[Carnet de bord] BIFFF 2026 • Jours 9 à 11   Mise à jour récente !


Un deuxième week-end de réjouissances se profile au Brussels International Fantastic Film Festival. Après ces premiers jours bien remplis, il est temps pour les festivaliers de passer aux choses sérieuses : la fameuse « Night » du BIFFF, toujours très prisée des amateurs d’effusions et de sensations fortes, s’annonce particulièrement alléchante cette année. Un samedi riche en émotions, que Fais Pas Genre vous raconte en détail.

On aperçoit en gros plan le visage d'un pantin en bois ; l'image est dans des tons bleus ; le pantin a les yeux grand ouverts ; il a des cheveux de bois bleus ; plan du film PINOCCHIO UNSTRUNG, projeté au BIFFF 2026.

« Pinocchio Unstrung » de R. Frake-Waterfield © Tous droits réservés

Jour 9 • Un pantin au nez fin

Un homme se tient devant une porte blanche ; la pièce semble sortie d'un rêve ; les murs sont blancs et parcourus de courbes bleues ; l'ambiance qui se dégage est particulièrement onirique ; en amorce du plan, on aperçoit le dos d'une dame vêtue de vêtements blancs ; plan du film ORFEO, projeté au BIFFF 2026.

« Orfeo » de V. Villoresi © Tous droits réservés

C’est peu dire que le deuxième samedi du festival était très attendu : une Nuit composée de quatre films, précédée de quatre autres longs métrages, dont le favori des organisateurs. Force est de constater que ces longues heures de projection auront tenu toutes leurs promesses. La journée débute à 16 heures avec Orfeo (Virgilio Villoresi, 2025), en compétition pour le White Raven – une sélection particulièrement relevée cette année. Remarqué à la dernière Mostra de Venise, le premier coup d’essai du réalisateur italien se présente comme une œuvre expérimentale qui s’inspire très librement du mythe d’Orphée, en combinant prises de vue réelles, passages en stop-motion et animation. Hybride et sensorielle, cette proposition, fruit d’une approche artisanale, explore également l’usage de différentes pellicules. Il en émane un résultat onirique et poétique, évoluant dans un univers qui évoque autant Jean Cocteau que Tim Burton, ainsi que le cinéma giallo. L’expérience est davantage esthétique que narrative ; elle met en scène le moment où le regard détruit ce que l’on aime, idée au cœur du geste d’Orphée. Villoresi ne cherche pas à raconter le mythe selon une progression classique, la dépouillant de ses repères traditionnels pour en faire une expérience avant tout visuelle et philosophique. L’ensemble fonctionne comme une succession de tableaux à la portée hypnotique, qu’une voix off très présente vient relier, tandis que la matière ne cesse de se métamorphoser et que les images semblent se répondre comme dans un rêve. La teneur du mythe grec se diffuse ainsi dans la texture même de l’œuvre, issue d’un monde impossible à regarder et à saisir pleinement. Si l’on doit saluer le travail très manuel du réalisateur, de même que l’originalité de son propos théorique sur l’image, Orfeo tend néanmoins à s’enfermer dans son propre formalisme. L’absence de véritable prise narrative instaure une distance : il devient alors difficile de ressentir la moindre émotion, le film refusant toute accroche sensible identifiable.

Un homme et une femme sont dans une pièce dont les murs sont couverts d'affiches placardées ; les affiches ont l'air d'être toutes les mêmes ; l'homme est en avant-plan, le regard inquiet ; il porte une moustache et un pull sombre ; la femme est derrière lui, également surprise ; plan du film SICKO, projeté au BIFFF 2026.

