Torso   Mise à jour récente !


On ne compte plus le nombre de Gialli produits chez nos amis transalpins. On en a bouffé à tort et à travers, mais il y a ceux qui nous marquent et nous imprègnent. C’est le cas de Torso (Sergio Martino, 1973), véritable bijou du genre, qui ne manquera pas d’influencer un certain cinéma d’horreur outre-Atlantique. Longtemps demeuré inédit en France, Carlotta nous propose de (re)découvrir le film dans un superbe coffret limité pour notre plus grand plaisir !

Boogeyman à moitié dissimulé dans l'ombre, portant une cagoule blanche.

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GRAINE DE SLASHER

Sergio Martino n’en est pas à son premier coup d’essai, puisqu’en dehors de ses films de science-fiction, comédies et autres Mondo, le réalisateur touche-à-tout cumule déjà plusieurs Gialli. On pense forcément à La Queue du scorpion (Sergio Martino, 1971), Toutes les couleurs du vice (Sergio Martino, 1972) ou encore Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé (Sergio Martino, 1972). En plein essor depuis une dizaine d’années, dont le style a pu être initié par Mario Bava avec La fille qui en savait trop (Mario Bava, 1963), le giallo italien est devenu très codifié : un meurtrier ganté tuant à l’arme blanche, une multitude de suspects, une touche d’érotisme et, bien sûr, des effusions de sang d’un rouge écarlate sur des corps dénudés dans un style baroque à souhait. Avec Torso (Sergio Martino, 1973), Sergio Martino continue d’explorer le genre et nous emmène à Pérouse, au sein d’un campus universitaire où sévit un tueur masqué. Daniela, Ursula, Katia et Jane, quatre jeunes étudiantes en histoire de l’art, décident alors de se mettre à l’abri dans une villa à la campagne. Mais il semblerait que le tueur ait aussi l’envie de se mettre au vert… Le réalisateur annonce la couleur tout de suite, comme en témoigne l’ouverture du film avec cette séance photo érotique, brumeuse et malsaine. D’un point de vue subjectif, l’appareil photo prend la place de la caméra, voyeuriste au possible, cherchant sa mise au point sur des corps de femmes qui s’entremêlent pour finalement s’arrêter sur une poupée de porcelaine brisée, comme un présage mortuaire à venir. Et c’est dans l’enchaînement de la deuxième séquence – qui pourrait paraître anodine – que Sergio Martino nous révèle la manière dont il compte s’y prendre. En effet, un professeur donne un cours à ses élèves sur un tableau du Pérugin, Le martyre de Saint-Sébastien. La figure sainte est dénudée et couverte de flèches, mais le sang a perdu sa couleur rougeâtre, remplacé par des larmes de rosée. “Voyez comment il a transformé cette tragédie par une apathie quasi lyrique…” rétorque le professeur. Sergio Martino sacralise les corps et la chair par le biais de cette figure religieuse. Ici, la mise à mort est une véritable œuvre d’art, annonciatrice d’une mise en image artistique de la violence. On notera que l’art est quelque chose de très ancré dans la culture italienne, un héritage qui transpire au cinéma, dont bon nombre de réalisateurs du genre, comme Lucio Fulci ou encore Pupi Avati ne cachent pas leurs influences. Sergio Martino témoigne ensuite d’une maîtrise totale du giallo et met en scène son film de la manière la plus graphique qui soit. Accompagné par la musique de De Angelis, l’aspect brutal de la violence adopte un certain lyrisme, créant ainsi un savant mélange d’art classique et de cinéma d’exploitation 70’s.

Homme ganté tenant une scie à métaux au dessus du corps d'une jeune femme en robe blanche, couverte de sang.

