[Carnet de bord] NIFFF 2026 • Jours 1-2   Mise à jour récente !


Le seul et unique festival en Suisse célébrant le cinéma fantastique et ses genres connexes revient sous un ciel clément et avec son habituelle bonne humeur pour son anniversaire. La vingt-cinquième édition du NIFFF réserve de belles surprises, avec au programme de nouveaux films venant des quatre coins du monde, un focus sur le cinéma asiatique, des séances rétrospectives et une toute nouvelle section pour souffler ensemble les vingt-cinq bougies d’un événement incontournable. À cette occasion, ce sont deux rédacteurs de Fais pas genre! qui se rendent sur place, avec hâte et pour leur plus grand plaisir.

Jour 1 • Le Patriarcat, c’est gore

Une femme enrubanné et portant une robe épaisse se hâte dans une forêt sombre munie d'une lampe à huile dans le film Gaua

« Gaua » de Paul Urkijo Alijo © Tous droits réservés

De la sortie du Moyen-Âge basque au Mexique des années 2020, les femmes – leur statut, leur corps, leur désir – occupaient l’écran pour les premières projections du NIFFF. À commencer par Kattalin (Yune Nogueiras), héroïne de Gaua (« La Nuit »), réalisé en 2025 par Paul Urkijo Alijo et sélectionné dans la compétition internationale. Jeune habitante d’un village basque sous l’autorité intraitable de son curé, condamnée à vivre avec un mari violent, Kattalin finit par fuir une nuit, dans la forêt voisine. Elle y rencontre trois femmes plus âgées qui, à l’abri des regards masculins, se racontent des histoires de fantômes et de démons entre deux gorgées d’alcool. On comprend vite que les histoires en question concernent Kattalin, son mari, sa voisine mourante possédée par un mal étrange, le curé aux pratiques douteuses et une vieille femme herboriste bannie du village. La forêt et ses monstres réels ou fantasmés, la maison éclairée à la bougie, l’église oppressante, tout est prétexte à un travail sur la lumière dont la beauté évoque l’Âge d’or hollandais. Le mystère du clair-obscur, le hors-champ omniprésent, les bois semblant prendre vie pour engloutir – ou accueillir ? – celles et ceux qui s’y aventurent. La mise en scène nous immerge et joue sur une constante ambiguïté : l’arbre de l’épouvante ne cache-t-il la forêt de l’émancipation ? Dans la lignée des relectures féministes contemporaines de la figure de la sorcière, le film brode sur la charge subversive de l’irrationnel, du moins ce qui est considéré comme tel par le pouvoir, ici l’Église catholique. Il montre comment les accusations de sorcellerie s’inscrivent dans un récit entérinant la marginalisation des femmes, préservant le pouvoir de l’institution religieuse et des hommes et, au passage, réprimant les désirs – pas seulement féminins. Jouant avec les représentations et les peurs du public, Urkijo Alijo nous invite à un renversement de perspective, révélant derrière la figure du diable une entité dionysienne et opposant le sexe, l’alcool et la nature au foyer familial, à la mise au pas du vivant et à la répression des corps.

Deux femmes dans des tenues traditionnelles se portent un couteau à la gorge, regard fier

