Un compte rendu post-festival un peu particulier cette année, la rédactrice habituelle ayant eu la lourde charge et l’honneur de décerner le premier prix du jury en compagnie de Véronique Davidson et Jean-Jérôme Loubet. Mais il n’est jamais trop tard pour parler de bons films, non ? Alors embarquons pour la septième édition du Grindhouse Paradise, dans un tour du monde à la fois horrifique, onirique, gore et diablement fun !

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Jour 1 : Le poids de la famille
Comme chaque année, la salle est pleine pour la soirée d’ouverture et accueillir le premier film, Saccharine (Nathalie Erika James, 2026) mélangeant The Substance (Coralie Fargeat, 2024) et It Follow (David Robert Mitchell, 2014), avec une certaine efficacité. Le jeu des reflets accentue une présence fantomatique à la fois éléphantesque et impalpable qui confère quelques moments de pure frayeur, entrecoupés de passages plus psychologiques sur le poids – littéralement – de l’héritage familial. Si l’histoire de cette étudiante en médecine complexée par ses kilos en trop découvrant des pilules miracle se tient jusqu’au bout, le dernier acte vire plus dans le gore onirique, annihilant un message sur l’acceptation de soi et sur la résilience qui semblait pourtant être le cœur du long-métrage.

« The Surrender » de J. Max © Tous droits réservés
Le poids de l’enfance sur l’âge adulte constituera clairement le message de cette première soirée avec The Surrender (Julia Max, 2025), drame réaliste bifurquant à mi-chemin sur du fantastique horrifique. Abordant la thématique du deuil dans tout ce qu’elle a de plus triviale, le film souligne la complexité parfois dangereuse des relations familiales pouvant mettre en péril sa propre individualité. Mais surtout, il pose la question essentielle, qui a forcément surgi dans l’esprit de chaque spectateur devant l’écran : Qu’est-on prêts à sacrifier par amour ?
Jour 2 : Esprit libre
Il fallait garder le cœur bien accroché pour entamer le deuxième jour avec Bagworm (Olivier Bernsen, 2026), film gluant texturé jusqu’à la nausée. Si l’atmosphère fiévreuse ressemble à un cauchemar, nous suivons pourtant le quotidien bien banal d’un vendeur de marteaux antipathique essayant tant bien que mal de faire évoluer sa carrière professionnelle, tout en cherchant l’amour sur Tinder. La rencontre fortuite et douloureuse de son pied avec un clou rouillé va le faire basculer dans un environnement poisseux, l’homme conscientisant petit à petit que, s’il n’hésite pas à pointer du doigt la merde des autres, il est bien incapable de se rendre compte qu’il est lui-même dedans jusqu’au cou. Malaisant jusqu’au rire ou drôle jusqu’au malaise, le film ne cesse de nous égarer : on ne sait jamais dans quelle direction il va nous emmener, et c’est sans doute là sa plus grande qualité.
Notre éminente camarade du jury, Véronique Davidson, avait sélectionné pour le festival la crème de la crème des courts-métrages pour des moments gores, drôles mais aussi poétiques. Une sélection éclectique, dont il était difficile d’extraire un gagnant tant la qualité était au rendez-vous. Pour ma part, mon côté romantique l’a emporté avec l’histoire mélancolique de L’appel de l’eau de Clara Lemaire-Anspech, qui voit un couple s’éloigner doucement quand l’appel de la mer se fait trop dissonant. Une autre histoire de couple a aussi retenu mon attention avec un petit sommet d’humour british, The Man That I Wave At de Ben Hyland, qui tourne autour d’une question existentielle se métamorphosant rapidement en obsession malsaine dans l’esprit du protagoniste : pourquoi a-t-il salué un homme qu’il ne connait pas dans la rue ? Conquis par ce moment absurde, les spectateurs lui ont décerné le prix du public, en ne manquant pas de saluer d’un geste de la main le réalisateur qui avait envoyé une vidéo de remerciements pour l’occasion. Entre folklore japonais cauchemardesque avec Magai-Gami de Norihiro Niwatsukino, défense écologique cynique avec Bait de Martha G. Ayerbe et moment musical gore avec Clown Song de Brady Doward, toutes les émotions étaient au rendez-vous.
Changement total de registre avec Honey Bunch (Madeleine Sims-Fever et Dusty Mancinelli, 2025), film à la patine délicieusement années 1970, qui retrace l’internement en clinique de Diana suite à un accident de voiture qui l’a laissée dans le coma et amputée de quelques souvenirs. Accompagnée dans cette épreuve par son mari Homer, elle va finir par découvrir que ce dernier n’est pas totalement honnête dans ses intentions… Difficile de ne pas en dire plus sans gâcher une révélation finale qui a divisé pas mal de spectateurs à la fin de la séance, tant le long métrage est très ambigu moralement. Ne prenant clairement pas parti, il laisse chacun réfléchir sur les limites de cette violence insidieuse et sur ce que l’amour, dans ce qu’il a de plus pur ou de plus cartésien, peut conduire à faire.

