Horribilis


L’éditeur vidéo ESC offre un somptueux coffret collector, au premier long-métrage réalisé par James Gunn en 2006 : Horribilis – ou Slither pour le titre original. Soit, une série B qui s’assume, peut-être un peu trop.

Une femme nue dans une baignoire, tandis qu'un grand ver surgit de sous l'eau, plan en plongée du film Horribilis.

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Limace Attacks !

Si aujourd’hui le grand public connaît le nom de James Gunn du fait qu’il est l’un des artilleurs principaux (mais inattendus en ce qui le concerne) du Marvel Cinematic Universe – il est le scénariste et réalisateur des deux volets des Gardiens de la Galaxie (2014-2017) – ils sont moins nombreux à connaître son parcours préalable, pourtant si atypique. Enfant du cinéma bis, Gunn a fait ses armes dans l’écurie Troma de Lloyd Kaufman, sorte d’héritier spirituel – si l’on veut – de l’esprit d’un autre ayatollah du bis, Roger Corman. Chez Troma, James Gunn officie principalement en tant que scénariste, signant notamment l’histoire de l’un des films les plus cultes du studio Tromeo et Juliet (Lloyd Kaufmann, 1996). Son passage de la série B à la série A s’est effectué quelques années après, quand il est repéré par les gros studios pour sa plume acidulée, mariant pop-culture, drôlerie et irrévérence. Il rédige alors le scénario de l’adaptation cinématographique de Scooby-Doo (Raja Gosnell, 2002). Bien que sa version soit largement revue et édulcorée par les multiples ré-écritures devant convenir à un public davantage familial, il remettra le couvert pour une suite deux ans plus tard. Ce n’est finalement qu’en 2006 que l’opportunité de passer derrière la caméra se présente à lui avec le film qui nous intéresse ici, Horribilis, aussi connu sous son nom original, Slither.

Un homme au visage mi-humain mi-monstre visqueux, scène du film Horribilis.

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La grande force du scénario d’Horribilis est d’entremêler de façon assez habile deux histoires en une. On suit d’abord principalement le personnage de Grant – incarné par Michael Rooker, qui incarnera ensuite Yondu dans Les Gardiens de la Galaxie – homme fortuné mais peu gâté par la nature et dont le couple qu’il forme avec la jeune et belle Starla (Elizabeth Banks) bat un peu de l’aile. Alors qu’il découche un soir pour satisfaire sa masculinité toxique auprès d’une dame libérée, Grant est témoin d’un phénomène paranormal qui voit débarquer une forme de vie extraterrestre et très offensive sur terre. Cette dernière ne se fait pas prier pour s’inoculer en lui. Démarre alors un long processus de mutation qui va transformer progressivement Grant en un hideux monstre tentaculaire et suintant A ce titre, la façon dont Gunn prend plaisir à dévoiler les différentes étapes de la métamorphoses de Grant n’est pas sans rappeler La Mouche (David Cronenberg, 1986), de même que la façon dont cette métamorphose et l’impact qu’elle va avoir sur le couple formé par Grant et Starla font écho encore à ce que Brundle et Veronica subissent chez Cronenberg. Parallèlement à cette histoire d’amour tragique et relativement malaisante, s’ajoute une seconde strate se focalisant sur les répercussions directes de cette histoire intime sur l’ensemble de la petite bourgade. On suit alors Bill Pardy (Nathan Fillion), archétype du Shérif raté, qui tente avec ses gars de comprendre ce que peut bien être ce « poulpe » qui sème la terreur dans leur bourgade. Naturellement, les deux intrigues vont finir par se réunir au centre du récit, aux détours d’une séquence particulièrement émouvante et réussie opposant un Grant déjà fortement métamorphosé à la police.

Un homme et une femme collés à la peau du monstre du film Horribilis.

