L’Étrange Incident


Western classique admiré par Clint Eastwood qui l’a placé en référence, L’Étrange Incident de William A. Wellman (1943) est remasterisé et serti en DVD et Blu-Ray chez ESC Distribution.

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La loi, c’est moi

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Savoir qu’un film fait partie des favoris de Clint Eastwood, qui plus est dans un genre qu’il a contribué à façonner en tant qu’acteur ET cinéaste mérite la curiosité. Et quand ESC Distribution permet de découvrir ladite œuvre en DVD/Blu-Ray, western particulier d’un réalisateur dont vous lisez le nom pour la première fois dans nos lignes, l’occasion fait on ne peut plus le marron. Lorsque L’Etrange Incident sort (1943) son metteur en scène William A. Wellman est déjà un vétéran. De la Première Guerre Mondiale durant laquelle il a servi en tant que volontaire dans l’escadrille La Fayette, mais aussi de l’industrie hollywoodienne puisqu’il tourne depuis le tout début des années 1920. Et sa place n’est pas anodine puisqu’il est juste le premier réalisateur de l’histoire à décrocher l’Oscar du Meilleur Film avec Les Ailes en 1929, prouesse technique pas suffisante néanmoins pour faire face à Frank Borzage à la statuette de Meilleur Réalisateur. Wellman est apprécié pour sa méfiance à l’égard du concept du héros – posture aisément liée à son passé dans la boucherie de la Grande Guerre – notamment dans ses films sur le Far West et c’est ce qui fait leur sel. Notamment, celui de L’Étrange Incident donc.

Une ville de l’Ouest Américain comme il devait en exister des milliers. L’air est pourri par l’ennui, les hommes n’ont rien d’autre à faire que de se battre pour un rien, après avoir passé la journée au saloon. Je dis les hommes car toutes les femmes, sauf une octogénaire, ont déserté l’endroit dans l’espoir d’une vie meilleure. L’être humain étant – hélas pour les protagonistes, tant mieux pour les scénaristes -ce qu’il est, cette atmosphère et ce vide n’empêchent pas un vol, pire un homicide. Voyant là une vengeance peut-être moins qu’une opportunité de bouger son cul, les citoyens montent une équipe pour pourchasser et pendre le ou les coupables, au mépris des lois. Mais quand ils mettent la main dessus, ce n’est pas si simple : la plèbe a-t-elle le droit de se faire justice soi-même sans procès digne de ce nom ? L’attrait de L’Étrange Incident est effectivement dans son traitement anti-hollywoodien d’un thème pourtant classique du western : le conflit entre l’état de nature et l’état de droit. Le film est dépouillé, les décors réduits à leur strict minimum, les héros tout à fait absents. Même la star Henry Fonda fait pâle figure et n’est pas du tout un chantre de justice. Il se révolte certes, mais tard, et presque timidement finalement, sans se risquer. Comme un pied de nez la seule intransigeance vient d’un vieillard qui refuse de pendre quelqu’un tant qu’un doute subsiste sur son innocence. Avec une écriture de huis clos, Wellman condamne la vindicte populaire et la violence des pionniers dans un western iconoclaste qui malgré ses galons de précurseur du sur-western, peut pêcher en son dépouillement même, pour qui sera sensible à une dramaturgie plus en profondeur sur le plan psychologique.
ESC Distribution livre une nouvelle restauration en dévoilant le long-métrage dans un master optimal, soulignant le noir et blanc et les audaces de mise en scène du réalisateur (cette séquence où Henry Fonda lit la lettre du condamné, “aveuglé” par le chapeau de son camarade). Bien qu’on puisse commencer à questionner l’intérêt d’avoir une analyse filmique de longue durée rien qu’avec un gars qui parle, les bonnii ne lésinent pas avec pas moins de deux entretiens cumulant 1h30 de face caméra avec l’essayiste Frédéric Mercier et ou le romancier critique de cinéma François Begaudeau.

A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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