Troisième et dernier carnet de bord en direct du Festival du film fantastique de Neuchâtel (NIFF) en Suisse avec le compte-rendu de deux autres jours de découvertes qui font pas genre.
Jour 7 : Foi, fantômes et filets de pêche

« Par Amour » de Elise Otzenberger © Tous droits réservés
Salle comble au cinéma Rex pour la réalisatrice Élise Otzenberger qui présente ce jeudi 10 juillet son deuxième long-métrage, Par Amour (2025). Ce drame familial teinté de fantastique suit Sarah (Cécile de France), mère de deux enfants, dont le quotidien bascule lorsque Simon, son fils aîné, disparaît quelques minutes sur une plage avant de réapparaître… Transformé. De retour à la maison, Simon développe une obsession pour l’eau et affirme entendre des voix. Sarah s’inquiète face à ses sautes d’humeur, en même temps que son couple avec Antoine vacille. Ce dernier s’efforce de garder les pieds sur terre, mais Sarah choisit d’entrer dans l’univers de son fils, espérant l’aider… Au risque de s’égarer elle-même dans une foi troublante envers l’invisible. Cécile de France est tout à fait convaincante dans le rôle de mère inquiète, à la limite de basculer dans quelque chose d’inquiétant. Son interprétation apporte beaucoup de sincérité même si l’esthétique, parfois un peu trop réaliste ou sage, gagnerait à se laisser aller davantage à une touche de folie ou d’étrangeté fantastique. Arthur Igual campe avec justesse un père rationnel, tentant de garder les pieds sur terre face à l’inexplicable, offrant un contrepoint intéressant au parcours de Sarah. Les enfants, eux, sont remarquablement justes et naturels, ce qui renforce l’authenticité du récit. La belle idée du film réside dans cette volonté de croire aux enfants et de donner de la valeur à leur parole, un message fort qui invite à repenser la manière dont on écoute et accompagne les plus jeunes dans leur monde parfois invisible aux adultes. Les motifs de l’eau, de l’invisible et de la croyance sont très présents, composant une atmosphère particulière.

© « A Useful Ghost » de Ratchapoom Boonbunchachoke Tous droits réservés
Dans la compétition internationale, c’est le film thaïlandais A Useful Ghost (Ratchapoom Boonbunchachoke, 2025), récemment sacré Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, qui bénéficie aujourd’hui de sa première projection en Suisse. Cette comédie noire fantastique, mêlant habilement satire sociale et éléments de film de fantômes, suit la directrice d’une usine de matériel électroménager confrontée à une situation aussi absurde que troublante : sa licence est menacée par la présence d’esprits d’anciens travailleurs décédés, qui hantent les locaux en prenant possession… D’aspirateurs. Parallèlement, le fils de la directrice vient de perdre sa femme, Nat, dont le fantôme se manifeste bientôt sous la forme d’un petit aspirateur rouge. Déterminée à chasser ces présences, la directrice n’hésite pas à faire subir à son fils des électrochocs pour lui faire oublier son épouse défunte avant de découvrir une manière inattendue de donner une nouvelle utilité à ce fantôme. Si les situations cocasses et absurdes de la première partie de A Useful Ghost provoquent le rire, dans une esthétique rappelant Roy Andersson avec ses plans fixes composés comme des tableaux, le long-métrage devient rapidement plus sombre lorsque le fantôme de Nat est « embauché » pour pénétrer les rêves des vivants dans l’espoir de faire disparaître les morts. Le récit se transforme alors en une réflexion ambitieuse sur la mémoire collective, le deuil, le capitalisme et les luttes sociales dont les fantômes sont le reflet. Ratchapoom Boonbunchachoke intègre également le massacre politique de 2010 en Thaïlande durant lequel de nombreux civils ont perdu la vie et dont les esprits viennent s’ajouter à ceux hantant l’usine. Bientôt, la directrice regrettera son comportement envers sa belle-fille fantôme, Nat, qui d’abord incarne une figure de conscience avant de retourner sa veste en devenant une véritable antagoniste au service des puissants. Les rires laissent place à l’émotion et à la colère, même si l’on peut regretter un dénouement moins maîtrisé, composé de plusieurs fins successives qui tendent à diluer la force du propos. Reste que A Useful Ghost demeure l’une des propositions les plus belles, ambitieuses et singulières de la sélection du NIFFF.

