On y est. Ultime carnet de bord d’un PIFFF 2025 qui n’aura vraiment pas fait genre. Retour sur les trois dernières journées.
Jour 5 • Besoin d’identité

© Tous Droits Réservés
En 1972, Bruce Lee se rendait à Rome pour aider un ami cuisinier à se battre et garder leur restaurant. À la fin de La Fureur du dragon, il finissait par affronter Chuck Norris dans le Colisée avec un duel qui restera comme un sommet du film d’art martial. Quatre ans plus tard naissait dans cette même ville Gabriele Mainetti, cinéaste qui, en deux films seulement, replaçait l’Italie sur la carte du cinéma de genre, avec le super-héros On l’appelle Jeeg Robot en 2015, hommage au manga éponyme, puis Freaks Out (2021) et son équipe de circassiens aux pouvoirs surnaturels en pleine Seconde Guerre mondiale. Mainetti n’a pas peur des mélanges. Au contraire, il rend soluble toutes ses influences par leur excès et ne cache jamais ses ambitions spectaculaires. C’est cette même démarche qui anime son dernier film présenté au PIFFF en séance parallèle, The Fordidden city, film d’art martial en plein cœur de la capitale italienne et qui reprend donc, cinquante ans plus tard, le curieux héritage qu’y aura laissé Bruce Lee. Marcello est un cuisinier de la banlieue romaine qui tente d’éponger les dettes de son père. Son destin va se lier à celui de Mei, une combattante d’art martial arrivée pour chercher sa sœur. Iels se retrouvent au cœur de la rivalité entre Annibale, vieux créancier du quartier, et Wang, grand propriétaire malfrat dans le quartier chinois. Rien ne semble faire peur à Gabriele Mainetti ; film d’arts martiaux sanglant et très impressionnant dans ses chorégraphies, qui passe sans cesse de la comédie au drame sur plus de deux heures, The Forbidden city ne recule pas devant ses promesses et emporte le spectateur avec fracas et émotions, quitte à verser parfois dans le bon-sentiment. C’est que le film fait le pari, à la fois naïf, mais très enthousiasmant, d’assumer la fiction et le genre comme un espace de vivre-ensemble. Très littéralement, toutes les cultures qui composent cette città proibita (le titre original) sont repeintes de couleurs criardes, mais forment conjointement un espace inédit pour de nouveaux récits. À commencer par l’identité italienne, affirmé avec autorité (et pas mal de racisme) par Annibale, que les personnages finiront par rejeter en même temps que le vieux modèle machiste qu’il incarne.
De l’optimisme entraînant de Forbidden city, il n’en reste pas grand-chose avec Mārama, nouveau film d’horreur en compétition, qui ouvre à son tour une réflexion sur l’identité culturelle à partir de l’Histoire sombrement liée entre l’Angleterre et la Nouvelle-Zélande. En 1859, une jeune femme māori débarque dans une Angleterre victorienne pour chercher des réponses sur son identité. Le maître du manoir, où elle finit par échouer, semble lui cacher des choses, malgré son “amour” et son “grand respect” pour sa culture, enfin vous voyez le genre. Au croisement de l’horreur gothique et du traumatisme colonial, Mārama s’inspire de l’histoire familiale de son réalisateur, Taratoa Stappard, venu au PIFFF nous présenter son premier film. C’est notamment à partir du récit de sa grand-mère et de sa sœur, elles aussi contraintes de partir un temps en Angleterre, que le cinéaste a imaginé cette histoire. Il déplace ainsi le crime sur la terre des colons et rejoue en intime certains mécanismes de la domination coloniale, emprunts de violences patriarcales et sexuelles. Plus particulièrement, c’est l’appropriation de la culture māori par ces anciens baleiniers qui rend un malaise profondément dérangeant à l’écran, dont on ne se libérera qu’au prix d’une grande violence. Taratoa Stappard joue de son budget limité pour rendre une atmosphère horrifique très convaincante pour un premier exercice, et l’on retient surtout Ariaana Osborne, habitée par le rôle. À noter que le film sera bien distribué en salle l’année prochaine, ayant récemment trouver distributeur, ce qui n’est malheureusement pas le cas de nombreux films projeté au festival.
Jour 6 : Voyage au bout de l’enfer

