Alors que le week-end inaugural s’achève au Brussels International Fantastic Film Festival, le rythme s’installe, à raison de trois à quatre films par jour. La quarante-quatrième édition entre dans sa première semaine et bascule dans une forme d’endurance, où les visions s’enchaînent, se répondent, et commencent à dessiner les premières lignes de force de la sélection. Toutes les compétitions sont désormais lancées. Reste à voir ce qui, dans cette profusion, s’impose vraiment.

« Nightborn » de H. Bergholm © Tous droits réservés
Jour 3 • Promenons-nous dans les bois

« You Are the Film » de M. Ueda © Tous droits réservés
Le dimanche s’annonce long pour les festivaliers, puisque six projections sont au programme aujourd’hui, de 14h à plus de 2h du matin. La journée s’ouvre dans la grande salle du Palais 10 avec deux films japonais, tous deux concourant pour le White Raven, prix réservé aux œuvres les plus difficiles à classer en raison de leur singularité ou de leur bizarrerie. Diffusé ici en première mondiale, You Are the Film (2026) est aussi le premier long métrage de Makoto Ueda en tant que réalisateur. Son nom n’est toutefois pas étranger aux amateurs du genre : il n’est autre que le scénariste de Deux minutes plus tard (2020) et d’En boucle (2023), réalisés par Junta Yamaguchi. Dans la veine de ces films, Ueda investit un lieu unique – un petit cinéma de Tokyo – afin d’y déployer un curieux paradoxe spatio-temporel. Madoka, jeune autrice de théâtre, s’y rend pour découvrir un film consacré à un certain Kazuma, musicien au sein d’un groupe. De son côté, Kazuma prend également le chemin de ce même cinéma, où est projeté un récit centré sur une certaine Madoka. Chacun devient alors à la fois spectateur du film de l’autre et protagoniste du récit que l’autre regarde. Avec très peu de moyens, Ueda propose une construction à la fois drôle et remarquablement maîtrisée, où les deux films finissent par fusionner dans celui que nous visionnons, nous spectateurs. Les deux protagonistes s’épaulent pour dévier du scénario qui leur est assigné, chacun tentant d’échapper à la mort qui lui est promise. Jouant en permanence sur la symétrie des espaces diégétiques – simples variations d’un même ensemble de lieux restreints (le cinéma, le bar, la rue) – ainsi que sur la frontière conventionnelle, donc illusoire, entre réalité et fiction, le cinéaste place ses personnages dans une position spectatorielle en reflet de notre propre expérience. Bien sûr, ils ne jouent un rôle que pour l’autre et ne se perçoivent jamais comme tels, si bien que ce dédoublement des situations donne lieu à une réflexion méta aussi hilarante qu’intelligente. On aurait tort de voir dans ce jeu de miroirs un simple dispositif ludique : celui-ci fait de la diégèse un espace instable, en perpétuelle reconfiguration. En devenant spectateurs, les personnages découvrent qu’ils peuvent infléchir le cours du récit, faisant du geste méta non plus un commentaire, mais le véritable moteur du film. Sans aucune emphase, Ueda parvient à manipuler le langage cinématographique pour livrer un petit bijou d’ingéniosité. À coup sûr, l’un des sérieux prétendants au White Raven.

