Après avoir exploré les promesses de cette nouvelle rencontre extraterrestre, il est temps de découvrir ce que Steven Spielberg en fait dans Disclosure Day, film dans lequel Daniel Kellner (Josh O’Connor), accompagné par sa partenaire Jane Blakenship (Eve Hewson), dévoile au monde la vérité sur une vie en dehors de la Terre. Il est aidé dans sa quête par Margaret Fairchild (Emily Blunt), une miss météo dotée de capacités surnaturelles transmises par les extraterrestres. Une société de cyber-sécurité, Wardex, fait tout pour empêcher cette révélation, voyant d’un bien mauvais œil ce bouleversement mondial.

© Tous droits réservés
Citizenfour

© Tous droits réservés
À travers la figure de l’alien, le réalisateur préféré des ufologues transcende ses plus profondes angoisses : la perte de la cellule familiale (Rencontres du troisième type, 1977), la solitude enfantine (E.T., l’extra-terrestre, 1982), la résurgence des atrocités du 20ème siècle (La Guerre des mondes, 2005). Après des films sur le passé (West Side Story, 2021, The Fabelmans, 2022), Spielberg revient à des sujets contemporains : la peur d’une Troisième Guerre mondiale et l’ère de la post-vérité. Le premier sujet est superficiellement traité et éloigné des visions apocalyptiques de sa Guerre des mondes. Intéressons-nous donc principalement au second. Pour se battre pour « la liberté de la vérité », comme le cinéaste l’énonce en interview à propos du premier mandat de Donald Trump, il faut des individus convaincus qu’il est nécessaire de donner à la population les informations qu’elle mérite. Ces individus, ce sont les lanceurs d’alerte. Des êtres, dans Disclosure Day, quasi divins. Au cours de son flashback, d’un onirisme spielbergien, Margaret se remémore sa première rencontre avec les extraterrestres. Dans sa chambre, par un jeu d’axe de caméra, elle se voit auréolée par un mobile suspendu au plafond. Comme l’était le jeune David en 2001 grâce – littéralement – à une lumière dans A.I. Intelligence artificielle. Le jeune robot était le sauveur de parents infertiles. Margaret et Daniel, eux, le seront pour l’humanité. Ce sont des prophètes contemporains et ils se voient même affublés d’une sorte de couronne d’épines, quand, enfants, ils reçoivent un don de la part des extraterrestres. Heureusement, ils n’auront pas besoin de finir sur une croix pour sortir la population de l’ombre du secret. Grâce à la photographie du fidèle chef opérateur de Spielberg, Janusz Kaminski, les téléphones portables du monde entier s’illuminent tels des cierges quand ils accueillent cette parole divine.

© Tous droits réservés
Daniel vole les données sur l’existence des extraterrestres à son employeur, la société Wardex. Comme la petite amie d’Edward Snowden en son temps – voir l’excellent documentaire Citizenfour (Laura Poitras, 2015) – celle de Daniel se retrouve également mêlée à cette histoire qui la dépasse. Jane n’est pas seulement la compagne d’infortune de Daniel, elle est celle qui questionne la foi religieuse face à l’inconnu que représente la révélation de l’existence des extraterrestres. Avec Daniel, ils trouvent d’ailleurs refuge dans un monastère, où nous apprenons que Jane a été nonne avant de quitter les rangs en raison de sa foi perdue. « Ce n’est pas la foi religieuse que tu as perdue, mais celle dans l’humanité », lui assène son ancienne mère supérieure. Effectivement, Spielberg rappelle que la religion est surtout là pour constituer un refuge, pour créer des ponts, non des murs entre les individus, à une époque où elle est si souvent instrumentalisée. Malheureusement, le cinéaste use trop fréquemment du discours pour traiter des sujets de son film, alors qu’il est bien meilleur lorsqu’il s’agit de faire parler les images. En témoigne la séquence de course-poursuite en voiture dans laquelle Jane, sous l’emprise du patron de Wardex, Noah Scanlon (Colin Firth), se libère d’un maléfice grâce à un stigmate du Christ qu’elle s’inflige dans la paume de la main. La mise en scène vaut bien mieux que les dialogues.