« Sicko » de A. Zholdaskali © Tous droits réservés

La projection suivante est celle du second long métrage kazakh de la sélection, après Zhaza (2025) de Darkhan Tulegenov, qui avait déjà fait forte impression auprès d’une partie des abonnés. Également en lice pour le Black Raven – qui récompense le meilleur thriller –, Sicko (Aitore Zholdaskali, 2026) confirme tout le bien que l’on peut penser des films noirs et néo-noirs venus du Kazakhstan. Située à Almaty, la plus grande ville du pays, l’histoire suit Azamat (Ayan Utepbergen) et Tansholpan (Dilnaz Kurmangali), un couple complètement ruiné. Lorsque leurs dettes se rappellent à eux avec brutalité, l’homme entraîne sa compagne dans un plan censé résoudre tous leurs problèmes financiers : Tansholpan devra simuler une maladie grave, avec l’aide d’un assistant de laboratoire peu scrupuleux. Ils lancent ainsi une campagne de financement participatif en ligne afin de payer un traitement expérimental – et attirent bien vite la sympathie sur les réseaux sociaux, devenant visibles et appréciés. Cette ascension fulgurante vers la fortune et la popularité éveille bientôt l’attention du milieu criminel d’Almaty. Le stratagème du couple dérive alors vers une pente dangereuse – un engrenage toxique qui révèle surtout les pathologies mentales de l’époux, à l’origine de la maladie simulée. Au final, ce thriller est une bien belle surprise : il affiche des qualités formelles indéniables et s’avère très maîtrisé dans chacune de ses parties, lesquelles peinent toutefois à tisser une unité pleinement cohérente sur le plan narratif. Le surgissement des criminels au domicile du couple nouvellement nanti constitue ainsi un chaînon étiré, quelque peu artificiel – point de bascule vers l’extrême violence – entre un premier temps centré sur le mensonge et la réussite, et un second qui expose frontalement la déchéance psychologique d’Azamat. De la sorte, le premier long métrage solo de son réalisateur glisse de l’humour noir vers un déchaînement de violence, contenant en creux un commentaire incisif sur les rapports de genre au sein du couple, ainsi que sur les effets délétères du capitalisme tardif au Kazakhstan.

Deux hommes se tiennent à gauche de l'image ; le premier porte un chapeau et une veste beiges ; le deuxième porte un veston au-dessus d'une chemise bleu ciel ; derrière eux, on devine une grille en fer forgé ; plan du film NIRVANNA THE BAND THE SHOW THE MOVIE, projeté au BIFFF 2026.

« Nirvanna the Band the Show the Movie » de M. Johnson © Tous droits réservés

Et dire que la soirée ne faisait que commencer ! Il se murmurait dans le foyer du festival que le film suivant – le préféré des organisateurs, qui avaient déjà voulu le programmer l’an dernier – était une véritable pépite. La rumeur ne mentait pas : Nirvanna the Band the Show the Movie (Matt Johnson, 2025) est un objet assez unique dans le paysage cinématographique contemporain. Offrant un usage particulièrement inventif du médium, l’œuvre constitue l’aboutissement d’un projet amorcé comme web-série (2007-2009), puis prolongé en série TV, déjà reconnue pour son humour absurde et son côté DIY. Le film est réalisé par le Canadien Matt Johnson et coécrit avec Jay McCarrol, qui y jouent leurs propres doubles fictionnels : Matt et Jay. À l’issue du tournage de la web-série, les deux compères s’étaient retrouvés en possession d’une grande quantité de rushes, qu’ils ont décidé de réinvestir dans un long métrage. Le passage de la série au cinéma n’est guère un exercice évident – et l’on pouvait nourrir quelques réserves quant à l’ambition du projet –, mais il faut reconnaître que le duo canadien ne cherche jamais à « faire plus grand » que la série : il en déplace le langage vers un autre régime de perception et de narration, avec une maîtrise bluffante. Le point de départ reste volontairement simple : Matt et Jay, deux musiciens ratés, tentent désespérément de jouer au Rivoli, salle de concert de Toronto. Ils envisagent d’abord d’interrompre un événement sportif en atterrissant sur le terrain en parachute, après avoir sauté du sommet d’une tour de la ville. Un autre de leurs plans farfelus les pousse à fabriquer une machine à voyager dans le temps, qui les envoie accidentellement… en 2008, période durant laquelle se déroule – et a été tournée – la web-série. C’est ici que le film déploie toute son intelligence : le duo mobilise les rushes vieux de près de vingt ans pour confronter les Matt et Jay de 2025 à leurs versions de 2008. Ce montage audacieux produit un effet vertigineux : les personnages interagissent avec leurs doubles passés, les images anciennes répondent aux nouvelles selon une logique d’une grande finesse, où le présent regarde le passé – et où le passé lui répond. Comme s’il devenait possible de voir réflexivement et de comprendre autrement ce qui était là, il y a plus de quinze ans. Le passé cesse ainsi d’être figé, réécrit depuis le présent du montage : le film invente une véritable grammaire du champ / contrechamp à l’échelle du temps. Il y a de quoi être franchement enthousiaste. Sans aucune prétention, porté par un humour désopilant, le projet de Matt Johnson et Jay McCarrol parvient à désynchroniser la logique classique du champ / contrechamp pour proposer une relecture spatiale et temporelle d’images préexistantes. Nirvanna the Band the Show the Movie est par ailleurs un OVNI bardé de culture geek – à commencer par la relecture de l’événement déclencheur de Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985-1990). Le film construit un récit de cinéma hilarant en jouant sur les références vintage et sur l’hybridation des formats – car aux recyclages des images anciennes s’adjoignent des séquences souvent tournées sans autorisation, dans des lieux publics. Ajoutons que, derrière le chaos apparent, la relation entre les deux personnages permet de tirer un fil narratif solide, et s’impose comme un moteur émotionnel authentique. Il serait dès lors très surprenant de ne pas voir cette proposition singulière figurer au palmarès de cette édition 2026 du BIFFF.

