu’on a certainement jamais vu aussi tanné. Un racisme dont Ben Zachary, par ailleurs, s’écarte quelque peu, refusant de céder aux pressions de Cash pour qu’il licencie le seul amérindien parmi ses employés, et surtout montrant à plusieurs reprises son respect des Kiowas (la tribu qui revendique la parenté de Rachel) jusqu’à attendre le dernier moment, le plus critique, pour prendre les armes contre eux. Mais l’anti-racisme du film est assez plombé par son point de vue narratif : les Amérindiens sont bel et bien les ennemis en définitive, et mis en scène en une présence menaçante, assez impersonnelle, en particulier lors de la scène d’assaut finale quand les Kiowas assiègent la maison des Zachary reclus. La charge symbolique de cette séquence finale avec ces Blancs aux côtés desquels nous sommes, nous spectateurs, qui subissent l’assaut des Amérindiens, pourtant les vrais natifs, les vrais premiers sur les lieux, a beaucoup de mal à être ressenti comme un sommet de tolérance envers les nations dites primitives ; bien plutôt dans la droite lignée d’un classicisme de paranoïa propre à certaines angoisses des pionniers. S’il faut ajouter que des cinéastes comme Delmer Daves ou George Sherman tournent des productions pro-indiennes depuis le début des années 1950, cette velléité humaniste de Huston paraît, en plus d’être mal dosée, bien tardive.

L’autre entité du Vent de la plaine, parmi les deux que nous identifions, est celle qui jette le trouble et place le long-métrage dans la lignée des travaux les plus étonnants de son auteur ainsi que de son genre. Nous avons soulevé que Ben Zachary ne s’oppose pas aux Amérindiens par racisme. En réalité il ne prend même pas les armes pour une histoire de territoire… A moins que ce ne soit sa sœur adoptive, Rachel, son territoire. La teneur du lien entre cette dernière et Ben est dès les premiers instants de leurs séquences communes trempée dans un parfum de souffre. En faisant semblant de chercher un mari, parfois jusqu’à aller embrasser un homme qui ne lui plaît pas, Rachel cherche à faire réagir Ben. Il ne fait aucun doute qu’elle veut réveiller en lui une éventuelle posture d’amant, lui qui se place en patriarche de la famille depuis la mort de son père… Un patriarche toutefois inique qui tabasse tout homme qui ose ne serait-ce que toucher les cheveux de sa « sœur ». Père castrateur œdipien, grand frère incestueux, ou homme qui lutte avec ses sentiments pour une femme qui après tout, n’est pas sa sœur de sang ? On ne sait le définir avec exactitude. Ce qu’on ressent en tous cas, pour citer le brillant psychanalyste Paul-Claude Racamier, c’est que lorsqu’il n’y a pas d’acte Blu-Ray du film Le vent de la plaine édité par Sidonis Calysta.d’inceste mais ce qu’il nomme un climat incestuel, il flotte « une aura, une odeur et comme un fumet de vague et pourtant tenace indécence ». Le vent de la plaine distille ce goût trouble jusqu’à ce qu’un plafond de verre se brise, lors d’un des plans les plus étranges qui m’ait été donné de voir dans un western : Ben embrasse Rachel sur la bouche tout en enlaçant son petit frère, Andy… Un plan à trois psychanalytique – on rappelle l’intérêt de John Huston pour la technique développée par Sigmund Freud, Freud dont il a signé le biopic -, très audacieux pour un film de 1960.

Sidonis Calysta offre une belle restauration en haute définition dans une Édition Collection Silver combo DVD/Blu-Ray ainsi qu’en DVD simple. Le Cinémascope existentiel de John Huston plaçant souvent les acteurs de sorte à les montrer isolés ou petits dans leur environnement naturel (cf. le plan d’ouverture) y est magnifié. En suppléments, nous trouverons une présentation du fidèle Patrick Brion, auteur d’un livre imposant sur le réalisateur du Vent de la plaine, ainsi que du célèbre Monsieur Arte Olivier Père et de Jean-François Tiré. Un documentaire clôt la liste.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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