« Gibier » de A. Ferry © Tous droits réservés
La journée se poursuit avec un second film japonais, déjà découvert par Fais Pas Genre au Festival International du Film Fantastique de Neuchâtel, dans sa section asiatique. New Group (Yuta Shimotsu, 2025) suit Ai et Yu, deux écoliers dont l’établissement est victime d’un étrange phénomène social : leurs camarades de classe se mettent spontanément à quatre pattes pour former des pyramides humaines. La mise en scène de Shimotsu, dont c’est le second long métrage après Best Wishes to All (2025), repose sur une chorégraphie extrêmement précise des corps dans l’espace. Il organise une forme d’anti-circulation, au sens où le cadre agit comme une surface de séparation plutôt que de réunion. Les plans larges, au lieu de rassembler, creusent les distances internes. Par ce dispositif négatif du lien social, où chaque tentative de relation est neutralisée par la rigidité du cadre, le cinéaste japonais montre que le groupe n’est pas le lieu d’une attache naturelle, mais une construction contraignante. La figure de la pyramide humaine synthétise ainsi le projet du film : les corps sont réduits à leur fonction dans la structure, composant un collectif uni mais sans relations. D’abord perçue comme un acte de rébellion, la pyramide est très vite récupérée par l’institution comme un outil de contrôle et de mise en conformité des élèves. La projection suivante part, elle aussi, d’un geste de transgression. Dans Gibier (Abel Ferry, 2026), également diffusé au NIFFF il y a quelques mois, un groupe de jeunes militants infiltre un abattoir de campagne pour dénoncer les conditions de mise à mort des porcs. Mais l’opération dégénère : surpris par des vigiles veillant sur l’exploitation, les jeunes gens deviennent à leur tour des cibles. Ce qui devait n’être qu’une action militante bascule en traque violente à travers la forêt environnante, avec Olivier Gourmet comme chef de la contre-offensive. Cette coproduction franco-belge repose avant tout sur une ambiance, Abel Ferry privilégiant une mise en scène sensorielle ; sa caméra épouse bien souvent les corps dans un espace naturel transformé en lieu autant mental que physique. Reste que ce cinéma de la traque donne l’impression de favoriser l’atmosphère au détriment du sens. Dans certains cas, le minimalisme narratif peut constituer un choix fort ; mais ici, force est de reconnaître qu’il masque essentiellement un défaut d’assemblage. Les motifs des traqueurs, prêts à tuer les intrus comme du gibier, restent flous. Le spectateur se retrouve face à une suite de séquences dont la progression dramatique peine à faire sens. L’écriture des personnages n’est pas non plus une ligne de force du film : ceux-ci ne sont que des supports de situation, sans réelle épaisseur psychologique.

« Imposters » de C. Phillips © Tous droits réservés
Autre histoire de village boisé, mais dont les forêts alentour semblent abriter une étrange grotte ouvrant sur des réalités alternatives. Imposters (Caleb Phillips, 2026) est en lice pour le Golden Raven de la compétition internationale. Remarqué lors de la dernière édition du SXSW, ce thriller psychologique est porté par la performance magistrale de Jessica Rothe. L’actrice y incarne Marie, installée à la campagne avec son époux Paul (Charlie Barnett) et leur bébé, après avoir quitté la ville. Lors d’une fête de quartier organisée chez eux, l’enfant disparaît sans laisser de trace. L’enquête qui s’ensuit devient d’abord l’occasion d’explorer les fragilités du couple, tandis qu’un voisin énigmatique, Orson (Bates Wilder), principal suspect de l’enlèvement, affirme savoir comment récupérer leur bambin : il suffirait d’explorer la grotte située dans les bois qui bordent leur propriété. Marie s’y résout et revient peu de temps après, les bras chargés d’un bébé en parfaite santé, malgré les jours écoulés. Mais s’agit-il seulement de leur enfant ? Le second long métrage de Caleb Phillips prend appui sur un concept prometteur, qui n’est cependant jamais entièrement maîtrisé ; le film semble lui-même suggérer que le plaisir du mystère l’emporte sur celui de sa résolution. Si Imposters parvient à se concentrer – souvent avec justesse – sur les tressaillements psychologiques et intimes d’un couple au bord de la rupture, il se perd néanmoins dans les méandres d’une intrigue qui dérive progressivement du thriller vers une science-fiction aux contours peu convaincants. La grotte aux secrets n’est pas tant filmée comme les « rooms » paranormales de Twin Peaks (Mark Frost & David Lynch, 1990-2017) – lieux d’une inquiétante étrangeté – que comme un couloir aseptisé, trop propre, trop lisse, à l’image du film lui-même. Dans son intrigue principale, la narration repose surtout sur des facilités de mise en scène et sur des torsions de construction destinées à produire l’illusion d’une architecture subtile et solidement agencée, dont les artifices finissent par apparaître.