Un pantin de bois maléfique brandit un instrument de dentiste au-dessus du visage d'une femme ; une lumière très jaune est braquée sur la victime ; le pantin affiche un air effroyable et menaçant ; plan du film PINOCCHIO UNSTRUNG, projeté au BIFFF 2026.

« Pinocchio Unstrung » de R. Frake-Waterfield © Tous droits réservés

Avant que la « Night » batte son plein, le festival accueille un ultime événement : la première mondiale de Pinocchio Unstrung (Rhys Frake-Waterfield, 2026), en présence du réalisateur britannique, d’une partie de l’équipe et de la marionnette du film. Cette relecture horrifique du conte classique de Carlo Collodi constitue le cinquième opus de l’univers Twisted Childhood – littéralement « enfance tordue » – qui revisite des figures familières issues des contes, telles que Bambi, Peter Pan ou Winnie l’ourson, sous forme de slashers ou de films d’épouvante. Frake-Waterfield avait initié la franchise avec Winnie-The-Pooh: Blood and Honey (2023), qui n’avait guère séduit la critique, le film ayant même récolté cinq Razzie Awards, « récompensant » les pires productions de l’année. Après un second volet consacré aux aventures de l’ourson mellivore (sorti en 2024), le cinéaste revient avec une réinterprétation sombre du parcours initiatique de Pinocchio. Raconté du point de vue de la marionnette, le film suit Pinocchio, créature artificielle en quête d’autonomie, mais toujours sous l’emprise de forces maléfiques – notamment d’un Jiminy qui tient davantage du démon que du guide bienveillant. S’il y avait de quoi redouter le pire – un concept de détournement des contes largement usé –, cette nouvelle production de Jagged Edge nous a offert l’une des séances les plus survoltées du BIFFF. L’interjection « For James ! », scandée à plusieurs reprises par le pantin de bois en référence au petit-fils de Geppetto – qu’il considère comme son ami et comme le modèle du « vrai » petit garçon –, est même devenue un gimmick repris en chœur par le public du BIFFF lors des projections des jours suivants. C’est que Pinocchio Unstrung s’impose en réalité comme un véritable film de poupée gore, redoutablement efficace, qui exploite frontalement les codes et les clichés du sous-genre pour le plus grand plaisir des festivaliers. La direction artistique se révèle bien plus soignée que dans les précédents volets de la franchise : le design de la marionnette impressionne, celle-ci prenant vie grâce à un animatronique splendide aux mouvements particulièrement convaincants. Le film ne s’embarrasse d’aucun détour : l’apprentissage de Pinocchio le conduit très directement à éviscérer une victime, à en édenter une autre, à en scalper une troisième, afin de s’approprier les attributs des êtres humains. Sans jamais se prendre au sérieux, Frake-Waterfield rejoue les étapes du récit initiatique en détournant avec une certaine ingéniosité les éléments du conte original, accouchant d’un slasher techniquement solide et narrativement efficace. Le chaos graphique engendré par ce pantin libéré du contrôle de son maître s’avère à ce point dérangeant – et crédible – qu’un spectateur a même fait un malaise lors de cette toute première projection mondiale.