© « Dangerous Animals » de Sean Byrne Tous Droits Réservés
Fin de soirée au cinéma des Arcades avec une projection spéciale dédiée aux films de requins. Présenté à la Quinzaine des Cinéastes à Cannes, Dangerous Animals (Sean Byrne, 2025), production australo-américaine, débarque ce soir dans la ville lacustre de Neuchâtel. Surprise : derrière ses airs de « shark movie », le film se révèle être un film de serial killer. Tucker, psychopathe proposant aux touristes des excursions sur l’océan, séquestre des jeunes femmes dans la cale de son rafiot avant de les livrer aux squales… Tout en filmant leurs derniers instants. Zephyr, jeune surfeuse et loup solitaire, tombe dans ses filets, mais ne manque ni de courage ni de ressources. Elle pourra compter sur Moses, beau gosse rencontré quelques jours plus tôt, pour tenter de lui porter secours. Dangerous Animals n’est sans doute pas le film le plus original du genre, mais il coche toutes les cases du plaisir coupable parfaitement assumé. Sean Byrne relègue les requins au simple statut d’animaux et confie le rôle d’antagoniste à un type franchement barré — adepte de la caméra DV et du snuff marin. Porté par une romance inattendue mais crédible, un méchant aussi singulier que pathétique, un rythme tendu et une tension constante, le film enchaîne les rebondissements sans jamais lâcher son public. Les effets sont réussis, parfois même bluffants, et l’expérience prend tout son sens dans une salle comble : on sursaute, on crie, on rit — bref, on s’amuse beaucoup. Une série B nerveuse et jubilatoire, parfaite pour clore une soirée au NIFFF. Les plus téméraires ont prolongé le plaisir jusqu’au bout de la nuit avec Hotspring Sharkattack (Morito Inoue, 2024).
Jour 8 : Rencontres sous tension

© « Gatillero » de Cristian Tapia Marchiori © Tous droits réservés
Vendredi 11 juillet. Le festival approche doucement de sa clôture mais les spectateur·ices continuent d’affluer, portés par le retour du soleil et de la chaleur. En ce milieu d’après-midi c’est au cinéma des Arcades que l’on découvre le seul film sud-américain de la sélection : Gatillero (2025), du réalisateur argentin Cristian Tapia Marchiori. Ce long-métrage tourné en un seul plan séquence de 80 minutes raconte en temps réel la nuit de Pablo – un ancien tueur à gages tout juste sorti de prison – dans les banlieues de Buenos Aires. Alors que Pablo est censé effectuer un dernier petit boulot pour un groupe de mafieux, il est bientôt victime d’une trahison, et le récit devient un thriller urbain mené par une course poursuite haletante et armée. Le plan-séquence de Gatillero impressionne d’abord par sa virtuosité : suivre Pablo en temps réel dans les rues étroites de la Isla Maciel relève d’une véritable prouesse technique. Hélas ce dispositif, aussi immersif soit-il, finit parfois par prendre le dessus sur le récit comme si le film misait avant tout sur sa forme pour capter l’attention. En très peu de temps, une série de personnages défile à l’écran, esquissés plus que développés. Un changement de point de vue salutaire survient pourtant lorsque la caméra s’éloigne brièvement de Pablo : cette respiration narrative permet de capter la réalité sociale du quartier, sans jugement ni esthétisation forcée. Nous retrouvons Pablo, anti-héros en quête de rédemption, dans un dénouement à la fois inattendu et cohérent, fidèle à la logique interne du récit.