« Quince » de Jack Zagha Kababie et Yossy Zagha © Tous droits réservés

Dans un registre pas si lointain, le duo mexicain Jack Zagha Kababie et Yossy Zagha met en scène deux adolescentes sur le point de fêter leurs 15 ans. Quince (« Quinze »), c’est le titre du film – lui aussi dans la compétition internationale – et l’âge auquel les jeunes filles mexicaines organisent une fête célébrant leur passage à l’âge adulte – c’est-à-dire au statut de futures femmes puis mères. Dans une école privée et très catholique prisée des classes aisées de Mexico, les deux copines Ligia et Mayte font partie des moins riches et des moins bien cotées sur le marché de la séduction, ce que leurs camarades ne manquent pas de leur rappeler quotidiennement – à commencer par Genoveva, qu’un chauffeur amène chaque jour à l’école, avant de la ramener dans la Gated Community avec les piscines de ses parents. Mais quand Ligia se retrouve enceinte d’une créature maléfique (?), tout est chamboulé. Dans un mélange de mélodrame, de Body Horror et de gore à la limite du burlesque, le film se déploie sur plusieurs couches : transformations de l’adolescence, angoisse de la grossesse, garçons lâches et irresponsables, tension entre image de soi et regard des autres, parents plus ou moins désemparés, incertitudes sur l’orientation sexuelle, amitié comme pilier presque inébranlable… In fine, la violence prévisible de la longue, sanglante et réjouissante – et peut-être un peu complaisante – scène finale apparaît comme un spectaculaire retour du refoulé, une réponse à la violence bien réelle et socialement acceptée des inégalités économiques mais aussi de l’institution scolaire.

Une femme allongée dans son lit de drap blanc dans lequel est posé un gâteau d'anniversaire dans Sisters de Brian de Palma

« Sisters » de Brian De Palma

Pour célébrer comme il se doit son 25ème anniversaire, le festival propose la section « Happy Birthday », une sélection de films dans lesquels les célébrations tournent le plus souvent au vinaigre. À 22h30, le cinéma Studio projette Sisters de Brian De Palma (1972) dans une très belle version restaurée. Ce thriller horrifique, véritable hommage à Hitchcock qui marque les débuts hollywoodiens du réalisateur, réunit dans les deux rôles principaux Jennifer Salt et Margot Kidder, alors colocataires dans la vie. De Palma fait également sortir de sa semi-retraite Bernard Herrmann, compositeur notamment de Sueurs froides (1958) et Psychose (1960), pour signer la musique du film. Le récit suit, dans un premier temps, une jeune femme aspirant à devenir mannequin jusqu’à son appartement de Staten Island, où elle passe la nuit avec un homme de couleur qu’elle assassine le lendemain matin à l’aide du couteau posé à côté de son gâteau d’anniversaire. Témoin de la scène depuis l’immeuble d’en face, la voisine journaliste alerte aussitôt les autorités. Face à l’inaction des agents de police et faute de preuves, elle décide toutefois de mener l’enquête par elle-même. Malgré ses cinquante ans passés, le film de De Palma surprend par la modernité de la lecture qu’il autorise. Si le voyeurisme constitue l’un de ses thèmes centraux, c’est surtout la question du regard et du contrôle que les hommes cherchent à exercer sur les femmes qui frappe aujourd’hui. La manière dont la police s’emploie à écarter et décrédibiliser le témoignage de la journaliste, tout comme le peu d’importance accordée à une victime racisée, résonnent également avec des préoccupations contemporaines. L’autre grand motif du film est celui de la dualité ou du double. Évoqué dès le départ à travers la mention de deux sœurs siamoises, il imprègne autant la narration que la mise en scène. De Palma le traduit formellement par un usage du split screen, mais aussi par une construction en deux parties qui permet successivement à Jennifer Salt et Margot Kidder de co-exister à l’écran et de livrer deux portraits féminins tout à fait singuliers et distincts. On gardera longtemps en tête ladite mise à mort où Jennifer Salt révèle le visage de son double meurtrier dans une bande-son dissonante où se mélangent xylophone et synthétiseurs tandis que le sang couleur rouge peinture de sa victime gicle de partout. Une séquence d’une efficacité redoutable.