« Taroman expo explosion » de R. Fujii © Tous droits réservés
Après s’être torturé les méninges sur des questions morales, laissons reposer quelques instants notre esprit logique pour la dernière séance de la journée, et non des moindres : Taroman Expo Explosion (Ryo Fujii, 2025). Seul le grand Tarō Okamoto pourrait faire un résumé de ce film, mais je vais essayer de me montrer à la hauteur : en proie à un monstre venu du futur, la Force de défense terrestre fait appel au super-héros le plus nonsensique de l’univers : Taroman, créature géante au visage de soleil inspiré des œuvres de l’artiste Taro Okamoto, qui va se faire un plaisir d’écraser tous ces kaijus de façon très peu conventionnelle. Vibrant hommage au tokusatsu des années 1970, le film s’impose clairement comme l’OFNI de la sélection, entre ses décors baroques, ses effets spéciaux artisanaux et ce grain rétro kitch qui en met plein les yeux. Mais au-delà de tout ça, le long-métrage parle aussi de la création et de la place de l’artiste dans une société viciée par toutes ses conventions restrictives, engluée dans une routine qui punit toute individualité et fantaisie. Ce culte voué à l’excentricité a séduit un jury probablement tout aussi loufoque et qui a souhaité récompenser à l’unanimité ce bijou farfelu.
Jour 3 : Le côté sombre
Après tant de chamboulements nonsensiques, retournons vers une réalité crasse que l’animation ne rend pas plus supportable, avec Heart of Darkness (Rogério Nunes, 2025), relecture du roman Au cœur des ténèbres de Joseoh Conrad. Dans un Rio de Janeiro en proie à de violentes attaques, le lieutenant Marlon entame un voyage infernal pour retrouver le capitaine Kurtz, militaire chevronné reconnu pour ses actions coup de poing. Le film nous embarque sans se mouiller la nuque dans une violence furieuse, les favelas se transformant en véritable map de FPS où les tirs et le sang jaillissent de tous les bords de l’écran. La violence graphique n’en devient que plus fiévreuse lorsque le fantastique fait son entrée, métamorphosant chaque visage croisé en démon, possédant chaque corps qui se tord frénétiquement sur une musique diabolique. Assurément un petit choc visuel qui aura nécessité huit ans de travail et dont l’une des premières répliques renvoyant à une douloureuse réalité actuelle – « I can’t breathe » – s’applique au spectateur durant tout le long-métrage.

