Il y a des festivals qui se regardent en silence. Et puis il y a le Brussels International Fantastic Film Festival, où le cinéma redevient une expérience collective. De retour pour sa quarante-quatrième édition au Palais 10, le BIFFF aligne cette année encore près de soixante-dix longs métrages, répartis en six compétitions, et promet plus de deux semaines de débordements horrifiques. Fais Pas Genre vous raconte l’événement, jour après jour.

« Wedding Nightmare : Deuxième partie » © Tous droits réservés
Jour 1 • La revanche d’un(e) blond(e)

BIFFF 2026 © Tous droits réservés
Chaque année, le printemps bruxellois a son rituel : files d’attente fébriles, cris dans la salle, et cette étrange communion bruyante qui fait du BIFFF bien plus qu’un simple festival. Pour cette édition 2026, l’événement reprend ses quartiers au Heysel, dans le nord de Bruxelles, et déploie, sur trois weekends, une programmation tentaculaire. Rallongé de treize à seize jours, le festival opère pourtant un recentrage : les projections se concentrent désormais dans une seule grande salle, là où deux coexistaient encore récemment. Un choix qui permettra aux abonnés de ne rien manquer de la sélection, mais qui relève aussi d’un certain pragmatisme financier. Lors de la cérémonie d’ouverture, Jonathan Lenaerts, co-directeur et organisateur de l’événement, évoquait sans détour un contexte de « darwinisme culturel » auquel le festival n’échappe pas. Une tension discrète, presque en sourdine, qui traverse cette édition. Quoi qu’il en soit, le BIFFF reste incontestablement l’un des plus grands festivals de genre en Europe – souvent considéré comme le deuxième après Sitges, mais le premier en termes d’ambiance et de ferveur populaire. Les invités venus présenter leur dernier film le savent (ou pas) : ils n’échapperont pas à la traditionnelle chanson réclamée par les festivaliers. Asia Argento s’y est d’ailleurs pliée – avec le sourire – lorsqu’elle a inauguré cette quarante-quatrième édition en coupant le ruban. Le jury international est cette année composé de Tuppence Middleton, Michael Doherty, Thea Hvistendhal et Daphné Huynh, chargés de départager les dix films de cette compétition.

« Wedding Nightmare : Deuxième partie » © Tous droits réservés
Pour cette première soirée, « on n’a que des 2, et il y en a trois », lance Stéphane Everaert, animateur attitré du BIFFF depuis 2009. Le rideau se lève sur Wedding Nightmare : Deuxième partie (Matt Bettinelli-Olpin & Tyler Gillett, 2026), film d’ouverture qui reprend précisément le récit là où le premier volet l’avait laissé, il y a déjà sept ans. Grace (Samara Weaving) a survécu à une nuit littéralement infernale, découvrant que les membres fortunés de sa belle-famille étaient des adeptes du satanisme et des jeux de pouvoir. S’inscrivant ouvertement dans la lignée de Get Out (Jordan Peele, 2017), le film avait alors pour lui d’être une comédie noire eat-the-rich avant la vague de productions du même acabit qui a depuis déferlé sur Hollywood. Ce second volet prolonge logiquement la satire, avec des familles ultra-riches, occultes, prêtes à tuer pour conserver leur pouvoir. La disparition du clan Le Domas a déclenché l’application d’une règle aussi incroyable que structurante : toute survivante – en l’occurrence Grace – peut prétendre au trône à condition de survivre à une nouvelle nuit, traquée par l’ensemble des familles concurrentes. Mais cette fois, elle n’est plus seule : elle est accompagnée de sa sœur, Faith (Kathryn Newton), avec laquelle elle est en froid depuis de nombreuses années. Ensemble, elles vont devoir se frayer un chemin à travers un monde élargi – parcours de golf, salles de bal démesurées – qui substitue à l’espace clos du premier film une logique de circulation et de poursuite. Le personnage de Faith fonctionne à la fois comme soutien émotionnel et comme contrepoint. N’ayant pas vécu les événements du premier opus, elle introduit un décalage de perception, mais aussi une forme d’ironie face à l’absurdité des règles imposées par ces élites décadentes. Le duo agit ainsi comme moteur narratif : il permet de réactiver la dimension explicative – le monde doit être redécouvert – tout en radicalisant Grace, désormais en position d’avance. Stratégie narrative certes classique, mais efficace. Reste que cette intrigue familiale secondaire des deux sœurs brouillées peine à véritablement exister, servant surtout à combler les temps morts entre deux séquences d’action sanglantes. Les deux réalisateurs ont toutefois l’intelligence de ne pas reconduire le huis clos de Wedding Nightmare (Matt Bettinelli-Olpin & Tyler Gillett, 2019), dont la lisibilité faisait aussi la limite. Ici, la mise en scène épouse un espace plus éclaté, fait de poursuites et de montage fragmenté, qui instille une énergie brute. Ce qui aurait pu n’être qu’un programme mécanique – l’élimination progressive des riches, l’un après l’autre – se trouve ainsi partiellement relancé par des retournements crédibles, portés par un casting solide, d’Elijah Wood à Shawn Hatosy – très convaincant dans le rôle de l’odieux Titus Danforth – jusqu’à David Cronenberg en personne, apparition fugace mais savoureuse en patriarche vieillissant. Un film d’ouverture qui, sans surprendre, remplit largement son rôle.