© Tous Droits Réservés
Au milieu de cette sélection ayant mis à l’honneur le nouveau cinéma de genre italien, avec trois films projetés, la carte blanche du passionnant Nicolas Boukhrief nous a permis de (re)découvrir l’un des plus grands chefs-d’œuvre fantastiques transalpins ; L’Au-delà de Lucio Fulci (1981) dans une version restaurée par Le Chat qui Fume. Le voir au cinéma n’est pas anodin, comme l’évoquait Boukhrief en préambule, nous rappelant la censure que ces films bis italiens subissaient en passant la frontière, offrant au spectateur français des versions atrophiées et rarement projetées (circulant bien mieux en VHS). Difficile de voir l’héritage d’un tel film dans le cinéma italien contemporain, mais difficile de trouver un équivalent tout court à ces images proprement hallucinées. L’histoire de cet hôtel maudit de Louisiane, depuis lequel les morts reviennent à la vie, se dissipe très vite pour faire place à une atmosphère désespérée et décrépie. C’est que Fulci et son monteur travaillent d’abord le rythme à la pulsion, laissant le morbide des images bouillonner sous la surface de l’écran jusqu’à finalement faire éclater les corps. À la jonction entre l’exploitation brute et le poétique, Fulci est encore à ce moment-là un formaliste capable par sa caméra de toucher directement notre inconscient. L’Au-delà marque le crépuscule de l’âge d’or de son cinéaste, mais aussi celui du grand cinéma italien dans son ensemble, moribond sous les coups de Silvio Berlusconi dans les années 1980. Tombé d’abord en désuétude et finalement acclamé, L’Au-delà impose Fulci comme un très grand cinéaste de l’impur et du rêve.
Le reste de la soirée s’est fait (presque) aussi sanglante avec Dolly de l’américain Rod Blackhurst, notamment connu pour quelques documentaires true crime Netflix, mais également à l’origine du court métrage Night Swim (2014) qu’il coréalise avec Bryce McGuire avant que ce dernier n’en fasse un long il y a deux ans. Tout comme In a violent nature (Chris Nash, 2025), Dolly revient coller à une sorte de matrice horrifique du cinéma, traversée par le conte littéraire jusqu’aux survivals des années 1970. Une forêt où se perdre, une maison au bout du chemin, un monstre à l’intérieur… Plus précisément, on suit Macy et son copain se faire attaquer au fond des bois par Dolly (interprété·e par l’imposant·e lutteur·se Max The Impalor), avec sa pelle et son masque de poupée qui cherche à ramener la jeune femme dans sa maison pour… L’élever ? Ici, pas de grande réflexion méta sur le genre, Dolly se voudrait une simple itération du modèle Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974) qui retrouverait une pureté horrifique par un dispositif très simple et qui doit alors briller par l’efficacité de son exécution. Une intention louable ? Les récents cartons de X (Ti West, 2022) ou Terrifier (Damien Leone, 2011) : maigres budgets, franchises possibles, antagonistes déjà cultes… Ont visiblement fait des émules et Rod Blackhurst aimerait bien là tenir sa série B grindhouse déjà pensé comme déclinable, qu’il va même jusqu’à tourner en 16mm pour donner un joli effet retro/crado. Quand le réalisateur annonce lui-même au générique vouloir faire revenir Dolly et invite même les spectateurs à faire un don à l’aide de grands QR codes à scanner sur l’écran… On a du mal à ressentir la sincérité d’un tel projet, certes brutal et bien emballé, mais trop peu inspiré.
Jour 7 : (au)revoir Paris

© Tous Droits Réservés
Il a fallu attendre la toute fin du festival pour voir le premier film français sélectionné cette année (hors courts-métrage). Flush permet enfin à son réalisateur Grégory Morin de passer au long-métrage sur un scénario de David Neiss. Présents dans la salle, ils ont pu répondre à nos questions et nous éclairer sur la façon dont un tel projet se monte, avec notamment la présence au casting de R. Jonathan Lambert qui donne de sa personne dans le rôle principal. À la suite d’un malheureux quiproquo avec des dealers, Luc se retrouve coincé la tête dans les toilettes d’un bar. Il va alors devoir survivre entre les rats et les chasses d’eaux. Petit film suffisamment malin et dynamique pour faire tenir son idée dans la longueur et bien inspiré quand il s’agit de faire souffrir son protagoniste, Flush trouvera sans doute son public curieux de bizarreries, comme il a amusé le PIFFF dans une vraie midnight seance de 14h30.
Cette fois, c’est bien la fin, la dernière séance. Place aux discours et aux remerciements de tous les bénévoles, qui méritent bien leurs applaudissements, et aux différents partenaires de l’édition. Plusieurs courts-métrages se sont distingués. D’abord les internationaux, avec Masks (Andre Leblanc), Steak Dinner (Nathan Mark Ginter) et Clown Song de Brady Dowad qui repart avec l’Œil d’or du court. Du côté français, on est impatient de découvrir Humans Lick Too (Burhan Jafferjee), le prix du jury, et enfin La dernière neige de Rodolphe Bouquet-Populus, qui aura convaincu le public avec ses protagonistes piégés sur un télésiège, et qui repart donc avec son Œil D’or. Côté long, on est heureux que The Holy Boy soit récompensé et que la folle proposition Junk World reparte avec l’Œil d’Or de cette édition. UFO Distribution, venue chercher le prix pour le réalisateur, se chargera, comme pour le premier Junk Head, de la diffusion du film. La soirée ne pouvait se conclure sans une dernière projection, qui signait également le retour de Mamoru Hosoda au cinéma avec Scarlet et l’éternité. Changement de direction pour le cinéaste japonais qui adapte ici Hamlet et propose une histoire de vengeance épique et de voyage entre les mondes des morts et des vivants. Mélange d’animation 2D et 3D, le film se distingue par quelques séquences qui impressionnent, mais ne donne jamais la sensation d’avoir trouvé son équilibre et ne nous a pas semblé particulièrement inspiré. Nous aurons peut-être l’occasion d’en rediscuter sur Fais pas Genre, la sortie du film étant prévue pour début 2026.
Au milieu d’une sélection qui aura mis à l’honneur le cinéma japonais, espagnol ou encore italien, on ne pourra pas s’empêcher de remarquer l’absence de films français projetés au PIFFF (exception faite de Flush), qui a pourtant à cœur de valoriser le genre francophone, comme en témoigne l’accueil réservé à Grave (Julia Ducourneau, 2016) ou Vermines (Sébastien Vaniček, 2023) il n’y a pas si longtemps. Alors, malheureux hasard de calendrier ou petite inquiétude sur notre production annuelle ? Rendez-vous l’année prochaine pour en avoir le cœur net. Parce que toutes les bonnes choses ont une fin et comme on dit, jamais quatorze sans quinze, le PIFFF reviendra, et, on l’espère, nous avec !


