[Carnet de bord] NIFFF 2025 • 1/3


Si le Festival International du Film Fantastique de Neuchâtel surtout connu sous son diminutif de NIFFF a démarré depuis le 4 Juillet, notre rédacteur Leonard Gauthier n’y est arrivé que le dimanche, soit deux jours après un démarrage en fanfare avec la présentation en ouverture de Dalloway (Yann Gozlan, 2025) et d’un début de compétition très corsé (Cattet/Forzani, Hadzihalilovic…). Reste que la majorité des films présentés lors des deux premiers jours auront quelques séances de reprises et qu’on essayera donc de vous en parler. En attendant, commençons l’exploration de cette exceptionnelle programmation et de ses jours 3 et 4.

Jour 3 :  Rituels de Société

Une silhouette tout de noir est debout dans ne large salle plongée dans une lumière rouge, au centre d'un cercle formé avec des pierres au sol ; plan du film Bokshi projeté au Festival du film fantastique de Neuchatel.

« Bokshi » de Bhargav Saikia © Tous droits réservés

En ce dimanche de juillet, Neuchâtel offre une image paisible et tranquille, mais la ville vibre grâce à son festival qui célèbre sa 24ᵉ édition. Devenu un événement incontournable de l’été, le NIFFF met à l’honneur le film fantastique – ou plus largement les cinémas de genres – qui se produit et se distribue difficilement chez les Helvètes. C’est une occasion en or pour les initié·es ou les curieux·ses : un endroit où Suisses romands et Suisses alémaniques viennent dénicher de petites pépites qu’ils ne verraient pas sur d’autres écrans. Le NIFFF est d’ailleurs la seule manifestation en Suisse exclusivement centrée sur le film fantastique et le festival dédie l’une de ses sections au cinéma asiatique, qui s’exporte également très mal dans le pays. Les platanes du Théâtre du Passage offrent un abri aux festivaliers qui se retrouvent autour d’un café pour discuter de la sélection. Un peu plus tard, les spectateurs s’agglutinent devant le théâtre, excités de découvrir le très attendu Eddington (Ari Aster, 2025). Nous arrivons sur place alors que le festival en est déjà à son troisième jour et les spectateurs connaissent déjà par cœur les publicités et bandes-annonces. On crie à l’écran, on lance des boutades et des jeux de mots : l’ambiance est joyeuse et grivoise – une coutume dans ce genre de festival. Ça se passe au cinéma Studio, où le réalisateur indien Bhargav Saikia – invité en 2015 au festival pour un court métrage – présente aujourd’hui son premier long, Bokshi (2025). Dans ce récit initiatique d’émancipation, film de sorcières inspiré du folklore népalais, la jeune Anahita suit les pas de sa mère défunte qui hante ses rêves, en s’intéressant à une tribu indienne ancestrale et chamanique. Sa grand-mère s’inquiète : Anahita mouille encore ses draps, se montre violente en cours et applique chaque jour une étrange huile sur ses cheveux. Alarmée, elle décide de la changer d’école. Hasard ou non, l’une des enseignantes y dispense justement un cours sur cette mystérieuse tribu que la grand-mère qualifie, avec dédain, de « Mambo Djambo ». Anahita part alors en excursion dans les montagnes du Sikkim avec ses camarades et ses professeur·es, à la recherche de traces de cette tribu. Très vite, les jeunes femmes parlent de sorcellerie et des tensions émergent au sein du corps enseignant ainsi qu’entre les élèves, un chaman énigmatique, et les autochtones qui les accompagnent. Vient une scission entre la gent masculine et féminine, à la suite de laquelle Anahita ira rencontrer son destin et, peut-être, accomplir un sombre dessein qui pourrait la libérer ou la révéler à elle-même… Si Bhargav Saikia évite habilement les clichés du cinéma indien, plusieurs motifs et images rappellent le travail des réalisateurs américains de l’elevated horror (Ari Aster, Robert Eggers), qui ont inspiré Bokshi. Le plan final est d’ailleurs une référence – ou un emprunt – direct à Midsommar (Ari Aster, 2019). Quant aux symboles, ils sont nombreux : des champignons fluorescents, une lune rouge sang, le pelage d’un fauve porté comme une cape, des dessins sur une pierre… Tant d’éléments qui brouillent parfois la lisibilité du langage cinématographique et trahissent une mise en scène fragile, montage et musiques chargées tentant de masquer certaines faiblesses rythmiques. La durée du long-métrage (2h46) paraît injustifiée pour un projet qui tâtonne, se perd, avant d’arriver à son grand final – non sans quelques maladresses. C’est là que l’ambition de Saikia se révèle : raconter la sorcellerie comme expression d’une sororité, un féminisme mythique qui combat la misogynie depuis la nuit des temps. Bokshi tente de déconstruire l’image négative de la sorcière encore très présente en Inde et au Népal, mais souffre peut-être d’un budget trop modeste pour honorer ses intentions.

