Quatorze ans cette année pour le PIFFF, Paris International Fantastic Film Festival, qui revient une fois de plus tâcher de sang la grisaille parisienne. Et comme depuis 9 ans maintenant, c’est au sublime Max Linder Panorama que ça se passe, du 10 au 16 décembre. Cette année, pour la première fois, Fais pas Genre emporte son carnet de bord boulevard Poissonnière, à Paris, pour suivre cette nouvelle édition.

« Sisu, Le chemin de la vengeance » de © Tous droits réservés
Jour 1 • Papy fait de la résistance
C’est le grand soir. La queue est longue devant la salle parisienne pour assister à l’ouverture du PIFFF 2025. Dans la salle comble, le président Cyril Despotin nous redit sa joie de pouvoir une année de plus assurer, en avant-première française, la diffusion de films encore trop peu accessibles. Compte tenu des budgets récents accordés à la culture… On se dit qu’on fait bien d’en profiter. Le mantra du festival reste le même une fois de plus : proposer moins, mais mieux. « Seulement » 26 longs-métrages projetés, pratiquement tous en séance unique, dont 10 en compétition qui pourront peut-être repartir avec l’Œil d’or, décerné par le public.

« Jacques the Giant Slayer » de A.Moorhead et J.Benson © Tous droits réservés
Le programme du soir est chargé, mais avant d’attaquer franchement les hostilités, on découvre le nouveau court-métrage du duo Aaron Moorhead et Justin Benson. Avant d’être parti chez Marvel, les deux réalisateurs s’étaient notamment fait remarquer en 2017 avec The Endless, film fantastique directement inspiré par Lovecraft. Avec Jacques the Giant Slayer, les réalisateurs décrépissent le conte de jeunesse en un récit d’exploration poussiéreux dans lequel Jacques, un explorateur (français) du XIXème exhume les restes d’un squelette de géant. Une atmosphère et des design tordus pour un film qui laisse le spectateur avec pas mal de questions et un arrière-goût poisseux. Ça commence bien et ça enchaîne fort avec Sisu : Le chemin de la vengeance, présenté hors compétition et suite du premier Sisu, plébiscité en 2022 par Fais pas Genre. Toujours réalisé par le finlandais Jalmari Helander, on retrouve notre increvable Aatami Korpi (Jorma Tommila) qui aimerait bien non pas rentrer à la maison mais carrément déplacer sa baraque en bois de l’autre côté de la frontière depuis que l’Union Soviétique a annexé une partie du territoire finlandais. Pas de problème a priori, il charge les rondins dans son vieux camion en direction de l’ouest, c’était sans compter sur l’Armée rouge qui n’a pas digéré que l’ancien soldat ait massacré 300 des leurs durant la guerre. Ils envoient donc à ses trousses Yeagor Dragunov, vétéran et responsable de la mort de la famille d’Aatami, interprété par Stephen Lang qui joue décidément très bien les vieux militaires salopards. Que ceux conquis par le premier volet se rassurent, ici on reprend la formule et on la pousse encore plus loin. Plus gros budget finlandais (12 millions de dollars environ), le film reste à nouveau une course poursuite prenant un malin plaisir à tout faire exploser et surtout à décimer son lot de soldats de la façon la plus brutale possible. Il restait cependant un doute sur la sincérité d’un tel projet, surtout depuis le final complètement hors-sol du premier volet qui envoyait valser, et c’était bien dommage, toute la physicalité rugueuse du long-métrage. La question se posait pour cette suite : allait-on se trouver devant un énième produit un peu cynique capitalisant sur la popularité des séries B bourrines ? De celles qui surenchérissent avec « humour » les scènes délirantes pour le plaisir régressif du public en se moquant bien de faire un film intéressant derrière. Il faut croire que non, heureusement ! Sisu joue à la guerre et le fait plutôt bien, en témoigne une photographie et une mise en scène d’une grande clarté, et parfois beauté, tout à fait capable de restituer la violence des chorégraphies. Cette rigueur à la réalisation et certains effets “en dur” permettent au film de dépasser les quelques moments cartoon qui sont, certes bien exécuté mais filmés sans une grande élasticité pour vraiment bien les intégrer. On préfèrera toujours Sisu quand il s’acharne sur les corps cabossés de ses deux géniaux interprètes, que lorsqu’il choisit de faire rebondir un avion sur le camion d’Aatami… Chacun son truc.
La soirée se conclut de la plus belle des manières avec Vampire Hunter D : Bloodlust, le chef-d’œuvre d’animation gothique de Yoshiaki Kawajiri. Sorti en 2000, il reste peut-être le meilleur film de vampire sorti depuis, et il y en a eu… Qui l’eût cru, on n’avait pas besoin de Luc Besson pour nous offrir une belle histoire d’amour vampirique et tragique… Un court dérangeant, un actionner finlandais et un film d’animation japonais : fidèle à son exigence première, le PIFFF 2025 sera éclectique, ou ne sera pas.
Jour 2 • Quand on a que l’amour