© « La Tour de Glace » de Lucile Hadzihalilovic © Tous droits réservés
Au Théâtre du Passage, la réalisatrice française Lucile Hadžihalilovic présente La Tour de glace (2025), son quatrième long-métrage primé au festival de Berlin. Situé dans les années 1970 et construit comme un conte, le film suit Jeanne, une adolescente orpheline quittant son village de montagne et sa famille d’accueil pour rejoindre la plaine. Elle arrive dans une ville plongée dans l’obscurité hivernale, seulement éclairée par des lampadaires. En quête d’un abri, Jeanne tombe par hasard sur un plateau de tournage où elle fait la rencontre de Cristina (Marion Cotillard), une star de cinéma aussi fascinante qu’énigmatique. Cette dernière incarne la Reine des Neiges dans une adaptation du célèbre conte d’Andersen — une histoire que Jeanne connaît bien et chérit particulièrement. Engagée comme figurante, la jeune fille trouve peu à peu sa place au sein de l’équipe tandis qu’un lien ambigu se noue avec l’actrice principale, Cristina ayant elle aussi grandi sans famille. Jeanne, plus tout à fait enfant mais pas encore femme, sait qu’elle doit se méfier des hommes qui la prennent en stop. Elle apprendra à ses dépens qu’il faut peut-être aussi se méfier des reines de glace…Tout dans le récit de Lucile Hadžihalilovic renvoie au conte. L’image, froide, minutieusement cadrée, baigne dans une nuit sans fin, ponctuée par des éclairages artificiels qui accentuent l’étrangeté des décors. L’absence quasi totale de musique renforce encore l’atmosphère inquiétante de cet univers aux frontières floues. Le film adopte le point de vue de Jeanne, qui croit encore aux histoires et perçoit le tournage comme une réalité. Lorsqu’elle pénètre dans les décors glacés du plateau, elle n’est plus simplement la grande fille aux allumettes, elle devient la protégée de la reine. Si Cristina excelle dans son rôle, c’est aussi parce qu’en dehors des caméras, l’actrice reste tout aussi distante, magnétique et insaisissable. Marion Cotillard fait son entrée dans le récit comme une apparition : son maquillage de reine et ses ongles rouges d’actrice évoquent irrésistiblement la silhouette envoûtante de Delphine Seyrig dans le rôle vampirique de la comtesse Bathory (Les Lèvres rouges, Harry Kümel, 1971). Face à elle, Clara Pacini, 23 ans, s’impose comme une révélation. Le tournage de La Tour de glace résonne pour la jeune comédienne comme une parabole intime : elle aussi a quitté son village natal à dix-huit ans pour tenter sa chance à Paris. Gaspar Noé et August Diehl incarnent respectivement le réalisateur et le médecin de Cristina, dans des rôles secondaires aux interprétations plutôt effacées. Si Jeanne semble d’abord voir en Cristina une figure de féminité, leur lien se teinte progressivement d’une ambiguïté troublante, laissant croire qu’elle a peut-être trouvé une mère de substitution — à tort. L’intérêt que l’actrice porte à l’orpheline cache en réalité des intentions plus obscures, dévoilées loin du plateau, dans l’ombre d’un château enneigé et délabré. Là, dans une scène à l’atmosphère vampirique, le conte glisse doucement vers le cauchemar.
La 24ème édition du Neuchâtel Fantastic Film Festival s’est achevée le samedi 12 juillet, après neuf jours riches en projections, rencontres, conférences et festivités. Le prix H.R. Giger “Narcisse” a été attribué à Lucile Hadžihalilovic pour La Tour de glace, tandis que Que ma volonté soit faite de Julia Kowalski a reçu une mention spéciale. Le Méliès d’argent a été décerné à The Ugly Stepsister d’Emilie Blichfeldt. Dans une sélection marquée par une forte présence de réalisatrices, les récits d’émancipation, de sororité, de sorcellerie ou encore de luttes contre les injonctions faites aux femmes ont occupé une place importante. La qualité de ces œuvres, autant que la reconnaissance qu’elles ont reçue, disent quelque chose de précieux sur l’évolution de notre regard collectif et de notre temps. Le cinéma asiatique, célébré chaque année au NIFFF, avait tout d’un baromètre social entre satires acerbes et mises en garde contre les dérives d’une société s’enfonçant toujours plus dans un monde numérique, capitaliste et individualiste. Ce cinéma peinant effectivement à s’exporter en Suisse, il convient de mesurer pleinement la chance que représente l’existence d’un tel festival sur le sol helvétique et à quel point le cinéma fantastique ou tout simplement le film de genre s’impose comme une miroir saisissant de notre époque.
