[Carnet de bord] NIFFF 2025 • 2/3


Deuxième carnet de bord de notre excursion Suisse dans le cadre du NIFFF (Neuchâtel International Fantastic Film Festival) avec le compte rendu de deux nouvelles journées de découvertes.

Jour 5 :  Folie à Plusieurs

Dans un bureau avec de larges vitres, un salarié est questionné par ce qui semble être son supérieur, assis sur le bord de la table, tandis que le salarié est assis penaud sur une chaise ; scène du film Cloud projeté au festival du film fantastique de Neuchâtel.

« Cloud » de Kiyoshi Kurosawa © Tous droits réservés

Dans la sélection “Third Kind”, qui explore les frontières entre le fantastique et ses genres connexes, le NIFFF propose mardi après-midi Cloud (2024), dernier film du réalisateur japonais Kiyoshi Kurosawa, présenté l’année dernière à la Mostra de Venise. Démarrant comme une critique sociale des dérives de l’économie numérique, le film glisse progressivement vers le thriller de traque, flirtant avec une horreur paranoïaque. On y suit Ryôsuke, ouvrier le jour et revendeur en ligne de produits en tout genre la nuit. Aspirant à une vie plus confortable avec sa compagne Akiko, Ryôsuke quitte son emploi pour se consacrer pleinement à son activité de revente, espérant tirer du bénéfice de marchandises bon marché. La vente de matériel médical ou de sacs à main lui procure un plaisir éphémère, l’impression de garder la tête hors de l’eau. Mais bientôt il doit affronter les démons de son passé, persuadé d’être suivi depuis le début. Cette première partie, aussi inquiétante que mystérieuse, est la plus réussie : elle développe une critique trouble du capitalisme et de l’argent facile. La deuxième, prenant un virage plus frontal vers le thriller et la satire sociale, devient une démonstration de violence dans laquelle le personnage principal perd de son importance face aux bourreaux qui veulent en découdre. Ici, chacun a un double visage, écrasé par la peur de la précarité et animé par un désir de vengeance envers ceux qui profitent du système. Même Akiko, la compagne, ne tarde pas à révéler son vrai visage, elle qui affichait tant d’exigences et une vision bien précise du confort. L’image est l’une des grandes qualités de Cloud : des cadres froids, rigoureusement composés dans des espaces vides ou aseptisés — bureaux impersonnels, maison moderne sous une lumière clinique, sans chaleur ni espoir. Ni héros ni anti-héros, Ryôsuke est un personnage de son époque, une victime silencieuse du capitalisme et du prolétariat désillusionné.

Julien Sands en noir et blanc, pensif, contre un mur blanc ; plan en noir et blanc issu du film After Darkness projeté au festival du film fantastique de Neuchâtel 2025.