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Le premier tiers du long-métrage, même s’il s’autorise clairement des pas de côté vers un humour relativement osé voire borderline, étonne surtout par sa solidité émotionnelle. C’est dans la seconde partie que le film bifurque clairement vers un humour trash, gaguesque et régressif. Même si cela ne rend finalement le film que plus fun, c’est certainement aussi ce menu virage qui lui fait perdre en singularité. Car Gunn y fait preuve de moins de justesse, et de plus de facilités. La seconde partie enchaîne alors les références, jeux de pistes et clins d’œil destinés spécifiquement aux amateurs du genre. La mise en scène s’en retrouve alors engoncée, peut-être encore trop influencée, à ce moment-là, par le moule Troma, faisant son beurre sur des duplicatas et ersatz des grands succès des cinémas de genres pour en détourner les codes et les amener sur des territoires proche du grand-guignol. Ainsi, le cinéaste enchaîne les détournements de séquences cultes de l’histoire du cinéma d’horreur, des films les plus connus : de la scène de la baignoire dans Les Griffes de la Nuit (Wes Craven, 1984) aux « orgies fusionnelles » de Society (Brian Yuzna, 1989), en passant, pêle-mêle, par The Thing (John Carpenter, 1982), The Blob (Irvin S. Yeaworth Jr, 1958), Extra Sangsues (Fred Dekker, 1986), Tremors (Ron Underwood, 1990), Rosemary’s Baby (Roman Polanski,1968), Predator (John McTiernan, 1987), Videodrome (David Cronenberg, 1983), Basket Case (Frank Henenlotter, 1982) et j’en passe bien sûr des pires et des meilleurs. Ce virage s’accompagne, malheureusement, d’une transfusion un peu maladroite et malvenue entre des effets spéciaux de plateaux – créatures et maquillages impressionnants dans la première partie, que l’on doit à Todd Masters – et des effets numériques souvent très moches, entre explosions et effusions de sang générées par ordinateur et créatures – les fameuses « limaces » emblématiques du long-métrage – pas toujours bien incrustées. Cette « mutation » des effets spéciaux physiques vers un recours quasi systématique à un numérique qui fait tâche, au sein même du film, est certainement l’un des poisons principaux du long-métrage, qui perd clairement en qualité et en intérêt au fil des minutes.

Blu-Ray du film Horribilis édité par ESC.Étonnamment, la célébrité grandissante du réalisateur sous l’égide de Marvel a moins permis de réhabiliter ce premier essai que son second. Il faut dire que son deuxième film, Super (2011) offrait un parallèle plus évident et complémentaire aux Gardiens de la Galaxie, tant cette histoire de super-héros en bois, marinée dans une comédie potache, peut-être vu comme un brouillon du film Marvel que Gunn réalisera quelques années plus tard. Or, pour ce qui concerne Horribilis, le long-métrage nourrit moins cette veine subversive et mal élevée capable de pirater les codes du cinéma mainstream, qu’une démarche délibérée et jusqu’au-boutiste de rendre hommage au cinéma d’horreur bis. Jusqu’alors édité seulement en DVD il y a quelques années par un autre éditeur, on appréciera l’effort d’ESC d’avoir offert à ce premier long-métrage un écrin d’intérêt. Car si le film est somme toute relativement bancal, il demeure intéressant d’y entrevoir une autre mutation, celle d’un cinéaste biberonné au bis qui par ce premier essai, amorce un virage plus mainstream qui fera sa grandeur et son succès d’estime. Le coffret collector offert par ESC propose – outre un visuel à tomber – un contenu supplémentaire très riche, comprenant outre le combo DVD/Blu-Ray, un livret, un jeu de cinq photos d’exploitations et un poster ! S’ajoute à ce riche programme près de deux heures de bonii : entretien avec James Gunn, des comédiens, Lloyd Kaufman, featurettes autour des créatures et effets-spéciaux, scènes coupées et bêtisiers. Riche programme, idéal objet pour embellir vos étagères et film à réserver idéalement pour des soirées poilades et pizza (quatre chaussures) entre amis.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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