« Deathstalker » de S. Kostanski © Tous droits réservés
La grande salle du Palais 10 accueille ensuite la première mondiale de Corporate Retreat (Aaron Fisher, 2026), en présence de son réalisateur et d’une bonne partie du casting, mais sans Rosanna Arquette, qui y tient un second rôle. Les jeunes cadres dynamiques d’une boîte technologique en pleine ascension sont conviés à un team-building dans un centre de séminaire isolé au milieu du désert. Ce qui devait être un moment de détente et de cohésion entre collègues se transforme bientôt en authentique jeu de massacre. Pris au piège du luxueux complexe, ces jeunes ambitieux, qui semblent tout droit sortis de magazines de mode, sont la cible de la vengeance de leur ancien patron psychopathe. Il les soumet à diverses épreuves qui entraînent l’élimination – comprenez : la mort, de préférence gore et graphique – des protagonistes, l’un après l’autre. Hyper programmatique, le film ne brille guère par son scénario, bien trop lisible, et chaque nouvelle étape n’est en réalité qu’un simple prétexte aux effusions d’hémoglobine. Les défis s’enchaînent jusqu’à l’épuisement, sans enjeu ni tension dramatique – d’autant que l’identité de l’unique rescapé(e) laisse rapidement peu de doute. Sans craindre la répétition, certaines séquences s’étirent à outrance, rejouant la même épreuve avec chaque personnage, comme cet arrachage d’œil imposé en gros plan à chacun des survivants. Le week-end se termine avec une projection de minuit attendue par les aficionados du genre : Deathstalker (2025) de Steven Kostanski, qui revient cinq ans après Psycho Goreman (2020), déjà présenté au BIFFF en son temps. Ce nouvel opus est un remake du film éponyme de 1983, premier d’une série de dix longs métrages produits par Roger Corman avec l’Argentine. Malgré un budget limité, le film rend un bel hommage aux sword and sorcery fauchés des années 1980. Dans le royaume fantastique d’Abraxeon, l’anti-héros Deathstalker (Daniel Bernhardt), cynique et opportuniste, erre sur les champs de bataille et détrousse les cadavres. Au gré de ses pérégrinations, il s’empare d’un talisman magique, qui attire aussitôt un troll bicéphale et toute une galerie de créatures au design inventif, animées grâce à des effets spéciaux à l’ancienne qui font tout le sel de cette réinterprétation. Suivant les recommandations d’une sorcière, le guerrier part alors en quête, dans l’espoir de briser la malédiction. Un plaisir délicieusement rétro, qui a su ravir les plus noctambules des festivaliers.
Jours 4 et 5 • From Rome (and Turkey) with love
La première semaine du festival bruxellois voit débuter la compétition européenne avec deux films. Dans Kyma, l’onde mystérieuse (Romain Daudet-Jahan, 2025), un adolescent solitaire découvre une créature énigmatique – une entité sonore vivante qu’il apprivoise sans comprendre le danger qu’elle représente. Ce récit, dont le public cible est clairement adolescent, mêle apprentissage, amitié et menace diffuse. 100 Nights of Hero (Julia Jackman, 2025) se déroule également dans un univers fantastique, qui évoque l’Angleterre sous les Stuart. Cherry (Maika Monroe), une femme promise à un mariage arrangé, tente de résister à un pari misogyne en s’alliant avec sa servante, Hero (Emma Corrin). Chaque nuit, celle-ci raconte une histoire au séducteur afin de le distraire et de retarder la consommation du pari. À mesure que les récits s’enchaînent, une relation intime et résistante se tisse entre les deux femmes, transformant progressivement ce jeu de pouvoir en récit d’émancipation et de désir. Mais les deux films qui ont le plus marqué le public n’étaient pas en compétition. D’abord, The Forbidden City (Gabriele Mainetti, 2025), que Fais Pas Genre avait découvert lors de la dernière édition du PIFFF. Mainetti signe ici une œuvre profondément hybride, à la croisée du polar italien et du cinéma d’action d’inspiration asiatique. Loin d’un simple mélange de genres, le film organise une véritable friction entre ces deux traditions, faisant de Rome un espace fragmenté où coexistent des mondes qui ne se rencontrent jamais tout à fait. L’autre découverte nous vient de Turquie : The Turkish Coffee Table (Can Evrenol, 2025) est en fait un remake du film espagnol Accident domestique (Caye Casas, 2025). Récemment devenu parent, un couple en crise cherche à reconstruire une forme de stabilité. Lors d’une sortie banale, l’homme insiste pour acheter une petite table basse – objet dérisoire en apparence, mais qui devient rapidement le centre d’un drame irréversible. De retour chez eux, un accident domestique d’une extrême violence survient, plongeant le personnage masculin dans une spirale de panique et de dissimulation, tandis que la vie quotidienne continue autour de lui, comme si de rien n’était.
Jour 6 • Enfants rois