« After Darkness » de Dominique Othenin-Girard  © Tous droits réservés

De retour dans la catégorie “Amazing Switzerland », le réalisateur Dominique Othenin-Girard vient présenter au cinéma Rex un film qu’il avait écrit et réalisé en 1985 avec Sergio Guerraz, After Darkness. Le long-métrage avait marqué par sa singularité et son étrangeté les spectateurs suisses au moment de sa sortie avant de tomber dans l’oubli pendant quarante longues années. C’est grâce à la plateforme de streaming suisse Filmo que le film revoit la lumière dans une version restaurée. Laurence (Julian Sands), interné en hôpital psychiatrique après une tentative de suicide, est hanté par le fantôme de son frère jumeau, disparu dans leur enfance lors de vacances passées avec leur aîné Peter (John Hurt). Ce dernier, professeur et chercheur à l’université de Genève, décide alors de reprendre son frère sous sa responsabilité et de s’occuper personnellement de lui, risquant sa propre santé mentale. Tous deux s’installent dans un vaste appartement vide, autrefois utilisé comme espace de bureaux. Laurence reste tourmenté par la culpabilité et les apparitions de son frère jumeau et l’arrivée de Pascale (Victoria Abril), une réalisatrice collaborant avec Peter à l’université, vient perturber la dynamique déjà fragile qui s’était installée entre les deux frères. Drame familial et psychologique, After Darkness aborde la culpabilité à travers la figure du fantôme, incarnant une mémoire morcelée qui hante les personnages plus qu’elle ne les guide. Les miroirs brisés deviennent autant de fragments d’une identité fissurée, tandis que les aquariums disséminés dans l’appartement évoquent l’enfermement, l’isolement, et une forme de captivité émotionnelle. Les lieux, vides et aseptisés, presque cliniques, semblent hostiles à toute forme d’intimité. Peter, sous couvert d’aider son frère Laurence, le traite comme un objet d’étude — un cobaye dont l’instabilité devient prétexte à théorisation. Derrière cette posture bienveillante se cache un besoin de contrôle, une tentative de réparer ses propres blessures et de combler son manque d’amour. Dans cette relation fusionnelle et déséquilibrée, plus l’un semble se stabiliser, plus l’autre vacille. L’appartement vaste et déserté devient alors le reflet mental de leurs dérives, un espace hors du temps où le jour et la nuit n’ont plus de frontières. Si la proposition du duo de réalisateurs se distingue par son atmosphère singulière, elle nous laisse peut-être un peu trop longtemps dans le flou, usant à répétition d’effets visuels comme la caméra subjective, l’effet vertigo ou les travellings. Des choix esthétiques qui finissent par diluer la tension, au risque de désorienter le spectateur. Cependant, il y a quelque chose de fascinant à observer John Hurt et Julian Sands – dont la ressemblance avec Guillaume Depardieu est ici saisissante – s’enfoncer dans cette valse mentale, une folie à deux, entre dépendance et confusion. Des couloirs vides du Palais Wilson aux rues de Genève baignées dans une semi-obscurité, le film déploie un univers visuel en parfaite résonance avec l’état psychique des personnages : à la fois menaçant, hypnotique et résolument cinématographique.

Gros plan sur le visage d'une jeune femme les yeux fermés et la bouche ouverte, comme en extase, sous une lumière fluo violette ; issu du film Touch Me sélectionné au festival du film fantastique de Neuchâtel.

« Touch Me » de Addison Heimann © Tous droits réservés

Début de soirée au cinéma des Arcades. Addison Heimann, réalisateur excentrique remarqué au NIFFF en 2022 pour son premier long-métrage, revient présenter Touch Me (2025). Face au public, il annonce dans un éclat de provocation : « Vous êtes prêts à voir des aliens baiser ? » Le ton est donné. Dans une esthétique saturée, entre teen movie queer et science-fiction, Touch Me convoque l’univers de Gregg Araki tout en lorgnant vers une veine plus pop et mainstream à la Ryan Murphy. Le film suit l’histoire de Joey, jeune femme sans le sou, et son ami Craig hantés par leurs blessures affectives et leurs désirs inassouvis. L’irruption d’une entité extraterrestre sous une forme humaine portant le nom de Brian agit comme une métaphore d’une emprise toxique. À la manière d’un pervers narcissique, l’alien infiltre l’intimité des personnages, les isole, les fragilise et rend son affection — tout comme ses pratiques sexuelles — profondément addictives. Et si Joey et Craig ne semblent pas vouloir partager l’intérêt que l’alien leur porte, il et elle doivent bientôt faire face au terrible plan de Brian pour conquérir la planète. Si l’esthétique du film manque parfois de finesse — avec une image criarde et une mise en scène peu inspirée —, les personnages, eux, semblent réduits à des archétypes un peu usés censés représenter les générations millennial et Gen Z, à grands renforts de répliques forcées et de poses sociales attendues. L’humour tombe souvent à plat, et la légèreté annoncée se dilue dans des scènes de sexe “interespèces” peu ragoutantes mais pas aussi marquantes que dans un Possession de Zulawski (1981) ou un Nowhere de Araki (1997). Reste l’alien, interprété avec justesse et drôlerie, dont la présence étrange incarne efficacement les dynamiques de pouvoir masculin toxique. C’est dans ce parallèle — celui d’une emprise insidieuse, intime et destructrice — que Touch Me trouve sa meilleure idée.

Jour 6 :  Double Bill au Féminin

Au bord d'une plage, sous un ciel gris, un homme tient dans ses bras une femme ; nous les voyons de dos ; plan du film Honey Bunch.