La pyramide humaine du film New Group arpente un couloir du lycée.

« New Group » de Yuta Shimotsu © Tous droits réservés

Toujours dans la section asiatique et au cinéma Studio, c’est la première suisse de New Group (2025), un film japonais réalisé par Yuta Shimotsu. Une séquence d’ouverture cauchemardesque dresse le portrait d’une société japonaise où les politiques s’enrichissent tandis que les pauvres restent pauvres, et où la jeunesse regarde les anciens agoniser à travers l’écran de leurs smartphones. On découvre alors Ai, jeune adolescente en uniforme dans un lycée strict où toute singularité est proscrite. L’arrivée de Yu, nouvel élève, bouleverse sa vie et la pousse à chercher son identité plutôt que de suivre la meute. C’est à ce moment qu’une pyramide humaine se forme dans le préau. D’abord perçue comme un acte de rébellion, elle est rapidement récupérée par l’institution comme outil de contrôle, poussant les élèves à la conformité. Ai et Yu tentent de s’éloigner, mais sont pourchassés par leurs camarades et le personnel éducatif. Bientôt, les pyramides apparaissent dans les rues et les centres commerciaux : Shimotsu ne fait pas dans la demi-mesure et signe une satire frontale de la société japonaise contemporaine. Il évoque avec justesse l’angoisse d’une jeunesse acculée à se conformer, sous peine d’être mise à l’écart. Cette peur alimente l’adhésion progressive des élèves à la pyramide, dont la montée dramatique est accentuée par le rythme effréné du film. Une image soignée, strictement composée, accentue le sentiment claustrophobique d’un univers rigide et autoritaire. L’absurde et la violence des situations, poussés à l’extrême, provoquent le rire – et le message passe. Applaudissements dans la salle.

Un professeur s'agote autour d'une boule luminescente ; derrière lui des hommes l'observent, circoncepts ; plan du film en noir et blanc Das Gespensterhaus.

« Das Gespensterhaus » de Franz Schnyder © Tous droits réservés

Le NIFFF propose aussi aux festivaliers la catégorie “Amazing Switzerland”, une rétrospective des films de genre réalisés en Suisse. Au cinéma Rex, Frédéric Maire, directeur sortant de la Cinémathèque suisse, présente Das Gespensterhaus (Franz Schnyder, 1942). Dans ce film suisse allemand tourné à Berne, un jeune journaliste, Rico, est envoyé par son employeur passer une nuit dans une maison de la vieille ville, pour vérifier si elle est bien hantée. Si les apparitions ont bien lieu, le fantastique cède rapidement la place à une comédie de mœurs typique de son époque, avec son esthétique désuète, une romance entre le journaliste et une jeune chanteuse, et une intrigue où les masques tombent comme dans un épisode de Scooby-Doo. Le film, restauré par la Cinémathèque suisse, ne fait pas vraiment frissonner, mais il déclenche le rire avec ses personnages masculins farfelus et son accent suisse allemand à couper au couteau. Rouillé, le couteau.

Jour 4 :  Corps en Lutte

Plan rapproché-épaule sur une jeune femme torse nu couverte de boue dans une plaine ; plan du film Que ma volonté soit faite projeté au projeté au Festival du film fantastique de Neuchâtel.