« Deathgasm 2 : Goremageddon » de J. L. Howden © Tous droits réservés
La soirée inaugurale se poursuit avec une autre revanche : la blonde Grace cède l’avant-scène à un blond finlandais non moins assoiffé de représailles. Dans Sisu : Le Chemin de la vengeance (Jalmari Helander, 2025), Aatami Korpi, toujours aussi mutique, revient en Carélie, ancienne province finlandaise occupée par les Soviétiques, là où sa famille a été sauvagement massacrée pendant la Seconde Guerre mondiale. Deux ans après les événements du premier volet, le héros entreprend de démonter la maison familiale et de la charger, planche par planche, à bord d’un camion. Accompagné du seul être vivant qu’il lui reste – son chien –, Aatami va devoir en découdre avec Igor Dragonov (Stephen Lang, alias le colonel Quaritch), responsable de la mort de sa femme et de ses enfants, bien décidé à remuer ciel et terre pour en finir avec cet homme qui a tué trois cents nazis. Disponible sur Amazon Prime Video, le film trouve ici une vie sur grand écran, dans une salle acquise à sa cause – plaisir certes régressif, mais qu’on aurait eu tort de bouder. Helander filme ce duel avec un sens aigu de la mise en scène, exploitant pleinement le scope et cultivant une surenchère dont la gratuité est le sujet même. Le film circule ainsi avec aisance entre les genres – du road-movie nerveux au western spaghetti – sans hésiter à en pasticher les codes, dans un geste à la fois ludique et frontal. La soirée d’ouverture se conclut enfin avec le premier film de minuit de cette édition 2026. Sur le papier, l’attente est réelle, puisqu’il s’agit de la suite de Deathgasm (Jason Lei Howden, 2015), petit phénomène low-cost qui avait marqué les festivals de genre, il y a une dizaine d’années. Dans ce second volet – financé en partie par crowdfunding – Brodie (Milo Cawthorne) ressuscite ses amis afin de reformer leur groupe de métal, de remporter un concours et, au passage, de reconquérir son ex-petite amie, Medina (Kimberley Crossman). Deathgasm 2 : Goremageddon (Jason Lei Howden, 2025) ne retrouve malheureusement pas la fraîcheur de son prédécesseur. À vouloir trop en faire, le film confond générosité et lourdeur, peinant à masquer la faiblesse de son scénario derrière une accumulation de gags salaces qui finissent par tourner à vide. Les références à la culture métal relèvent davantage du gimmick que d’une véritable appropriation thématique – à l’image du caméo de Math K. Heafy, leader du groupe Trivium, réduit à un clin d’œil forcé, sans aucune incidence sur le récit. Malgré cette déception, ce premier jour aura su satisfaire un public venu chercher – et trouver – ce que le BIFFF promet avant tout : une expérience collective, excessive, et résolument vivante.
Jour 2 • À toutes les filles…

« Marama » de T. Stappard © Tous droits réservés
La journée s’ouvre avec la première belge de Mārama (Taratoa Stappard, 2025), en présence du réalisateur néo-zélandais, dont l’histoire familiale a servi de source d’inspiration au film. Concourant dans la compétition Emerging Raven – qui récompense le meilleur premier ou deuxième long métrage –, le film avait déjà été projeté au PIFFF en décembre dernier, où Fais Pas Genre était présent pour vous en parler. Mary (Ariāna Osborne) quitte la Nouvelle-Zélande pour l’Angleterre du 19e siècle, après avoir reçu une lettre énigmatique au sujet de ses parents. Elle est accueillie dans un manoir isolé du Yorkshire par un aristocrate, Nathaniel Cole (Toby Stephens), qui lui propose un poste de gouvernante. Très vite, quelque chose cloche : la demeure semble hantée, saturée de visions, et envahie d’objets maoris dont la présence, loin d’être anodine, installe un trouble persistant. À mesure que Mary comprend la violence qui a structuré sa vie – le véritable monstre n’est pas surnaturel mais colonial –, le film bascule vers un récit de réappropriation identitaire et de vengeance. La deuxième projection de la journée propose un renversement : le passé n’est plus à reconquérir, mais à subir, surgissant par fragments à mesure que la mémoire se délite. Crazy Old Lady (Martín Mauregui, 2025) se déroule presque entièrement dans la grande demeure d’Alicia (Carmen Maura), une vieille femme souffrant de troubles de la mémoire. Sa fille Laura s’inquiète pour cette mère qui vit isolée et refuse parfois de prendre ses médicaments. Incapable de la rejoindre immédiatement, elle envoie son ex-mari, qui se retrouve confronté aux accès de violence d’Alicia, persuadée qu’il est César, une figure énigmatique de son passé. Si le film ne manque pas d’idées, il échoue à se renouveler, étirant ses situations et rejouant des motifs trop familiers. Le passé secret d’Alicia – et les fantômes qui l’habitent, à commencer par celui de César – reste à l’état d’esquisse, simple ressort narratif jamais véritablement exploré.