« Honey Bunch » de M. Sims-Fewer & D. Mancinelli © Tous droits réservés

Todd Brown, l’un des producteurs exécutifs de Honey Bunch (Madeleine Sims-Fewer et Dusty Mancinelli, 2025) vient présenter le long-métrage en ce mercredi après-midi devant une salle bien remplie pour un jour de semaine. Le deuxième film du duo canadien présenté à la Berline raconte l’histoire de Diana, une jeune femme souffrant d’une mémoire défaillante à la suite d’un accident de voiture. Accompagnée de son mari, Homer, elle intègre un centre de soins spécialisé aux pratiques expérimentales, censé l’aider à se reconstruire. Si la mémoire de Diana est défectueuse, son instinct ne la trompe pas, quelque chose cloche. La patiente croit apercevoir la doctoresse à l’origine du protocole – pourtant officiellement décédée. Si le personnel et Homer semblent d’abord encourageants quant aux progrès que fait Diana, elle ne tardera pas à découvrir les véritables raisons de son internement. Plongé dans une esthétique très 70s – zooms, lumière chaude, décors rétro et ambiance paranoïaque – Honey Bunch est un thriller psychologique dont la mise en scène frise avec le pastiche mais dont la tension reste tenue. Le film repose sur des interprétations convaincantes, un couple principal attachant, et une dynamique de manipulation qui se dévoile lentement. À travers cette clinique étrange, le duo Sims-Fewer/Mancinelli explore les formes insidieuses de contrôle masculin – parfois inconscient – sur le corps et l’esprit des femmes. Si l’univers semble déjà familier – entre Shutter Island (Martin Scorsese, 2010) et Men (Alex Garland, 2022) – un soin particulier est apporté aux dialogues et la performance de Grace Glowicki est à saluer.

Gallatea Bellugi en plein hiver, dans une forêt enneigée, regarde au loin ; scène du film L'Engloutie de Louise Hémon projeté au festival du film fantastique de Neuchâtel.

« L’Engloutie » de Louise Hémon © Tous droits réservés

L’Engloutie (Louise Hémon, 2025), premier long-métrage de fiction de la réalisatrice avait été présenté à la Quinzaine des Cinéastes en mai dernier. L’actrice Galatea Bellugi y campe le rôle d’Aimée Lazare, jeune institutrice envoyée dans un hameau perdu des Alpes pour y donner cours aux petites filles à l’orée du vingtième siècle. Les coutumes locales et le patois des habitants la déconcertent, toutefois ce sont surtout ses méthodes pédagogiques modernes qui heurtent une communauté marquée par l’illettrisme. La plupart des femmes ayant quitté le village pour travailler comme domestiques en plaine, Aimée se retrouve seule figure féminine jeune du hameau — une présence qui n’échappe pas à certains hommes. Dans ce décor d’hiver éternel, un récit de désir et de disparition s’installe, aussi silencieux et inexorable qu’une avalanche. Au-delà du simple film d’époque, L’Engloutie explore le désir —  et celui des hommes n’est pas celui d’Aimée. En arrivant dans ce village de montagne, l’enseignante ne se contente en effet pas d’apporter son savoir elle enveloppe le paysage d’un mystère et d’une sensualité totalement étrangers aux jeunes hommes du coin qui tentent de la ramener à leurs coutumes et superstitions. On serait tenté de prononcer le mot sorcière mais le récit garde ses zones d’ombre, ne révélant jamais tout à fait les intentions de son héroïne, portée par une Galatea Bellugi aussi énigmatique que magnétique. Samuel Kircher et Mathieu Lucci insufflent, eux, une énergie brute et juvénile dans ce lieu figé dans ses traditions. Leurs échappées dans les grottes alentour offrent sans doute la scène la plus troublante et sensuelle du film en utilisant le hors-champ. Visuellement sobre mais soigné, L’Engloutie épouse la nature de son personnage principal : insaisissable, imprévisible, mystérieux. Une belle surprise.


A propos de Léonard Gauthier

Longtemps, Léonard s’est couché tard, absorbé par des films comme Psycho et Possession ou encore le cinéma de Michael Haneke. Prêt à défendre Scream comme il le ferait avec La Maman et la Putain, Léonard est continuellement partagé entre Nouvelle Vague et films d’horreur, son Lausanne natal et son Bruxelles adoptif, ainsi que son compte Mubi et les nouveaux slashers sortis en salles. C’est cette dualité et cet éclectisme qui nourrissent son travail de scénariste et réalisateur.

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