« Que ma volonté soit faite » de Julia Kowalski © Tous droits réservés

Lundi 7 juillet, quoique les températures soient encore printanières. Au Théâtre du Passage, on se presse pour découvrir un film franco-polonais présenté à la Quinzaine des cinéastes à Cannes : Que ma volonté soit faite (Julia Kowalski, 2025). Nawojka, une jeune femme d’origine polonaise, vit et travaille avec son père et ses frères dans la ferme familiale perdue dans la campagne française. Comme dans Bokshi de Bhargav Saikia, Nawojka a été marquée dans l’enfance par la figure du diable, sa mère — aujourd’hui disparue — en ayant été, semble-t-il, adepte. La jeune femme cache en elle des pouvoirs liés à un désir encore enfoui, qu’elle peine à exprimer dans un environnement aussi aride que masculiniste. C’est alors que débarque Sandra, une ancienne voisine revenue au village avec une chevelure peroxydée et des mèches roses. Nawojka, comme les hommes de son entourage, n’est pas insensible au charme de Sandra — bien que le retour de cette dernière soit vu d’un mauvais œil par la communauté. Pendant ce temps à la ferme, les vaches meurent les unes après les autres et les dernières survivantes doivent être abattues. Sandra s’invite à un mariage champêtre, y joue les trouble-fêtes et conseille à Nawojka de fuir dès qu’elle en aura l’occasion. Les deux jeunes femmes partent ensuite pour une virée nocturne bien arrosée, en compagnie de deux hommes à bord d’un pick-up. Cette séquence, d’une grande maîtrise formelle, rappelle les moments les plus sombres de Twin Peaks : Fire Walk With Me de David Lynch (1992) et c’est à partir de cet instant que Nawojka lève le voile sur la violence latente des hommes et sur la cruauté de son entourage. Bientôt ce même entourage comprendra qu’ils cherchent à persécuter la mauvaise sorcière. Que ma volonté soit faite est un autre récit d’émancipation féminine raconté sous le prisme de la sorcière. Si le film est esthétiquement très maîtrisé avec une image en 16mm, certains éléments de l’histoire sont laissés de côté. La famille d’origine polonaise semble très bien intégrée à la communauté, on aimerait parfois que la réalisatrice évoque davantage un déracinement ou une blessure familiale — comme la disparition de la mère — et qui pourrait venir alimenter les origines des pouvoirs secrets de Nawojka. Le long-métrage garde scellés certains de ses mystères — comme le passé de Sandra — mais c’est volontairement pour nous faire rester sur le point de vue de la jeune polonaise qui n’a pas été témoin de ce passé trouble. Quant à la brutalité infligée aux animaux, si elle paraît d’abord gratuite, elle peut aussi se lire comme un parallèle avec la manière dont les femmes sont aussi traitées dans cet univers campagnard marqué par la dureté et la domination masculine. Mais c’est encore une fois la figure de la sorcière ou de la tentatrice qui révèle la nature des hommes au cœur de la nuit : au début du récit, Nawojka annonce qu’elle aimerait partir en école de vétérinaire, or puisqu’elle est la seule figure féminine de la famille cela lui est interdit. Les vaches de la ferme qui tombent comme des mouches sont alors peut-être le présage d’un monde voué à disparaître, et dont Nawojka pourrait renaître de ses cendres.

Plan rapproché-épaule sur un homme d'âge mûr hurlant, du sang le visage, dans le film Gibier sélectionné au Festival du film fantastique de Neuchâtel.