Jour 2 • Genres revisités

Un groupe de gens indonésien, portent des bougies dans la main et semblent se receuillir avant un repas sur une grande table en bois à l'extérieur

« Sleep no More » de Edwin © Tous droits réservés

Dans l’après-midi au cinéma des Arcades, l’on présente Sleep No More (2026), le nouveau film du réalisateur indonésien Edwin qui avait été présenté à la Berlinale en février dernier. L’histoire suit deux sœurs bien décidées à élucider la mort mystérieuse de leur mère en reprenant son poste dans une usine de perruques. Dans ce drame à la frontière du fantastique et du social, la dureté du travail et l’épuisement des employés semblent les pousser au suicide ou à la mutilation, peut-être sous l’influence d’un démon tapi dans l’ombre. Une fois posée cette idée de départ, le film peine toutefois à maintenir son élan. Le métrage s’essouffle rapidement, sans jamais aller pleinement au bout de ses promesses, ni du côté de l’horreur, ni de celui de la comédie. Difficile dès lors de cerner les contours d’un univers qui nous rappelle par moments Fantôme utile (Ratchapoom Boonbunchachoke, 2025), présenté l’an passé au NIFFF, notamment lorsque certains objets paraissent s’animer. Mais là où le film de Boonbunchachoke parvenait à passer du rire aux larmes avec une réelle efficacité, le film d’Edwin semble, lui, rester prisonnier d’un constat posé dès le premier acte. Dommage.

Un homme tient à distance une jeune fille par sa main, celle ci est semble t'il transformée en zombie

« My daughter is a zombie » de Pil Gam-sung © Tous droits réservés

Mais si l’essai est en partie manqué, on saura gré à Edwin de sa volonté d’évoquer l’enfer – physique mais aussi idéologique – du travail dans les usines indonésiennes. Car si l’une des forces du cinéma de genre, et en particulier du cinéma fantastique, tient à sa capacité à produire un discours critique sur le monde contemporain, alors la sélection du sud-coréen My Daughter Is a Zombie dans la compétition asiatique ressemble à une méchante erreur de casting. Gros succès national en 2025, la comédie horrifique de Pil Gam-sung imagine un père fou d’amour décidant de cacher à la campagne sa fille contaminée par un virus zombie. Avec la complicité d’une grand-mère non moins folle d’amour et d’un vieux copain pharmacien d’abord réticent, il tente d’apprivoiser sa fille zombifiée, convaincu de sa possible guérison. Le film accumule les signes très voyants du feel-good movie calibré pour remplir les salles et faire vendre du pop-corn, avec des gentils vraiment très gentils et irrésistiblement imparfaits, un méchant vraiment très méchant dont on applaudira le massacre en règle à la fin, de la K-Pop à fond, des gags qu’on voit arriver de très loin, des acteurs et actrices qui cabotinent au risque d’en devenir gênants et une fin interminable et tire-larmes à souhait. Certes, la salle comble du Passage a beaucoup ri, mais un tel film a-t-il besoin d’un festival, quand l’industrie se charge de lui ouvrir les salles du monde entier – à moins, bien sûr, qu’un de ses clones hollywoodiens ne le devance, mais qui s’en soucie ?

une femme filmée d'en haut entourée de tout un tas de passant dans un centre commercial

« Sanguine » de Marion Le Corroller © Tous droits réservés

En début de soirée, la réalisatrice Marion Le Corroller et la comédienne Mara Taquin dévoilent Sanguine (2026), découvert lors des séances de minuit de Cannes en mai dernier et qui avait alors fortement laissé sceptique notre rédacteur sur place. L’actrice belge y campe le personnage de Margot, une étudiante en médecine fraîchement diplômée débarquant dans le monde du travail et intégrant le service des urgences d’un hôpital en tant qu’interne. Mise sous pression, elle découvre une nouvelle maladie ciblant des patients relativement jeunes souffrant de lourds saignements. Lorsque son corps commence à connaître les mêmes symptômes, Margot tente de comprendre et de combattre ce mal nouveau et inconnu. Corroller s’inspire ici du body horror d’un Grave de Ducournau (2016) ou de The Substance de Coralie Fargeat (2024), enfermant ses personnages dans des décors intérieurs étouffants et vastes, trahissant le vertige du début de vie d’adulte. Si la mise en scène reste très homogène, elle bascule dans le troisième acte avec une caméra plus rapprochée de son personnage qui entame sa phase terminale, pour peut-être guérir ou succomber à la maladie. Sanguine a la bonne idée de traduire, avec autant d’horreur que d’humour, les difficultés d’une génération contrainte de s’épuiser au travail et au service de celle qui la précède. Une proposition séduisante sur le papier, dont la métaphore peine toutefois à conserver toute sa force sur la durée de ses trois actes.