« The Holy Boy » de P. Strippoli © Tous droits réservés
Chaque jour au BIFFF apporte son lot d’attentes. Trois films sont de nouveau au programme aujourd’hui, et difficile de ne pas avoir entendu parler du succès de The Holy Boy (2025) dans d’autres festivals. Le long métrage de l’italien Paolo Strippoli a notamment décroché le prix du jury Ciné+ Frisson à l’occasion du Paris International Fantastic Film Festival 2025. Avec ses accents folk horror singuliers – assez rares dans le cinéma italien –, ce récit solidement construit nous mène à Remis, un village reculé des Alpes, où un ancien champion de judo s’apprête à se reconvertir en professeur d’EPS. Au contact des habitants, Sergio (Michele Riondino) découvre que, depuis la catastrophe ferroviaire qui a endeuillé la localité, tous exorcisent leurs souffrances en enlaçant Matteo (Giulio Feltri), un adolescent aux talents surnaturels. Cet enfant sacré absorbe le mal-être du village, au prix de sa propre existence, reléguée au second plan. Toute l’intelligence de la narration consiste à passer progressivement – presque subrepticement – d’un point de vue vers un autre, jusqu’à épouser celui de Matteo. Ce glissement tisse une trame qui entraîne avec elle le destin de l’adolescent : en se rebellant pour s’approprier ce qu’il est, longtemps refoulé, il laisse s’évanouir la figure sainte qu’il incarne collectivement. Les douleurs absorbées ne se dispersent pas au vent : elles se cristallisent en lui, faisant de ce garçon une figure en réalité damnée et corrompue par la souffrance communautaire, comme le montre une des scènes les plus marquantes du final. Si l’on peut regretter que les révélations principales passent par des dialogues explicites filmés en champ contrechamp – où le voisin énigmatique ne sert qu’à dévoiler les secrets –, The Holy Boy distille une ambiance à la fois pesante et chargée de mystères, digne des meilleurs folk horror.

« Nightborn » de H. Bergholm © Tous droits réservés
Il est aussi question d’enfance et de folk horror dans Nightborn (2026), le second long métrage de la réalisatrice finlandaise Hanna Bergholm. Concourant pour le Méliès d’argent, le film faisait partie de la sélection officielle de la dernière Berlinale. Il raconte l’histoire de Saga (Seidi Haarla), une Finlandaise, et de son mari britannique Jon, incarné par Rupert Grint, que l’on n’avait plus vu sur grand écran depuis Knock at the Cabin (M. Night Shyamalan, 2023). Comme d’autres récits récents, le film de Bergholm interroge frontalement la souffrance et les difficultés psychologiques que les jeunes mères peuvent éprouver. Saga et Jon s’installent dans la maison d’enfance délabrée de la jeune femme, lovée au cœur d’une forêt finlandaise. Après avoir fait l’amour dans les bois, elle tombe enceinte et donne naissance à leur premier enfant. Mais le bébé n’est pas celui qu’on attendait : dos velu, coccyx trop apparent, Kuura n’est pas un enfant « normal ». Il hurle sans interruption et semble davantage attiré par le sang que par le lait de sa mère. Celle-ci essaie désespérément de ressentir de l’amour devant cette progéniture qui a tout d’un monstre. La mise en scène ne cesse de nous ramener à l’enjeu central : le chérubin est-il un bébé troll, objectivement monstrueux, ou la projection d’une mère en souffrance face à l’épreuve de la maternité ? Kuura n’est jamais filmé frontalement : l’enfant se dévoile par bribes, laissant planer le doute. Les clins d’œil à Rosemary’s Baby (Roman Polanski, 1968) sont évidents ; largement reléguée hors champ, la présence du bébé est pourtant constante, ses hurlements envahissant l’image depuis l’extérieur du cadre, nous faisant partager la frustration et l’impuissance de la mère. Le scénario gagne en impact en refusant d’expliciter le folklore qui l’entoure, laissant le mythe agir comme une présence diffuse plutôt que comme un cadre interprétatif. Les codes du folk horror servent ainsi davantage de matrice à une allégorie des affres du rapport maternel à la progéniture. Enfin, la soirée se termine par la diffusion de Zhaza (Darkhan Tulegenov, 2025), un thriller venu du Kazakhstan qui nous immerge dans le quotidien corrompu de la police locale. La fiction bascule lorsque Aslan (Yerzhan Tusupov), désormais major dans une région reculée des steppes, comprend que sa fille a été abusée par son supérieur et ses collègues lors d’une soirée de débauche à laquelle il participait lui aussi. Le film raconte alors la vengeance du père, qui retient l’agresseur en otage après lui avoir tiré dans les parties intimes. Dans une sorte de huis clos survolté et sanglant, qui emprunte aux codes du film d’action de série B avec plus ou moins de brio, la police tente de libérer le captif, tandis que son ravisseur s’acharne à repousser les assauts de plus en plus musclés de ses anciens collègues. Ainsi s’achève une journée bien remplie, où les figures d’enfants et d’adolescents auront servi de principaux déclencheurs des récits.


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