Elephant Films ressort sous un nouveau packaging le coffret 13 Cauchemars de la Hammer paru initialement en 2017 et regroupant des œuvres distribuées à l’époque par la firme américaine Universal. Ces pépites du légendaire studio britannique sont aussi disponibles individuellement en Blu-ray et en haute définition, l’occasion idéale pour l’amateur de compléter une collection malheureusement disséminée chez plusieurs éditeurs.

© Tous droits réservés
Sang Neuf

© Tous droits réservés
Avec Le Cauchemar de Dracula en 1958 et Les Maîtresses de Dracula en 1960, Terence Fisher redonne vie avec un certain succès au Maître des Ténèbres, l’une des figures mythiques de l’horreur, popularisée au cinéma par Universal entre les deux guerres. Pour diverses raisons évoquées par l’incontournable Nicolas Stanzick dans les suppléments, la firme anglaise projette, suite au succès des deux premiers, d’exploiter le filon vampirique dans un troisième film, sans Terence Fisher, mais aussi sans Peter Cushing, ni Christopher Lee. Don Sharp, dont c’est la première réalisation pour le studio, hérite de la tâche de mettre en scène Le baiser du vampire, variation inédite sur le thème des suceurs de sang, d’après un scénario original de John Elder alias Anthony Hinds, l’un des patrons, avec Michael Carreras, de la Hammer. Dans un prologue frappant, élément indispensable pour happer le spectateur du cinéma de quartier en mal d’émotions fortes, on assiste à des funérailles, quelque part dans un village au début du siècle dernier. Après l’éloge du prêtre et la mise en terre du cercueil, un homme éploré en haut-de-forme s’approche de la fosse, bénit la bière puis y enfonce brutalement une pelle, sous les cris horrifiés de l’assistance. Un sang épais suinte de l’orifice et la sépulture révèle une jeune femme aux canines acérées. Sur ces entrefaites explosent la musique dramatique de James Bernard et le générique en lettres de sang. On retrouve ensuite un jeune couple en lune de miel, quelque part en Europe centrale, dont l’antique véhicule motorisé est tombé en panne d’essence au milieu de la forêt, à proximité d’un manoir d’où un homme les observe à la longue-vue. Gerald (Edward de Souza, qui a joué dans Le fantôme de l’opéra, de Terence Fisher l’année précédente) et Marianne (Jennifer Daniel, qu’on retrouvera quelques années plus tard dans un autre film de la Hammer, La femme reptile de John Gilling, 1966) sont contraints de faire remorquer leur véhicule jusqu’au village proche. Ils prennent une chambre dans l’unique hôtel dont ils sont quasiment les seuls clients avec le professeur Zimmer, l’homme au haut-de-forme du cimetière (Clifford Evans, apparu dans La nuit du loup-garou de Terence Fisher en 1961). Le soir venu, ils reçoivent une lettre du docteur Ravna (Noel Willman, qu’on retrouvera lui aussi dans La femme reptile), l’homme à la longue-vue, qui les invite à dîner.

© Tous droits réservés
S’il n’est pas porté par le duo d’acteurs habituel et réalisé par un nouvel arrivant dans le studio, Le baiser du vampire n’en est pas moins une production typique de la Hammer, et en suit la plupart des codes. Tout d’abord, l’omniprésence du rouge, écarlate, carmin, inonde l‘écran : les lettres du générique, le sang qui coule, toujours épais, la robe de la future victime lors du bal… La dichotomie manichéenne à souhait entre les forces du Bien et celles du Mal n’est pas moins prégnante : la blonde solaire et innocente offre un contraste avec la brune ténébreuse et diabolique, tout comme la Foi et ses avatars – le crucifix, le prêtre, la lumière du jour – s’opposent à l’obscurité satanique, à laquelle on peut heureusement échapper si on remet son âme à Dieu, tout comme on échappe à la censure féroce de l’époque en la brossant dans le sens du poil. Le baiser du vampire n’est pourtant pas un film standard dans le catalogue de la firme : son influence va même au-delà de ses films plus célèbres, selon Nicolas Stanzick, puisque Roman Polanski s’en serait inspiré pour son pastiche de 1967, Le bal des vampires. La scène du bal masqué, justement, qui aurait particulièrement marqué le réalisateur franco-polonais, fait partie, à l’instar du prologue, de ces quelques scènes esthétiquement superbes à l’ambiance malsaine palpable. Proie toute désignée dans sa robe rouge vif, Marianne est sous l’œil malveillant et insistant des invités de Ravna, des regards de prédateurs enivrés par l’odeur du sang frais, dont elle n’a même pas conscience tandis qu’elle danse avec Karl, le fils du maître des lieux, qui la tient sous son emprise hypnotique. Quant au final, s’il peut sembler ridicule aujourd’hui avec ses trucages très artisanaux, il devait sans nul doute faire son petit effet en 1963 : invoquée par Zimmer lors d’un rituel de magie noire, une nuée de chauve-souris surgie de l’enfer fond sur la secte des vampires, pris au piège dans le manoir, et massacre tous ses membres. Le livre L’Antre de la Hammer de Marcus Hearn nous apprend que la sortie britannique du film aurait même été retardée par Universal, qui craignait que la ressemblance de cette scène avec Les oiseaux d’Hitchcock (1963) nuise à celui-ci, pourtant tourné postérieurement.
Cette anecdote comme beaucoup d’autres est relatée par Nicolas Stanzick, le spécialiste français du studio britannique, avec cet enthousiasme qui lui est propre. Il revient sur la genèse du film et son influence, mais aussi sur les effets spéciaux plutôt remarquables pour l’époque, compte tenu du budget de cette série B. L’analyse de certaines scènes pousse même l’auteur de Dans les griffes de la Hammer (éd. Le bord de l’eau) à prêter à Don Sharp des velléités de postmodernisme. Sans aller jusque là, il faut reconnaître que Le baiser du vampire cultive une certaine originalité en se démarquant – un peu – des schémas narratifs habituels et en dérogeant – un peu – aux sacro-saintes caractéristiques classiques des vampires, pour ouvrir, qui sait, la voie à leurs homologues modernes, ceux d’Anne Rice ou de Stephenie Meyer.



