Condamné au direct to video par les frères Weinstein lors de sa sortie, Solitaire (Greg McLean, 2007), débarque sur Shadowz pour prendre sa revanche. Après le succès de Wolf Creek, le réalisateur australien troque le serial killer de l’Outback pour un gigantesque crocodile marin et ravive avec une redoutable efficacité la formule de l’animal tueur.

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Croisière en eaux troubles !
Avec ses dizaines d’espèces dangereuses, l’Australie était vouée à devenir un terrain de jeux pour le cinéma d’horreur animalière. Il faut dire que L’Ozploitation des années 1980 nous avait déjà gratifiés de quelques pépites comme Razorback (Russell Mulcahy, 1984) et son sanglier furieux ou encore le très mésestimé Les Dents de la mort (Arch Nicholson, 1987), mais c’est surtout à partir des années 2000 que le bestiaire australien va s’étendre, profitant de la popularité intacte du sous-genre et d’un marché du DVD en pleine explosion. Les cinéastes australiens s’emparent alors logiquement du film de requins, notamment avec The Reef (Andrew Traucki, 2010) qui reprend habilement la forme immersive et réaliste d’Open water (Chris Kentis, 2004), tandis que The Bait (Kimble Rendall, 2012) lorgne clairement du côté de la série Z. Malgré l’arrivée de la concurrence, le crocodile confirme son statut de mascotte locale. Bien identifié du public international depuis le succès de Crocodile Dundee (Peter Faiman, 1986) et de son célèbre chasseur, les reptiles font un retour tonitruant en 2007 avec la sortie de Black Water (David Nerlich et Andrew Traucki,) puis de Solitaire. Dans ce dernier, l’Australie et sa nature sauvage fascinent au point d’attirer les touristes du monde entier. Grisés par le frisson du danger, un petit groupe de visiteurs s’embarque alors dans une excursion qui va s’avérer fatale.
Disons le d’emblée, Solitaire ne révolutionne pas le genre du cinéma d’horreur animalière, mais tout ce qu’il fait, il le fait bien ! Et à l’heure où les productions de genre les plus putassières inondent les plates-formes, cette ardeur à la tâche lui confère un charme fou. On aurait tort de penser que les films de genre ne sont que l’application d’une formule codifiée à outrance consistant à empiler les tropes les uns derrière les autres, car l »exercice est en réalité bien plus subtil. Afin que chaque rouage s’imbrique au point de nous faire oublier le rail du train fantôme, il faut de l’huile ! Qu’on s’en moque ou qu’on la transcende, la formule se doit donc d’être traitée avec sérieux et c’est précisément ce chemin qu’emprunte ici Greg McLean. Dans Solitaire, un groupe de touristes en croisière dans le bush australien se retrouve pris en chasse par un gigantesque crocodile marin. Redevenir la proie en faisant l’expérience de l’existence précaire des premiers humains, voilà le programme type du cinéma d’horreur animalière, massivement popularisé par Spielberg avec Les Dents de la mer (1975). Afin d’en tirer son plein potentiel horrifique, le réalisateur de Wolf Creek (2005), fait le choix payant de resserrer sa narration autour de trois actes forts qui sont autant de situations spatiales riches en possibilités dramatiques.