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Mais si le film démarre dans les règles de l’art, c’est pour mieux nous entrainer vers un terrain plus surprenant, marquant une réelle rupture avec nos attentes. En effet, nous pouvons dire que le film se scinde en deux parties. Dès lors que les quatre étudiantes décident de s’isoler dans cette villa à la campagne, le rythme change, la tension se fait de plus en plus forte et le scénariste Ernesto Gastaldi – à qui l’on doit entre autres Le corps et le fouet (Mario Bava, 1963) – se permet un choix radical : celui de tuer toutes les filles en une fraction de seconde. Seule Jane (Suzy Kendall), blessée à la cheville et obligée de rester alitée dans une chambre du 1er étage, échappera au carnage, car le tueur ignore encore son existence. Et Sergio Martino fait le choix dans sa mise en scène de ne rien montrer de ces trois meurtres, préférant jouer le off. Là où le classique giallo nous aurait mis en images ces crimes avec une certaine jouissance, le réalisateur décide de se concentrer plutôt sur ce qui l’intéresse, à savoir la tension et le suspense. Jane se retrouve alors coincée dans cette villa, avec un tueur qui tente de se débarrasser des cadavres. Le film se transforme alors en jeu de cache-cache digne d’un slasher, un nouveau genre à venir outre-Atlantique dont on peut déjà déceler de nombreux détails et similitudes. En effet, à l’instar d’Halloween (John Carpenter, 1978) ou de Vendredi 13 (Sean S. Cunningham, 1980), le tueur porte un masque pour cacher son identité. Il devient une figure sans visage, déshumanisée, incarnant la menace d’un mal à l’état brut. L’assassin de Torso (Sergio Martino, 1973) prend même une dimension fantastique dans la mise en scène de certaines séquences, préfigurant certaines figures surnaturelles de boogeymen dans les futurs slashers. C’est d’ailleurs là toute la différence, puisque le croquemitaine restera pour la plupart du temps une énigme fantastique, à contrario du giallo qui s’efforcera – plus ou moins maladroitement – de ramener le tueur au rang d’être humain psychotique pour boucler son intrigue par une explication brutale. Dans les deux cas, c’est toujours un traumatisme d’enfance qui initie leur folie meurtrière. Ajoutons aussi que dans cette dernière partie du film, Sergio Martino utilise la technique de bascule des points de vue qui consiste à alterner entre celui de Jane et celui du tueur. Ainsi, le spectateur obtient souvent une longueur d’avance sur l’héroïne en adoptant le point de vue de l’assassin pour créer un suspense particulièrement fort. Et pour se faire, Martino utilise sa caméra comme vue subjective. Voyeuriste et particulièrement inquiétant, ce point de vue prend le temps d’observer et d’épier ses victimes, étirant le temps au possible pour faire monter la tension. Une mécanique qui sera l’une des marques de fabrique du slasher, brillamment utilisée l’année suivante dans Black Christmas (Bob Clark, 1974). En enfermant ses deux protagonistes, le réalisateur crée par ailleurs une forme de duel entre les personnages, instaurant cette figure si bien connue aujourd’hui de la final girl, seule femme capable d’affronter le tueur en face à face. Car s’il y a bien quelque chose de propre au giallo et donc au slasher, c’est bien l’incompétence des forces de l’ordre face à la situation. Oui, Torso (Sergio Martino, 1973) plante ici sa graine. Comme un avant-goût du genre, il fait partie de cette liste de films italiens comme La baie sanglante (Mario Bava, 1971), prototypes pas tout à fait assumés d’un genre en pleine mutation, qui laissera des traces indélébiles au sein d’un nouveau cinéma d’horreur à venir.

Coffret blu-Ray du film Torso chez Carlotta.Grâce à Carlotta, l’édition prestige limitée nous permet de (re)découvrir comme il se doit cette pièce maîtresse de la filmographie de Sergio Martino. Le film bénéficie d’une nouvelle restauration 4K avec son combo Blu-Ray, d’une version Italienne et Anglaise, ainsi que de nombreux suppléments. On y trouvera l’interview du réalisateur ainsi que son scénariste Ernesto Gastaldi qui ne manque pas de nous révéler des anecdotes croustillantes. Mais aussi celle de Luc Merenda, acteur du film, ou encore Federica Martino, la fille du réalisateur. Un entretien avec Jean-François Rauger, spécialiste du Giallo et programmateur à la cinémathèque française vient compléter la liste des suppléments pour une durée totale dépassant les deux heures. Le coffret nous propose aussi les bandes annonces et teasers de l’époque, ainsi qu’une séquence alternative initialement tournée de jour, avant d’être transformée en nuit lors de l’étalonnage pour des choix artistiques. Côté goodies, les éditeurs n’y sont pas allés de main morte avec son lot de lobby cards, de photos du réalisateur sur divers tournages, d’une affichette italienne d’origine, d’une affiche avec son nouveau visuel, ainsi qu’un autocollant pour les puristes. De quoi ravir les fans ultime de giallo !


A propos de Jean Stefanelli

Élevé dans une maison où l'on déguste des têtes de veaux sauce gribiche au doux son des bols tibétains, Jean a réussi à trouver son équilibre en matant 10 fois par semaine l'intégrale des contes de la crypte. Ses cheveux d'immigré italien se dressèrent sur sa tête le jour où il découvrit l'Enfer des Zombies de Fulci et c'est pourquoi aucune nouvelle histoire ne lui vient sans qu'il n'écoute Fabio Frizzi. Féru d'écriture et d'univers onirico-horrifiques, il réalise des films et emmerde son chef-op pour qu'il lui fasse une séquence à la De Palma dans Pulsions, mais bon, n'est pas Brian qui veut... Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riEIs

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