« Gibier » de Abel Ferry © Tous droits réservés

En fin d’après-midi, le réalisateur Abel Ferry vient présenter son long-métrage Gibier (2025). Dans ce film d’activistes qui deviendra ensuite un film de traque, le personnage d’Emma — étudiante vétérinaire — rend visite à son frère aîné Fouad dans la maison qu’il partage avec ses amis activistes vegan et sa partenaire Nolwen. Fouad et sa bande ont une mission : s’infiltrer dans un abattoir dont ils suspectent que la viande soit impropre à la consommation et filmer des preuves. Emma se joint à eux, mais l’équipe se fait bientôt repérer par les vigiles. Une course-poursuite puis une traque s’engage, menée par le patron de l’abattoir (Olivier Gourmet) et sa farandole de méchants aux petits pieds : Jimmy les gros bras, Le Borgne, un vigile ainsi qu’un un mec un peu chien fou ayant fait la Marine. Gibier propose une réflexion sur l’engagement politique, et explique qu’une noble cause peut avoir des répercussions violentes, tout en essayant de créer de l’empathie autant pour les gentils que pour les méchants. Le film s’ouvre sur une séquence d’images de l’abattoir provoquant le dégoût, vient ensuite une exposition expédiée, composée de discours pleins de bons sentiments et de dialogues qui donnent l’impression d’avoir été traduits de l’anglais au français, comme dans une production calibrée pour Netflix. Le film de traque prend alors le relais et s’amuse à jouer avec notre mémoire de spectateur. Si le scénario réserve peu de surprises, c’est la violence, crue et sans limite, qui marque. Les acteur·ices semblent peu investis dans leurs dialogues, à commencer par Olivier Gourmet, ici réduit au rôle de ‘star bankable’ censée porter le projet. Les gentils tentent de riposter mais les méchants sont toujours les plus forts. Reste une question intéressante, même si un peu consensuelle : quelle est la hiérarchie de la valeur entre la vie animale et la vie humaine ?

Une jeune femme, dans une chambre peu éclairée d'une lumière ocre, regarde l'objectif avec un dispositif, sorte de masque en forme de croix, qui lui cache une partie du usage dans le film Ugly Stepsister diffusé au Grindhouse Paradise.

« The Ugly Stepsisters » de Emilie Blichfeldt © Tous Droits Réservés

Le soir venu, la salle du Théâtre du Passage, comble, fourmille tandis que chacun cherche un bon siège. Dans la compétition internationale, c’est The Ugly Stepsister (Émilie Blichfeldt, 2025) qui est projeté. Cette réinterprétation norvégienne et body horror du conte de Cendrillon est racontée du point de vue d’Elvira, la plus jalouse des demi-sœurs. Fervente lectrice des poèmes du Prince Charmant, elle rêve d’une idylle et d’un mariage avec l’auteur. Malheureusement pour elle, elle ne possède ni la beauté ni la grâce de sa nouvelle sœur. Dans un style satirique et pop qui rappelle The Substance (Coralie Fargeat, 2024), Elvira, encouragée par sa mère, se lance tête baissée dans une course effrénée à la beauté et à la perfection dans l’espoir de séduire le Prince et sauver sa famille de la misère. Au programme des nez qu’on brise au marteau, des faux-cils cousus à même la paupière et — oubliez l’Ozempic — un œuf de verre solitaire pour perdre quelques kilos superflus. Le film de Blichfeldt séduit immédiatement par son univers singulier et son style affirmé. La photographie, soignée et empreinte de la magie des contes, se marie à une bande-son éclectique mêlant harpe, synthétiseurs et Edvard Grieg… Si les contes et leurs fins heureuses nous avaient menti, The Ugly Stepsister saura trouver son public. Le film rend hommage aux « pas belles », à celles et ceux qui ont recours à la chirurgie et à toutes sortes d’artifices pour décrocher ne serait-ce qu’un regard du Prince Charmant au bal des débutantes, tandis que les vraies princesses comptent sur les bonnes fées et autres miracles pour s’assurer une place dans le carrosse les menant au château. Quelle injustice ! Comme dans The Substance, c’est ce mélange de surenchère et de gore toujours plus intense qui séduit autant qu’il dégoûte. On prend un vrai plaisir à découvrir les idées de mise en scène et les variations apportées à une histoire dont on connaît déjà les grandes lignes. A l’instar du film de Fargeat, celui de Blichfeldt fonctionne aussi comme une parabole dénonçant les injonctions imposées aux femmes et les rivalités qui en découlent entre elles. Fin de soirée.


A propos de Léonard Gauthier

Longtemps, Léonard s’est couché tard, absorbé par des films comme Psycho et Possession ou encore le cinéma de Michael Haneke. Prêt à défendre Scream comme il le ferait avec La Maman et la Putain, Léonard est continuellement partagé entre Nouvelle Vague et films d’horreur, son Lausanne natal et son Bruxelles adoptif, ainsi que son compte Mubi et les nouveaux slashers sortis en salles. C’est cette dualité et cet éclectisme qui nourrissent son travail de scénariste et réalisateur.

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