Un affreux humanoïde radioactif ouvre la bouche, ébahi ; son œil gauche est une sorte de pierre noire ; il porte des vêtements usés et sales ; son visage est verdâtre, comme s'il était tombé dans des déchets toxiques ; plan du film THE TOXIC AVENGER UNRATED, projeté au BIFFF 2026.

« The Toxic Avenger Unrated » de M. Blair © Tous droits réservés

Sur le coup de 23h30, les festivaliers s’installent dans la grande salle du Palais 10 pour une Nuit qui promet d’être complètement folle. Certains sont armés de plaids et d’oreillers ; d’autres ne comptent nullement fermer l’œil et entendent tenir jusqu’au petit pain au chocolat promis, au matin, aux survivants de la « Night ». Quatre films sont au programme, chacun précédé d’un court métrage, avec, à chaque fois, vingt minutes de pause entre les projections. Les festivités débutent avec The Toxic Avenger Unrated (Macon Blair, 2023), remake du classique d’horreur trash produit par Troma Entertainment, studio indépendant mythique. Si cette nouvelle version avait été présentée en avant-première au Fantastic Fest il y a maintenant près de trois ans, elle a ensuite rencontré de réelles difficultés à trouver un distributeur – avant que Cineverse ne conclue un accord avec Lionsgate Films pour en assurer la sortie en salles aux États-Unis. Ces complications tiennent sans doute au fait que le film se situe dans un entre-deux délicat : il cherche à rester fidèle à l’esprit Troma en assumant son mauvais goût et une violence parfois extrême, mais demeure en même temps trop « propre » – et trop doté en moyens – pour le circuit bis. Porté par un casting digne d’une superproduction hollywoodienne, ce remake présente autant les atours d’une satire gore irrévérencieuse que ceux d’un film commercial, ce qui tend à en atténuer l’élan subversif. The Toxic Avenger Unrated reprend le principe du film culte de Troma, en modernisant toutefois son image et son récit. L’approche se révèle ici plus narrative, quoique toujours aussi trash et grotesque. L’histoire emboîte le pas derrière Winston Gooze, concierge discret et malchanceux, incarné par Peter Dinklage – connu notamment pour son rôle de Tyrion de la série Game of Thrones (David Benioff et D. B. Weiss, 2011-2019). Employé d’une entreprise douteuse, il découvre qu’il souffre d’une maladie incurable liée à son activité professionnelle. À la suite d’un accident impliquant des déchets toxiques, Winston se transforme en une créature mutante et devient une sorte de super-antihéros difforme, capable de prouesses grâce à sa serpillère radioactive, qu’il brandit tel un bâton de magicien. Face à lui, son patron – interprété par un Kevin Bacon impeccable – incarne un capitalisme cynique et destructeur. De ce remake émane un charme certain, qui rappelle indéniablement l’original de 1984, tout en s’inscrivant dans une fiction plus actuelle. Si la dimension satirique ou parodique peut sembler aujourd’hui un peu datée, elle constitue pourtant l’un des atouts du film, qui n’a jamais la prétention de faire autre chose qu’un Troma doté de moyens plus conséquents.