© Tous droits réservés
Revenons à la plus belle scène du film : celle du flashback de Margaret, déclenché quand elle entre dans une réplique de son cocon familial d’enfance. Ce décor est construit par le personnage Hugo Wakefield (Colman Domingo), autre lanceur d’alertes, qui se mue en véritable démiurge, contrôlant tout son environnement et les faits et gestes des autres protagonistes. Dans La Guerre des mondes, afin de préserver la civilisation états-unienne dans un contexte post-11 septembre, il fallait parvenir à reconstruire, puis à préserver, la cellule familiale. Dans Disclosure Day, l’enjeu est autre. La cellule est bien restaurée par le biais de la maison d’enfance de Margaret ; en revanche, dans l’Amérique d’un président qui a fait de la xénophobie son mantra, il est nécessaire de sortir de chez soi et d’aller vers l’inconnu. L’inconnu, c’est traverser une forêt et entrer dans une autre maison – en l’occurrence celle d’extraterrestres. Ce n’est pas un hasard si Spielberg reprend le design très pulp, très années 1950, des êtres venus d’ailleurs – cet imaginaire a été son refuge. Par conséquent, il nous est difficile de projeter dans ces extraterrestres autre chose que la symbolique de sa nostalgie réconfortante et le prétexte pour provoquer un trait d’union entre les populations du monde. L’enjeu du film, c’est avant tout d’asséner un message au public à un moment de fracture de la société états-unienne, voire du monde, qui pourrait se résumer à cette réplique des Inconnus dans leur sketch Jésus II le retour : « Vous allez finir par vous aimer les uns les autres, bordel de merde ».

© Tous droits réservés
La première image du film nous met dans la peau d’un catcheur qui se prend des coups de pied dans la figure. Ces attaques aveuglent le personnage – et le spectateur par la même occasion. Le catch, symbole du divertissement et de son mensonge, tout étant chorégraphié et scénarisé avant la représentation, devient l’incarnation de la société du spectacle et Spielberg semble nous dire que celle-ci ne doit pas nous aveugler. C’est dans cette scène que nous apparaît pour la première fois Daniel, seul personnage du public restant impassible devant cette farce. Avec Margaret, ils vont se ré-approprier le divertissement par le biais de la télévision et d’un artefact extraterrestre qui ressemble fortement à une télécommande. Cet objet, sorte de MacGuffin – et qui a accessoirement le pouvoir de régler tous les problèmes scénaristiques – permet à nos héros de provoquer cette fameuse révélation et de retourner contre elle le pouvoir néfaste que peuvent avoir les médias de masse. La diffusion des images marque la défaite de la société Wardex voulant, pour des raisons pécuniaires, garder secrète l’existence d’une vie extraterrestre. L’antagoniste, ersatz d’Elon Musk, reste caricatural, sans rien avoir d’un personnage effrayant. Cela est certes dommageable pour le récit, mais non pour le message. Spielberg fait de l’empathie une arme pour réunir les peuples. Il fallait donc en éprouver pour Scanlon aussi. Le pouvoir que reçoit Margaret est d’ailleurs celui de l’empathie. Elle l’utilise dans une très belle scène de sauvetage, à contrepied de celles déjà vues des centaines de fois au cinéma. Si Disclosure Day ajoute une nouvelle pierre à l’œuvre de Spielberg, celle-ci paraît secondaire dans sa filmographie tant le message est prioritaire aux images qui le véhiculent. Bien que mineur, le film reste un tour de force : celui d’être premier degré, quitte à prendre le risque de tomber du mauvais côté de la naïveté et de même flirter avec la mièvrerie. Ce qui est déjà pas si mal dans une industrie hollywoodienne tant gangrénée par le cynisme.



