Paul Naschy est de retour en France, pour notre plus grand plaisir et grâce à Artus Films ! Disparu en 2009, l’acteur espagnol n’a pas seulement incarné, durant sa longue carrière, des loups-garous, des vampires et d’autres créatures de la nuit. Simple humain mortel, il interprète dans Les yeux bleus de la poupée cassée (Carlos Aured, 1974) un ex-taulard tourmenté aux prises avec trois femmes névrosées.

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Ménage à quatre

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Comparer le cinéma bis italien à son homologue ibérique revient à comparer la gastronomie des deux pays. L’une est simple, généreuse et parfumée ; l’autre est rudimentaire, roborative et odorante. « C’est la même chose », diront certains. Pas vraiment, pas exactement. Car là où le giallo transalpin – puisqu’il s’agit de cela ici – mise sur l’esthétique et le raffinement (avec quelques ratés parfois), son pendant espagnol se fait plus rugueux et plus grossier (avec quelques touches de génie parfois). Les yeux bleus de la poupée cassée illustre parfaitement cette juxtaposition de la gaucherie et de la sophistication, qui est, d’une façon plus générale, caractéristique de l’âge d’or de la Fantaterror, telle qu’est nommé le cinéma d’horreur dans l’Espagne des années 1960 et 1970 – et dont les grands noms sont, entre autres réalisateurs, Jesús Franco, Amando de Ossorio ou encore León Klimovsky. S’il ne fallait retenir qu’un seul acteur de cette période, il s’agirait sans hésiter de Paul Naschy, auteur ici du scénario, en collaboration avec Carlos Aured. Ce dernier, avant de passer lui-même à la mise en scène, a été assistant réalisateur dans des genres très différents : western, comédie, film de guerre, horreur, etc. Il a notamment secondé Klimovsky sur La furie des vampires (1971), avec Naschy, qui deviendra l’un de ses acteurs fétiches.

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Sous Franco, il était inconcevable que des personnages déséquilibrés et violents, aux comportements contraires à la doctrine catholique, aient pu être espagnols. La censure y aurait veillé. L’action se passe donc en France (pays de toutes les déviances, faut-il croire), plus précisément en Franche-Comté, comme l’attestent les panneaux « Authume » et « Perrouze » (« Perrouse » peut-être, qui se trouve non loin ?) placés en évidence sur la route lorsque Gilles (Paul Naschy) se fait prendre en tracteur alors qu’il vient de sortir de prison. Le bar « Chez Caroline » contient à peu près tous les clichés possibles pour essayer de faire passer la pilule : publicité Ricard, gendarme en képi, client affublé d’un béret, magazines et journaux français (comme L’Equipe, Salut les copains, L’Express, etc.), et des photos qui vantent bien sûr notre bel Hexagone. Après avoir été dévisagé par les autochtones au regard inquisiteur, ressemblant à peu près à tout sauf à des Francs-Comtois, il est pris en stop par une femme en 4L, Claude, qui porte une prothèse au bras droit. Elle lui propose spontanément de travailler à l’entretien de sa maison, où elle vit avec ses deux sœurs, suite à la « défection » de son prédécesseur. Une situation on ne peut plus banale, donc… L’une des sœurs, Yvette, est en chaise roulante, tandis que l’autre, Nicole, est plutôt du genre nymphomane, et ne manque pas de rendre régulièrement visite à l’homme à tout faire lorsqu’il travaille. Une quatrième demoiselle, Michelle, l’infirmière chargée d’aider Yvette, complète cette petite communauté insolite. Mais alors que Gilles se fait agresser par Jean, l’ancien employé rancunier, une jeune femme blonde est retrouvée morte étranglée. L’assassin lui a en outre retiré les yeux. La victime s’appelle Margot, l’infirmière qui aurait dû prendre ses fonctions à la place de Michelle.

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Les yeux bleus de la poupée cassée emprunte aux canons du giallo italien certains éléments stylistiques : l’arme blanche et l’anonymat du meurtrier, les secrets que dissimulent les protagonistes ou encore le leitmotiv qu’on entend lorsqu’un meurtre va être commis. Ici, c’est « Frère Jacques » qui annonce la fin proche et l’énucléation d’une jeune femme blonde aux yeux bleus. Carlos Aured joue aussi sur les couleurs – le rouge et l’orange du désir et de la violence, en particulier – lorsque Gilles est assailli par des bribes de son passé criminel. On peut toutefois arrêter ici les comparaisons. En effet, le giallo est né dans une Italie urbaine et récemment industrialisée. Les intrigues se déroulent donc souvent dans les villes, dans des milieux artistiques, bourgeois, voire intellectuels. Le genre a ainsi chez nos voisins transalpins une dimension psychanalytique ; il est le reflet d’une certaine décadence ou déshumanisation de la société urbaine, mondaine, d’une perte de repères moraux suite au mensonge du « miracle économique ». L’Espagne de la même époque est restée beaucoup plus rurale, plus conservatrice, et son cinéma en est le portrait, dans les lieux et les personnages qu’il met en scène : demeures isolées, villages, personnages parfois bourrus, maladroits ou notables provinciaux. De la maladresse, il y en a aussi à l’écran. Ainsi, certaines tentatives artistiques tombent à plat tels les ébats de Gilles et de Nicole, filmés par Aured sans le moindre son, sans la moindre parole, sans qu’on en saisisse l’intentionnalité. La musique, quant à elle, n’est pas toujours utilisée à bon escient : si les thèmes récurrents confèrent une unité à l’ensemble, leur légèreté est parfois en inadéquation totale avec ce qui se passe à l’écran, comme s’ils étaient placés au petit bonheur la chance. La chasse à l’homme qui se conclut dans le sang aurait sans doute mérité un thème plus dramatique. On passera rapidement sur le sacrifice d’un pauvre cochon, vidé de son sang sous nos yeux dans une scène gratuite et inutile – la violence envers les animaux, difficilement soutenable pour un spectateur en 2026, se retrouve pareillement dans le cinéma bis italien de la même époque.
Parmi les bonus que propose cette édition, la présentation du film par Emmanuel Le Gagne et Alain Petit prend la forme d’une discussion informelle d’une heure sur Paul Naschy, ses films et les réalisateurs qu’il a côtoyés. Plutôt que dans l’analyse, on est dans le dialogue entre fans, avec son lot d’informations pointues, mais aussi d’avis subjectifs et pas forcément toujours étayés. Ce supplément a tout de même le mérite d’évoquer quelques films importants encore invisibles en France : Último Deseo (León Klimovsky, 1976), par exemple, un post-apocalyptique assez original, ou El Caminante (Paul Naschy, 1979) où l’ex-haltérophile passe derrière la caméra. Seul le dernier quart d’heure est consacré au présent long-métrage, mais il s’agit davantage d’informations factuelles que d’éléments d’analyse. Le film, restauré et en version originale sous-titrée, se suffit donc à lui-même, avec ses incohérences, sa balourdise parfois, mais également ses qualités formelles et son dénouement pas si prévisible que cela.