La Nuit se poursuit avec Night of the Reaper (Brandon Christensen, 2025), un slasher à l’ambiance rétro des années 1980, dans lequel un tueur en série masqué s’en prend à des baby-sitters. L’histoire suit Deena (Jessica Clement), qui accepte à contrecœur de garder l’enfant du shérif local, tandis que celui-ci est entraîné dans une enquête sinistre. Disponible sur la plateforme Shadowz, le film contentera sans peine les amateurs du genre. Dolly (Rod Blackhurst, 2025) et sa poupée assassine prennent le relais, alors que la nuit est déjà bien entamée. Le public français connaît ce slasher indépendant, récemment sorti en salles – et Fais Pas Genre en a d’ailleurs souligné certaines qualités. Enfin, l’expérience noctambule s’achève, pour les plus téméraires, avec Hold the Fort (William Bagley, 2025), une comédie horrifique indépendante qui détourne un cauchemar très contemporain – devenir propriétaire – en un délire gore et burlesque. Un couple de trentenaires vient d’emménager dans sa première maison, un charmant pavillon de banlieue, pensant enfin accéder à une vie stable et confortable. Mais dès le premier soir, conviés à une fête organisée par le syndicat des propriétaires du quartier, ils apprennent que, chaque année, un portail vers l’enfer s’ouvre dans le voisinage, déversant des hordes de créatures surnaturelles. Et cet événement est prévu pour cette nuit… Ainsi, les deux époux se retrouvent embarqués, malgré eux, dans un siège aussi absurde que sanglant. Jouant clairement la carte du B-movie décomplexé, Hold the Fort assume pleinement son humour potache et son concept volontairement idiot. De quoi conclure en beauté un samedi qui aura largement convaincu.

Jour 10 • Ripley au pays des fjords

Deux jeunes filles sont filmées en plan rapproché ; l'une est blanche, l'autre congolaise ; la fille blanche tient sa nuque de sa main gauche ; la fille congolaise se trouve dans son dos et appuie son menton sur l'épaule de son amie ; la pièce est sombre, on devine juste des rideaux en arrière plan ; plan du film STEAL AWAY, projeté au BIFFF 2026.

« Steal Away » de C. Virgo © Tous droits réservés

À peine sommes-nous remis de la veille que le week-end continue avec la projection de Steal Away (Clement Virgo, 2025), production belgo-canadienne en lice pour le White Raven. Cette séance est une silent screening, le public étant invité à ne pas interagir avec les images et à garder le silence pendant toute la durée du film – lequel réclame de telles dispositions pour être pleinement appréhendé. Et pour cause : le dernier opus de Clement Virgo distille une ambiance onirique qui désancre le récit du réel immédiat pour le faire basculer dans l’allégorie, déployant une suite de motifs et de figures presque rhétoriques. Le film compose ainsi une fable dérangeante sur les rapports post-coloniaux, dont la structure passe notamment par la mise en scène d’un désir trouble – une fascination du dominant pour le dominé. L’histoire se déroule dans un lieu et une époque volontairement indéterminés, et s’organise autour de la vaste demeure d’une famille blanche très aisée. La vie de Fanny (Angourie Rice), adolescente de la famille, bascule lorsqu’une jeune réfugiée congolaise, Cécile (Mallori Johnson), est accueillie chez elle. Très vite, Fanny développe une fascination intense pour la nouvelle venue – mélange d’admiration, de désir et de jalousie. Cette relation constitue le cœur du film : une attirance obsessionnelle pousse l’adolescente à remettre en cause ses repères et à s’immerger dans l’univers de Cécile. Dans cette perspective, la maison familiale apparaît moins comme un refuge que comme un dispositif de domination ambigu, où les réfugiés dépendent du bon vouloir d’une élite privilégiée. Ce que vit Fanny relève également d’une forme d’appropriation affective et sexuelle, rejouant symboliquement le geste colonial – tandis que les projets de sa mère, derrière une générosité affichée, laissent entrevoir une ambivalence encore plus marquée. L’onirisme du film a de quoi captiver ; toutefois, à force de tout symboliser, il tend à neutraliser la matérialité des rapports socio-historiques qu’il met en scène. Les personnages deviennent alors davantage des vecteurs d’idées que des corps véritablement inscrits dans un monde. Un peu trop enfermé dans son propre système, le récit prend la forme d’une mécanique de signes, inclinant à tout ramener à une grille de lecture unique. L’allégorie peut dès lors sembler trop systématique et trop appuyée, transformant l’accumulation de métaphores en un ensemble parfois très emphatique.