Une femme possédée par un démon a un appui tête de voiture planté de part en part de sa tête, entrant par son cou, sortant par sa bouche. Cela a l'air de faire mal.

« Evil Dead Burn » de Sébastien Vanicek © Metropolitan Film Export

À 22h, le public se presse devant le théâtre du Passage. Le réalisateur français Sébastien Vanicek, qui s’était fait remarquer par Sam Raimi lui-même avec son Vermines en 2023 (lire notre entretien), nous fait l’honneur de sa présence lors de la première suisse de Evil Dead Burn (2026), accompagné de la comédienne genevoise Souheila Yacoub qui tient le premier rôle dans le sixième volet de la mythique franchise horrifique. Après avoir perdu son mari, victime d’une rencontre avec un Deadite – un mortel possédé par une force démoniaque – une jeune veuve se rend dans la demeure familiale pour assister aux funérailles avec sa belle-famille. Lorsque l’esprit du défunt revient lui-même sous la forme d’un Deadite pour contaminer les membres de sa famille, le recueillement laisse rapidement place au carnage et la jeune femme n’a d’autre choix que de se confronter à ces entités démoniaques jusqu’au bout de la nuit. Vanicek s’empare de l’univers d’Evil Dead comme d’un formidable terrain d’expérimentation. Porté par une très belle photographie aux couleurs volontairement désaturées, le film multiplie les trouvailles formelles sans jamais perdre en tension et en terreur. Derrière sa violence graphique et son humour noir particulièrement bien dosé, Evil Dead Burn se présente surtout comme un film sur le deuil, où les possessions et interventions démoniaques deviennent le prolongement d’une douleur que les vivants refusent d’affronter. Plus qu’un simple film de possession, il porte jusqu’à son paroxysme l’aspect conflictuel pouvant naître entre une veuve et sa belle-famille, l’horreur servant à matérialiser des rancœurs et des incompréhensions. Dès lors, le film peut être vu comme un segment indépendant à la franchise, ne cessant d’aller de surprise en surprise, repoussant sans cesse les limites par la surenchère. Mais au milieu des membres arrachés et des gerbes de sang, la séquence la plus dérangeante reste paradoxalement un long baiser passionné et ensanglanté entre deux personnages, dont le plan semble ne jamais vouloir s’arrêter. La vaillante Souheila Yacoub s’impose en une final girl revisitée et modernisée, aussi combative que vaillante, encouragée tout au long de la séance par les applaudissements enthousiastes des spectateurs du Théâtre du Passage. Une belle manière de conclure cette soirée… et de souhaiter à chacun de faire de beaux rêves.


A propos de Manouk Borzakian

Manouk est géographe. Il regarde des films pour essayer de comprendre comment les sociétés contemporaines perçoivent l’espace qui les entoure, se l’approprient et interagissent avec lui et par lui. Il se demande comment l’Occident est passé des cow-boys de John Ford aux zombies de George Romero puis de Danny Boyle.

A propos de Léonard Gauthier

Longtemps, Léonard s’est couché tard, absorbé par des films comme Psycho et Possession ou encore le cinéma de Michael Haneke. Prêt à défendre Scream comme il le ferait avec La Maman et la Putain, Léonard est continuellement partagé entre Nouvelle Vague et films d’horreur, son Lausanne natal et son Bruxelles adoptif, ainsi que son compte Mubi et les nouveaux slashers sortis en salles. C’est cette dualité et cet éclectisme qui nourrissent son travail de scénariste et réalisateur.

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