Du sang rouge écarlate, des lames qui brillent dans l’obscurité et répandent la violence par les mains gantées d’un assassin mystérieux, de belles femmes intrigantes ou innocentes et un soupçon d’exotisme et d’érotisme. Voilà ce que nous propose Le Chat Qui Fume en ressortant en Blu-ray une version restaurée de La queue du scorpion (Sergio Martino, 1971), qui n’était jusqu’à ce jour disponible qu’en DVD chez feu Neo Publishing.

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Fièvre jaune
En 1971, Sergio Martino est un jeune cinéaste déjà doté d’une certaine expérience de scénariste mais aussi de metteur en scène. Il a réalisé une paire de pseudo-documentaires mondo, un genre à la mode dans les années soixante, ainsi qu’un western spaghetti, Arizona se déchaîne (1970), une suite assez générique d’Arizona Colt (Michele Lupo, 1966). L’avènement du giallo surtout lorsqu’il est teinté d’érotisme, va lui permettre de se distinguer en réalisant tout d’abord L’étrange vice de madame Wardh (1971) avec l’emblématique Edwige Fenech. Tout au long de la décennie, il réalisera d’autres gialli pour en devenir l’un des réalisateurs les plus notoires. La queue du scorpion (1971), deuxième du genre pour Martino contient déjà tous les ingrédients de l’étroit cahier des charges qui gouverne ces films policiers italiens précurseurs du slasher.

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Lisa Baumer (Ida Galli) doit toucher la bagatelle d’un million de dollars d’assurance-vie suite au tragique décès de son mari dans l’explosion d’un avion de ligne. Elle se rend en Grèce pour toucher le pactole, retire l’argent en liquide et réserve un vol pour Tokyo où elle envisage de rejoindre son amant. Mais d’autres veulent leur part du butin : Lara, une rivale (Janine Reynaud), un ex devenu junkie qui la fait chanter à l’aide d’une lettre compromettante… L’inspecteur Stavros (Luigi Pistilli), John Stanley d’Interpol (Alberto de Mendoza, visage bien connu chez nous comme le roi dans La Folie des Grandeurs de Gérard Oury, sorti la même année), la journaliste Cléo Dupont (Anita Strindberg dont c’est le premier grand rôle) et l’envoyé de la compagnie d’assurance Peter Lynch (Jorge Hill Acosta y Lara alias George Hilton) vont tenter de démêler les tenants et les aboutissants d’une intrigue semée de cadavres où tout le monde est suspect. Sergio Martino s’emploie à brouiller les pistes, parfois grossièrement lorsqu’il attarde sa caméra sur de faux indices, parfois plus subtilement en nous entraînant dans des intrigues parallèles en forme de cul-de-sac au fil d’une histoire inspirée par l’affaire Fenaroli, célèbre en Italie, et scénarisée par une équipe de vieux briscards composée d’Eduardo Manzanos, Ernesto Gastaldi et Sauro Scavolini. Autant que le scénario lui-même, les aspects formels sont remarquables même si fortement empreints de leur époque. La musique d’ouverture répétitive et entêtante, composée pzr Bruno Nicolai, donne le ton de l’atmosphère paranoïaque qui règne dans nombreuses scènes. La restauration en haute définition permet par ailleurs d’apprécier tout ce que Martino doit à Federico Fellini et Mario Bava dans l’utilisation des couleurs, mais aussi des gros plans et des jeux de caméra – plongée, contre-plongée, caméra subjective, zooms. Le réalisateur en use, en abuse parfois – les zooms avant, notamment, pour des raisons d’économie, nous confie-t-il – dans le but de maintenir la tension tout au long d’une histoire pleine de rebondissements.
Autant que pour l’œuvre elle-même, le Blu-Ray vaut par certains de ses suppléments, comme le brillant documentaire Le giallo : une radiographie de l’Italie d’après-guerre, disponible également sur YouTube et chez Le Chat Qui Fume sur le Blu-Ray du Tueur à l’orchidée (Umberto Lenzi, 1972). Illustré par de nombreux extraits de films, il adopte un point de vue sociologique et politique des plus pertinents. La définition et les caractéristiques du genre ne sont évidemment pas éludés, mais l’analyse met l’accent sur les contradictions et les ambiguïtés du giallo, au regard de l’histoire de l’Italie du vingtième siècle, de l’époque fasciste jusqu’à la fin du mirage de la croissance d’après-guerre à travers entre autres l’évolution inégale des mœurs et la fin de la dolce vita tant vantée dans les années cinquante et soixante. Autre réjouissance : un entretien avec Sergio Martino réalisé par Federico Caddeo. Comme on a déjà pu le constater sur le Blu-Ray du Continent des hommes poissons (1979), le metteur en scène aime raconter par le menu la création de ses réalisations. Son incroyable mémoire et ses nombreuses digressions
permettent d’avoir une vision très globale de la fabrication du long-métrage : les contraintes liées à la coproduction avec d’autres pays (ici l’Espagne), les pratiques encours dans le cinéma italien de l’époque, les aspects techniques, tout ceci agrémenté d’un nombre incroyable de petites histoires de tournage et de commentaires sur les acteurs. La second entretien filmé par Caddeo avec George Hilton (décédé en 2019) est en comparaison beaucoup plus négligeable, avec sa teneur « c’était mieux avant » très prononcée. Bien que l’acteur partage quelques informations inédites ça et là (et d’autres sans intérêt comme sa pitoyable remarque sur la poitrine « mal refaite » d’Anita Strindberg), il semble surtout regretter cette époque, son atmosphère festive et son charme de Don Juan à jamais évanoui.
Si le jeu des acteurs a passablement vieilli – Martino le reconnaît lui-même – La queue du scorpion reste néanmoins le digne représentant d’un genre dont l’influence a été manifeste sur de nombreux films produits en Europe et Outre-Atlantique. Par son rythme soutenu, ses retournements de situation et son esthétique très typée, il fait partie d’une poignée de gialli hautement recommandables.