« Mag Mag » de Yuriyan Retriever © Tous droits réservés
Je t’aime un peu, beaucoup, passionnément… A la folie. Après le déluge Sisu, c’est le ton donné à cette deuxième journée de festival qui s’ouvre en même temps que la compétition par Mag Mag, premier film de sa réalisatrice, la comédienne et humoriste japonaise Yuriyan Retriever. Elle-même parle de ses “histoires d’amour” comme sa première inspiration pour cette comédie horrifique très inventive. Une entité fantomatique appelée Mag Mag pourchasse des hommes dont elle serait amoureuse et les assassines, ne laissant derrière elle que les cadavres, les yeux en moins. Sanae, jeune étudiante éprise de l’une des victimes, se met à enquêter sur l’origine de la malédiction. Retriever prend un malin plaisir à s’insérer dans la tradition j-horror des fantômes féminins non pas pour en détourner les codes, mais plutôt les pousser dans d’autres directions et ouvrir avec la comédie de nouvelles réflexions sur ces figures fantomatiques bien connues. On est d’abord un peu perdu par la succession de chapitres assez hétéroclites les uns des autres. Plutôt que simplifier son montage, le long-métrage embrasse pleinement son aspect fabriqué et recousu et en rajoute même une couche avec des passages musicaux. Ça pourrait sembler lourd mais la réalisatrice tisse avec humour son fil rouge autour de figures marginales et surtout esseulées dans la société japonaise qui ne cherche qu’à être aimées, parfois n’importe comment.

« Kissed » de Lynne Stopkewich © Tous droits réservés
En 1996, Lynne Stopkewich questionnait, elle aussi, les limites du désir en réalisant Kissed, exploration extrêmement sensible et gracieuse d’un amour pourtant profondément hors-norme, celui que Sandra (Molly Parker) porte aux morts. Devenue thanatopractrice, elle ne peut s’empêcher de se lier aux corps qu’elle embaume. Chez les vivants elle rencontre Matt, étudiant en médecine qui se montre d’abord fasciné puis obsédé par son secret au point d’en devenir bien plus inquiétant qu’elle. Bien loin de la plupart de ses traitements cinématographique, de la comédie glaude Nekromantik (Jörg Buttgereit, 1988) à l’horreur italienne de Blue Holocaust (Joe d’Amato 1979), la nécrophilie est ici traitée avec une grande douceur, baignée de lumières claires et sans voyeurisme. C’est que Lynne Stopkewich, dont c’est le premier long-métrage, fait avant-tout le portrait de son héroïne, figure à part depuis toujours trouvant son équilibre de l’autre côté de la vie et de la morale. C’est parfois inconfortable, toutefois cette infinie douceur portée à son sujet se retrouve peu à peu parasité par la place que prend Matt au sein de la vie privé de Sandra. C’est bien plus sur ce terrain que la question du consentement fini par déranger, et fait de Kissed une œuvre profondément envoutante.

« Redux Redux » de Kevin & Matthew McManus © Tous droits réservés
De l’amour “charnel” on passe à l’amour familial avec Redux Redux, nouveau long-métrage du duo de frères Kevin et Matthew McManus qui font une fois de plus appel à leur sœur, l’actrice Michaela McManus, cette fois-ci dans le rôle principal. Irène Kelly a perdu sa fille dans les griffes d’un tueur en série. Rongée par vengeance et armée d’une machine à voyager à travers les univers parallèles, elle se met en tête de massacrer chaque itération du bourreau jusqu’à tomber sur une réalité dans laquelle sa fille serait toujours en vie. Mais un jour, c’est une autre fille, encore vivante, qu’elle découvre dans la maison du tueur. Un thriller slow-burn de festival avec des voyages spatio-temporels qui ne se pète pas la gueule sur son concept ? Décidément tout se perd… Et c’est tant mieux pour nous. Redux Redux ne nous ennuie jamais grâce à de nombreuses qualités, la première est qu’il ne s’oblige pas à sur-raconter son univers et ses mécaniques. Il se contente de jouer intelligemment et nerveusement avec son concept et ce, dès le début sans jamais vraiment relâcher la pression. Surtout, l’attention portée à ses deux protagonistes et le temps pris pour construire leur relation (une mère sans fille, une fille sans parents), bien inspiré par celle de John Connor et du Terminator dans le film de Cameron, achève de faire tenir le long-métrage et son scénario. L’écriture n’est pas toujours la plus subtile, en particulier celle de l’ado rebelle, mais suffit largement à faire tourner cette série B très efficace.