Un homme filmé en contreplongée tient une clé dans la main gauche ; il la brandit du bout des doigts ; son regard est à la fois sombre et déterminé ; dans son dos, on devine un néon rouge et un autre plafonnier ; le plafond est pour le reste entièrement dans l'obscurité ; plan du film PAST LIFE, projeté au BIFFF 2026.

« Past Life » de S. Halligan © Tous droits réservés

Changement d’ambiance ensuite, avec la première européenne de Past Life (Simeon Halligan, 2025), un thriller psychologique teinté d’horreur et de science-fiction, en compétition pour le Black Raven. Le film adopte le point de vue de Jason (Aneurin Barnard), ancien reporter de guerre traumatisé par ce que sa collègue et lui ont subi en Syrie. Fragilisé mentalement, il accepte de monter sur scène lors d’un spectacle auquel il assiste avec son épouse Claira (Pixie Lott), participant à une séance d’hypnose menée par un célèbre hypnotiseur, interprété par Jeremy Piven. Mais le processus tourne mal : au lieu d’accéder à une vie antérieure anodine, Jason se retrouve plongé dans la conscience d’un tueur en série des années 1980. Plutôt que de fuir ces visions, il décide de les explorer, se soumettant de nouveau à l’expérience. Avec l’aide du praticien, il se lance alors dans une véritable enquête, comme si ces souvenirs pouvaient éclairer une série de crimes non élucidés. Le film devient ainsi une forme de whodunit mental, Jason observant les meurtres à travers les yeux du tueur qu’il aurait pu être dans une vie passée. L’idée est stimulante et l’atmosphère travaillée – étrange et immersive –, le tout s’inscrivant dans un style visuel proche de l’esthétique du giallo. Mais si la proposition fonctionne sur le plan sensoriel, elle patine sérieusement dans le déroulement de son intrigue. Past Life n’exploite jamais pleinement son potentiel et offre plutôt une résolution bien trop brouillonne, prisonnière d’un scénario mécanique à l’écriture fragile. Les éléments clés de l’enquête sont livrés à travers des dialogues d’exposition peu subtils, générant des rebondissements forcés. Le récit ne met en jeu qu’un nombre restreint de personnages, laissant peu de doute quant à l’identité du coupable. En outre, l’enquête s’articule difficilement avec la relation entre Jason et Claira, enceinte et inquiète pour son mari, qui semble peu à peu perdre pied. Cette sous-intrigue, censée constituer un fil rouge, s’agrège de manière artificielle au récit principal – jusqu’à apparaître comme un simple ressort destiné à justifier le dénouement.

Une femme est à plat ventre sur le sol ; au-dessus de sa tête, on devine un immense tentacule ; elle a le regard inquiet et cherche à être discrète ; plan du film KRAKEN, projeté au BIFFF 2026.