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La première demi-heure se situe sur l’embarcation et prend soin de brosser le portrait d’une dizaine de touristes. Australiens, Américains ou Anglais, célibataires ou en couple, avec ou sans enfant; issus de milieux sociaux différents. On ne compte aucune figure héroïque en puissance, même le personnage principal incarné par Michael Vartan est un banal journaliste pour le guide du routard, tandis que le bouseux local, incarné par Sam Worthington, se révélera étrangement malin et sympathique. S’éloignant des archétypes trop évidents, McLean brosse un portrait peu flatteur mais lucide du tourisme occidental sans sombrer dans la caricature fainéante. Rares sont les films du genre qui prennent le temps de nous faire croire à leurs personnages avant de les livrer en pâture au monstre sanguinaire. Certes, l’inventivité des mises à mort participe du plaisir du spectateur, mais sans personnages auxquels s’attacher, l’action finit vite par perdre de sa force. Dans Solitaire, McLean offre au public suffisamment de temps d’empathie pour faire de l’arrivée tardive du crocodile un atout plutôt qu’un handicap. À ce dispositif de départ s’ajoute la structure de la croisière qui va permettre de maintenir le récit en mouvement et de glisser d’une situation à une autre. Mais, contrairement au principe des rides issues des parcs d’attraction dans lesquels les participants enchaînent les péripéties bien au sec dans leur embarcation, McLean cherche à étirer chaque situation dans la durée et pousse le spectateur à s’impliquer émotionnellement. En conséquence, les deux autres segments qui structurent le film fonctionnent comme deux longues séquences d’action qui utilisent à fond les possibilités d’interactions entre les personnages et leur environnement.
Le deuxième acte se situe sur un minuscule îlot, coincé entre deux rives et qui se rétrécit rapidement à mesure que la marée monte. La parfaite utilisation des contraintes de temps et d’espace confère tout son piment à cette séquence et permet une utilisation économe de l’animal prédateur qui agit ici comme une menace invisible et pesante. Dans Solitaire, McLean évite même un écueil courant du cinéma d’horreur animalière, à savoir le plan subjectif qui adopte le point de vue de la bestiole. On a beaucoup glosé sur les effets du plan subjectif, dans le cinéma d’horreur et même au-delà. Renforce-t-il l’identification au personnage ou l’empêche-t-il ? Crée-il un effet d’immersion physique ou, au contraire, une mise à distance ? Popularisé par Les dents de la mer dès son générique d’introduction, le plan subjectif a l’avantage de donner vie à la créature sans avoir à la montrer. Ainsi, il conserve le mystère sur son allure tout en produisant un effet de suspense. En effet, il livre au spectateur une information cruciale sur sa présence que les personnages ne possèdent pas. Pour autant, douter avec les personnages de la présence ou non de l’animal et de sa position exacte est une puissante source d’angoisse. Répondre trop tôt à cette question, c’est prendre le risque de faire chuter la tension au profit d’une forme de connivence entre le spectateur et le film, ludique certes, mais distancié. Dans Les dents de la mer, Spielberg semble avoir conscience de cette limite. Plus on progresse dans le récit et plus l’utilisation du plan subjectif disparaît au profit d’autres méthodes de mise en scène. C’est tout le contraire dans Lake Placid (Steve Miner, 1999), qui utilise à fond cette forme visuelle et pour cause, le film est un pastiche avoué du genre en question et recherche davantage la reconnaissance des codes du genre par le spectateur que son inconfort. Dans Solitaire, McLean substitue au plan subjectif les effets de surprise et de suggestion, ainsi que l’usage du hors champ, ce n’est que dans le derrière acte que la créature se dévoile totalement. Dans l’antre de la bête, le réalisateur assume alors pleinement la présence du crocodile dans le cadre et bâtit son climax sur la coexistence forcée des personnages et du prédateur, réunis dans un même espace à la fois exigu et dépouillé.

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Même le tournage en format numérique 1:85:1, se révèle un choix judicieux. Certainement choisi pour des raisons économiques et logistiques, ce parti pris formel fait sens au regard du sujet traité. Les textures lisses et la fluidité de l’image vidéo évoquent le cinéma amateur ou documentaire. Le film étant une excursion touristique dans un lieu exotique, on associe sans mal la plastique du long métrage à une sorte de film de vacances, d’autant que l’un des protagonistes est sans cesse en train de filmer la croisière. La matière même de l’image renforce alors l’impression d’immersion, sans non plus basculer dans le dispositif du found footage. La séquence d’ouverture, quant à elle, cite davantage les codes esthétiques des documentaires de la chaîne National Geographic avec ses plans en vue d’oiseaux et ses couleurs chatoyantes, voire même les publicités de voyages. C’est d’ailleurs la seule fois du film que McLean joue de l’ironie et du pastiche, comme pour mieux marquer la rupture entre une vision idéaliste de la Nature sauvage et la descente aux enfer qui va suivre.
A rebours d’un cinéma d’horreur contemporain trop souvent limité aux faux nanars à gros budget ou à l’elevated horror, la sobriété de Solitaire fait figure de rareté. Reste que le film subit encore aujourd’hui un délit de sale gueule : titre douteux, affiche affreuse et casting de seconde zone…Il peine à se frayer un chemin hors de la masse. Espérons que son arrivée sur Shadowz lui permette enfin de rencontrer le public qu’il mérite.