« Heart of Darkness » de Rogério Nunes © Tous droits réservés
Reprenons notre souffle après ce voyage dans les tréfonds obscurs de l’âme humaine en compagnie d’un fantôme japonais en manque d’amour, Mag Mag (Yuriyan Retriever, 2025), relecture de comédie romantique à la sauce J-Horror, narrant les meurtres d’un ectoplasme pas très à cheval sur le consentement. Multipliant les intrigues et les personnages jusqu’à un dénouement un peu tiré par les cheveux – un comble pour un fantôme japonais –, le film met en relief un personnage infiniment plus terrifiant que la Mag Mag du titre, guidé par ses obsessions malsaines pour un garçon qui fera naître les scènes les plus gênantes que j’ai pu voir à ce jour dans une salle de cinéma.
Terminons la journée dans un registre plus sérieux avec la projection du sublime Marama (Taratoa Stappard, 2025), fresque identitaire suivant la maori Mary Syevens à la recherche de ses origines dans les couloirs effrayants d’un château anglais du dix-neuvième siècle. L’image léchée rappelant fortement le style de Robert Eggers, dont Taratoa Stappard avouera l’influence, nous plonge dans un conte gothique, accentuant d’autant plus la réalité crue de scènes d’une violence fulgurante. Véritable cri d’amour et de rage à la culture maori, le réalisateur ému et dans un français impeccable nous narre, à la suite de la projection, l’histoire de sa famille et des conflits culturels qui en résultent, pour pointer du doigt un colonialisme dévorant. Touchés par ce morceau d’Histoire trop peu évoqué, les spectateurs lui décerneront le prix du public amplement mérité. Quant à nous, nous avons pu nous entretenir avec le cinéaste, restez connectés pour lire très bientôt ce riche entretien.
Jour 4 : Jusqu’au bout de la nuit
Commençons la plus grosse journée de la semaine dans la douceur bucolique de Forte (Kimbo Kim, 2025), voyage musical et sensoriel au cœur d’un magnifique studio d’enregistrement niché en pleine forêt. Dans ce cadre idyllique, la nature mouvante se transforme en même temps que Yeonji, ingénue compositrice, qui va finir par découvrir les différentes strates sombres du métier de ses rêves. Prenant son temps pour distiller une atmosphère toxique au sein des relations professionnelles, le long-métrage va mettre Yeonji face à un dilemme : faut-il se perdre pour son art ou se conformer à sa hiérarchie ?
Posons les pieds en Europe pour notre second film de la journée, devant The Forbidden city (Gabriele Mainetti, 2025). Après s’être frotté au film de super héros avec On l’appelle Jeeg Robot (2015) et au film de monstres avec Freaks Out (2021), Mainetti veut botter des fesses avec du kung-fu bien vener sur sa terre natale – et à Rome plus particulièrement. Ce véritable paysage de carte postale va voir s’affronter les mafias chinoises et italiennes sur fond d’histoires d’amour et de vengeance. Si le divertissement prime sur l’originalité, le long-métrage a au moins le mérite de nous offrir des bastons endiablées sur le rythme mélancolique de chansons larmoyantes scandant des amours déchus.
N’est-ce pas aussi le manque d’amour qui rend les personnages de New Group (Yûta Shimotsu, 2025) si facilement influençables ? Dans une société ou le collectif prime sur l’individu, Ai a du mal à trouver sa place et à s’affirmer au sein de sa famille et dans son lycée. Sa rencontre avec le solitaire Yu, le nouvel élève de sa classe, coïncide avec une mystérieuse pyramide humaine qui grossit de plus en plus sur le terrain de sport de son école. Satire de la société japonaise contemporaine, le long-métrage a l’audace de concrétiser dans le monde réel une notion purement théorique, ce qui peut créer parfois un décalage entre les images et le message que le film souhaite faire passer. Si on peut difficilement s’empêcher de rire devant le ridicule de certaines positions acrobatiques censées représenter l’uniformisation et l’humain en tant de petite partie d’un tout, l’histoire individuelle devient plus crispante au fur et à mesure que l’on creuse ce manque d’humanité associé, ironiquement, à un manque de solidarité.
La nuit est tombée sur le festival et il est bientôt l’heure de sortir en bande avec ses bracelets à piques et ses survêts fluos dans le film choral Freaky Tales (Anna Boden et Ryan Fleck, 2025). Petite perle phosphorescente célébrant la coolitude des années 1980, le film ne tombe jamais dans la référence facile et transpire un fun contagieux grâce à une multitude de personnages attachants qui s’entrecroisent dans des histoires mêlant bourre-pif contre des skinheads, battles de rap, vengeance et rédemption. Assurément le bon programme pour passer une soirée déjantée entre potes, pizzas et bières incluses.