« Kraken » de P. Øie © Tous droits réservés

Projeté à 20h45, Kraken (Pål Øie, 2026) – dernier long métrage du week-end – est une production norvégienne en compétition pour le Méliès d’argent. Ce film de monstre revisite les légendes scandinaves consacrées à cette gigantesque créature marine sous la forme d’un thriller écologique. L’intrigue prend place à Vangsnes, village pittoresque situé sur la rive sud du Sognefjord. Nous suivons Johanne (Sara Khorami), une biologiste marine, qui enquête sur des disparitions suspectes dans le fjord. Elle découvre que celui-ci est peut-être perturbé par l’activité d’une ferme piscicole industrielle, dont l’ambition est de satisfaire l’appétit en poissons d’un important client japonais. En s’intéressant au fonctionnement de l’entreprise, Johanne est confrontée à une série d’événements inexpliqués – perturbations marines, comportements anormaux – qui annoncent, sans ambiguïté pour le spectateur, le réveil d’une créature ancestrale tapie dans les profondeurs. Le film s’inscrit dans une tradition du monster movie « à l’ancienne », privilégiant une approche quasi scientifique du phénomène. Le kraken devient alors l’incarnation d’une nature vengeresse face aux velléités humaines d’exploitation, qui viennent bouleverser l’équilibre de l’écosystème du fjord. Le message écologique se révèle aussi lisible qu’attendu, voire convenu, le mythe du kraken étant plaqué sur un récit très classique. Pål Øie fait néanmoins le choix d’une déclinaison plus sobre et plus locale du sous-genre, plutôt que de chercher à rivaliser avec les standards hollywoodiens. Reste que la dimension mythologique demeure largement en retrait – au point que la créature pourrait être remplacée par n’importe quel autre monstre marin. Le spectre de la saga Alien (1979-2024) plane en permanence sur la construction narrative comme sur les procédés de mise en scène. On pense notamment à Alien, le huitième passage (Ridley Scott, 1979) dans la mise en place, qui s’apparente ici à un long huis clos d’environ une heure, durant lequel la présence du kraken, maintenue hors champ, est suggérée par une accumulation d’indices. Avant de surgir frontalement, le monstre se manifeste de manière diffuse, ses tentacules constituant la première menace tangible. La comparaison avec la saga centrée sur le Xénomorphe devient presque littérale lorsque les personnages doivent affronter des parasites bondissants issus du kraken, évoquant sans détour le Facehugger, deuxième stade larvaire de la créature imaginée par Giger. En définitive, Kraken ne parvient pas à se démarquer du tout-venant du film de monstre, étirant sa mise en place pour un pay-off finalement décevant.

Jour 11 • Le repos du guerrier

Comme nous l’expliquions dans notre premier carnet de bord, le BIFFF expérimente cette année un nouveau format, en s’étendant sur trois week-ends plutôt que deux. Autre nouveauté : l’instauration d’un jour de relâche en début de deuxième semaine. Ce lundi, le festival ferme donc ses portes, offrant aux bénévoles comme aux abonnés un moment de respiration bienvenu. Le week-end a été particulièrement intense, avec huit films le samedi et quatre le dimanche – une pause s’imposait. Alors qu’il reste encore cinq jours complets de projections – et plus de vingt longs métrages à découvrir –, cette quarante-quatrième édition a déjà révélé un nombre conséquent de propositions marquantes, dans chacune de ses principales compétitions. Si l’on se concentre sur les deux sections majeures, plusieurs œuvres se détachent. Dans la compétition internationale, sept des dix films ont déjà été projetés – et, même si l’on en attend encore beaucoup des trois derniers, deux titres semblent à ce stade tirer leur épingle du jeu : The Red Mask (Ritesh Gupta, 2025), œuvre méta jouant avec les codes du slasher, et Nirvanna the Band the Show the Movie, dont l’inventivité nous a littéralement scotchés. Du côté de la compétition européenne, qui décerne un Méliès d’argent, sept des huit films en lice ont été présentés au cours de cette première dizaine de jours. Nightborn (Hanna Bergholm, 2026) nous semble pour l’instant sortir du lot, même si Pinocchio Unstrung a su surprendre par son efficacité. En remettant son prix samedi prochain, le jury composé de Valerio Caruso, Aline Magrez et Grégory Zalcman permettra à l’heureux élu de concourir pour le Méliès d’or à l’occasion du prochain festival de Sitges. D’ici là, le BIFFF n’a pas encore livré tous ses secrets, et les derniers jours de cette édition s’annoncent encore riches en découvertes – et en possibles coups d’éclat.


A propos de Tristan Storme

Politiste de formation, Tristan est tombé amoureux du cinéma en visionnant "Mulholland Drive" pour la première fois ; un choc dont il ne s’est jamais remis, perdu pour toujours dans la chambre rouge. Ayant passé ses années universitaires enfermé à la Cinematek de Bruxelles, il peut autant s’extasier devant les jeux d’échelle chez Hitchcock que les métamorphoses visqueuses des productions Troma. Vouant un culte aux structures narratives bien ficelées, il est également maître du jeu à L’Appel de Cthulhu et repère illico les récits mal maîtrisés. Letterboxd : https://letterboxd.com/taram1984/

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