« Plus fort que le diable » de G. Guit © Tous droits réservés
Les deux films de la soirée mettent eux aussi en scène des héroïnes révoltées, confrontées à une adversité. Inscrit dans la compétition Black Raven consacrée aux thrillers, Plus fort que le diable (2025) signe le grand retour de Graham Guit à la réalisation, près de vingt ans après son dernier film. Sur scène, le cinéaste était accompagné de Melvil Poupaud et d’Asia Argento, deux des acteurs principaux de cette comédie noire à l’humour délibérément lourdingue – l’occasion pour le BIFFF d’adouber l’égérie italienne et de la faire Chevalier de l’Ordre du Corbeau. Le récit conte les retrouvailles d’un père marginal, clochard en survêtements qui fait la manche devant les supermarchés, et de son fils, petit bourgeois bien rangé et propre sur lui – incarné par Harpo Guit, le fils du cinéaste, lui-même réalisateur. Cette histoire de famille va faire entrer en collision deux mondes que tout oppose, au point que la fiction dérive vers une sombre affaire de trafic d’êtres humains. Si l’on peut se réjouir de voir Marina Vacth et Melvil Poupaud utilisés ici à contremploi, leur jeu a rarement sonné aussi faux. Sans doute est-ce là l’effet recherché – on l’espère – mais, combiné à un scénario bancal et à un montage sans réelle ligne de conduite, le résultat tient du maelström indigeste. Tout avait pourtant bien commencé, avec un générique évoquant ceux de Quentin Tarantino. L’humour potache et déluré, mais tellement attendu, se marie en réalité difficilement avec la pente polar et revenge movie que le récit tente de prendre dans sa dernière partie. L’intention est louable – et l’on appréciera la performance d’Asia Argento en trafiquante néonazie –, mais aucune des facettes du film ne fonctionne complètement ; les genres sont à chaque fois effleurés et articulés avec une maladresse trop visible.

« The Red Mask » de R. Gupta © Tous droits réservés
Cette deuxième journée se referme avec la projection du premier film de la compétition internationale. The Red Mask (Ritesh Gupta, 2025) est une excellente surprise – et il faudra sans doute compter avec lui au moment des récompenses. Allina (Helena Howard) a la lourde tâche d’écrire le remake d’un célèbre slasher, titre éponyme de l’œuvre, comme pour annoncer d’emblée sa dimension méta. Mais la scénariste est une femme lesbienne et racisée, taxée d’être « woke » par un public conservateur particulièrement agressif sur les réseaux sociaux. Souhaitant déjouer les attentes sans se renier, elle se retire dans un chalet de campagne avec sa petite amie afin de trouver l’inspiration. Leur travail est interrompu par l’arrivée impromptue de deux visiteurs, qui acceptent de se prêter au jeu en enfilant le fameux masque rouge. Dès sa séquence d’ouverture, le film donne le ton : le spectateur est plongé dans une traque domestique, où l’héroïne doit échapper aux coups de poignard d’un individu masqué. Mais la scène se révèle bientôt factice – elle est jouée par les deux femmes pour nourrir la réécriture du scénario. C’est sur ce principe que repose l’ensemble du long métrage : énoncer les codes du genre à voix haute, parfois s’y conformer, souvent les contourner au moment opportun. Allina semble ainsi scénariser le film que nous sommes en train de voir, sa propre vie devenant le matériau de cette reconfiguration. Le récit joue alors en permanence sur la frontière entre réalité et fiction, au point de troubler la nature même des séquences supposément diégétiques, où les personnages se mettent en scène. Cette mise en abîme autoréflexive – condensée dans la phrase récurrente « It’s just a film » – travaille les tropes du slasher de l’intérieur. Jusqu’à la dernière partie, la narration suit Allina et sa compagne Deetz (Inanna Sarkis), avant qu’une inversion ne s’opère : le point de vue glisse vers les traqueurs. En découvrant les notes manuscrites dispersées par Allina, où sont consignées les règles du genre, ceux-ci deviennent à leur tour piégés – à la fois traqués par leurs proies et par le dispositif même qui les met en scène. Le geste aurait pu se révéler pesant, tant il flirte avec la démonstration théorique, mais le film évite presque toujours cet écueil. Une manière stimulante de conclure cette deuxième journée.

![[Carnet de bord] Offscreen Film Festival 2026](https://faispasgenre.com/wp-content/uploads/2026/03/Egghead-Republic-combinaison-carnet-de-bord-350x194.jpg)