« Freaky Tales » © Courtesy of Lionsgate
Mais la nuit n’est pas terminée, il nous reste encore un sacré morceau avarié à avaler pour achever cette longue journée de projections avec la même tête que celle de Winston Gooze dans The Toxic Avenger Unrated (Macon Blair, 2023), que Fais Pas Genre avait déjà pu découvrir au BIFFF. Remake du film du même nom by Troma datant de 1984, nous voilà embarqués dans l’histoire d’un agent d’entretien devenu super-héros après être tombé dans une cuve de déchets toxiques. Cet homme est au départ plutôt mal aimé pour son physique de tortue qui aurait forniqué avec une poubelle; mais la population finira par comprendre que, finalement, la véritable beauté vient de l’intérieur et pas de Kevin Bacon, même s’il a des abdos en acier. Moins polisson que son illustre ancêtre, ce remake offre malgré tout de bonnes tranches de rigolade avec un millième degré assumé et une imagerie qui nous renvoie à d’autres productions Troma. Et qui n’a pas envie de voir ce qu’aurait pu être la vie de Frodon s’il avait cédé à l’anneau ?
Jour 5 : Last Session
À ce qu’il parait, c’est le dernier jour du festival ; mais à vrai dire, cela fait bien longtemps que j’ai perdu la notion du temps. Je ne la retrouverai pas avec The Damned (Thordur Palsson, 2024), véritable survival dans la neige où le temps semble s’être figé pour toujours dans ce village de pêcheurs isolé sur les côtes d’Islande. Eva, la patronne d’une société de pêche, essaye tant bien que mal de maintenir en vie, dans ces rudes conditions, les quelques employés qui lui restent. Lorsqu’un bateau s’échoue sur leurs côtes, elle doit faire face à un dilemme : sauver les naufragés au risque de manquer de nourriture ou les laisser périr pour la survie de ses hommes. Si la beauté plastique des images laisse sans voix, elle donne surtout un indice sur les événements à venir. Car il ne sera pas question de la rudesse du froid, ni de la faim, ni même de la survie dans ce désert de glace, mais bien de la perception d’une réalité autre, d’une folie qui laisse un doute sur ce qu’on voit ou ce qu’on ne voit pas.

« The Last Viking » © Rolf Konow is a must
Une fois annoncés les différents gagnants du festival, il est temps de se diriger doucement vers la sortie non sans avoir marquer un dernier arrêt au Danemark avec The Last Viking (Anders Thomas Jensen, 2025), thriller dramatico-comique à tendance TDI. Un mélange des genres sacrément risqué, aboutissant sur un joyeux bordel maitrisé qui tient en partie grâce à l’alchimie entre les deux acteurs principaux, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, déjà à l’œuvre dans un précédent film du réalisateur, Les Bouchers verts (2003). Nikolaj Lie Kass joue le truand hargneux qui, après avoir passé quinze ans en prison à cause d’un braquage raté, demande à son frère, interprété par Mads Mikkelsen, de lui rendre le magot qu’il lui avait demandé de cacher. Problème : ce dernier se prend pour John Lennon et ne se souvient plus où il a enterré l’argent. Si le point de départ prête à rire – et c’est vrai que l’on rit beaucoup –, le tragique peut soudainement crever l’écran et faire poindre quelques larmes sur les joues d’un public qui ne s’attendait pas à être saisi de cette manière. Le film parfait pour clôturer un festival qui nous aura fait basculer des rires aux larmes et du joyeusement gore à la violence sourde et parfois insidieuse. Un mélange d’émotions que l’on retrouve à la sortie de la salle, encore dans l’effervescence de la projection, tout en sachant que ce sera la dernière fois que l’on pourra en parler… avant l’année prochaine.



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