La Nuit du loup-garou


Grâce à la somptueuse édition haute définition proposée par Elephant films, nous avons aujourd’hui la chance de plonger à nouveau dans les yeux fiévreux du premier loup-garou de la Hammer. Sous la direction de l’orfèvre Terence Fisher, La Nuit du loup-garou (Terence Fisher, 1961) est l’un des grands rôles d’Oliver Reed et un incontournable pour les fans de la Hammer. Et on sait qu’ils sont nombreux sur FPG !

Un loup-garou aux yeux bleus et à la fourrure grise à moitié caché dans l'ombre.

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Eyes wild Wolf

Par où commencer lorsque l’on évoque La Nuit du loup-garou (Terence Fisher, 1961) ? Rappelons tout d’abord que c’est le film d’un grand cinéaste de la Hammer Film Productions (lire notre article sur Hammer, L’âge D’or • 1966-1969), que les fans de cinéma de genre connaissent pour Frankenstein s’est échappé (1957) ou Le Cauchemar de Dracula (1958) et que c’est la première production de ce mythique studio à centrer son intrigue sur un lycanthrope. Précisons également que le loup-garou existait bien évidemment auparavant au cinéma – en 1913, Henry MacRae réalise The Werewolf, court-métrage aujourd’hui perdu, considéré comme la première apparition de la créature mi-loup mi-homme sur les écrans – mais que c’est la première fois qu’un film essaye de décrire avec autant de profondeur, de tragique et de précision les origines de ce mythe. De plus, le loup-garou a longtemps été un personnage secondaire des grands films d’horreurs des années 1940 et 1950 – notamment chez Universal – , qui apparaissait alors pour accompagner d’autres créatures, que ce soit Dracula ou la créature de Frankenstein. Mais ici, avec La Nuit du loup-garou (Terence Fisher, 1961), le monstre arrête d’être un sidekick et devient le personnage principal de sa propre histoire.

Un loup garou aux poils grisonnant agonisant au sol avec du sang qui lui sort de la bouche

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Pour raconter la genèse de la créature, Terence Fisher et son scénariste Anthony Hinds (sous le pseudonyme de John Elder) font un choix narratif audacieux. Il y a trois actes bien distincts, comme trois films en un, qui se déroulent avant la naissance du personnage principal, pendant son enfance, puis à l’âge adulte. Et pour lier ces trois époques, le cinéaste choisit un motif formel et thématique qui intéresse tout cinéphile : le regard. Le long générique d’ouverture annonce immédiatement la couleur. Sur les notes cuivrées et angoissantes de la partition de Benjamin Frankel, l’écran est envahi par les yeux d’un personnage en pleine transformation. Ainsi, le film commence sur un regard qui se brouille et qui s’ensauvage, à la fois comme un flashforward de ce qui arrive, mais surtout comme un indice sur le discours du film. Il s’agira pour Terence Fisher de démontrer que la pire des malédictions, ce n’est pas de se transformer en créature assoiffée de sang, mais d’être vu comme tel par la foule, par nos pairs, en bref, par la société.

Le premier film dans le film suit le parcours maudit des parents biologiques du héros. Dans l’Espagne du XVIIIe siècle, un mendiant de passage lors de la noce d’un cruel et décadent marquis est jeté au cachot pour avoir eu l’audace de quémander de la nourriture. Cette première partie est un drame historique d’une noirceur absolue, la séquence avec le mendiant demeurant particulièrement intéressante puisqu’elle observe comment les puissants jouent avec les plus faibles. Le marquis, archétype du noble corrompu par son propre pouvoir, lui promet nourriture et sécurité avant de le jeter dans les oubliettes pour son seul divertissement. Le tyran se moque de ce personnage, que l’on pense tout d’abord être le protagoniste,  et se permet d’acheter sa vie. Par des années d’isolement, de faim et de ténèbres, il le transforme littéralement en bête sauvage, en un monstre tapi dans l’ombre de sa prison. Le mal ne vient pas de l’au-delà, il est une création sociale, le fruit pourri de l’injustice humaine. Dès les premières minutes du film, la thèse de Fischer est assénée.

Loup-garou sur le rebord d'une maison en pierre, fumée rose à l'arrière-plan, dans un village.

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Quelques années plus tard, une jeune servante, muette de naissance, subit les assauts de ce même marquis vieillissant. Pour avoir refusé ses avances, elle est jetée à son tour dans le même cachot. C’est là que l’horreur atteint son paroxysme : elle est violée par ce qu’il reste du mendiant, devenu fou et lui-même cruel. Elle parvient à s’enfuir, trouve refuge chez un savant au cœur pur, Don Alfredo Corledo, mais finit par mourir en accouchant d’un enfant : Léon, qui deviendra le véritable protagoniste de l’histoire. A ce stade du film, pas de loup-garou en vue et aucune malédiction n’est mentionnée, mais au fond le principe est déjà là avec ces personnages en marge de la société. Le parcours de cette servante muette est particulièrement touchant et donne à ce premier acte une dimension de tragédie antique. Ne pouvant s’exprimer par la parole, toutes ses émotions passent par ses yeux. Encore une fois, la question du regard est essentielle. Le regard de convoitise du marquis, celui, bestial, du mendiant, et enfin celui terrifié et suppliant de la servante. C’est dans ce croisement de regards viciés que naît la malédiction personnifié par Léon, le fruit d’un viol et surtout le produit d’une société cruelle et malade. Contrairement à Dracula qui choisit le mal ou à Frankenstein qui défie Dieu, le monstre ici est une victime absolue de la cruauté des hommes avant même d’avoir poussé son premier cri.

La deuxième partie est centré sur l’enfance de Léon, élevé avec amour par Don Alfredo et sa gouvernante Teresa. Mais le garçon, né le jour de Noël – un affront blasphématoire où le fruit du péché suprême vient au monde le jour de la naissance du Christ –  découvre très vite sa  malédiction. Le film se déroule en Espagne et cette délocalisation du mythe insuffle au film une ambiance hispanique poisseuse, marquée par un catholicisme extrême. La religion pèse d’un poids écrasant sur le film, le destin de Léon s’inscrivant dans une fatalité toute biblique. Le seul moyen de terrasser la créature est une balle en argent et les personnages doivent faire fondre un crucifix béni pour forger la munition fatale. Dès l’enfance, lors des nuits de pleine lune, Léon se transforme et décime les troupeaux de moutons environnants. Mais le film fait le choix malin de nous placer, pour cet acte, du point de vue des parents. Ainsi, on ne voit jamais la transformation de Léon en monstre et on ne peut qu’observer le faisceau d’indices qui le désigne : ses rêves de bétail, les traces qui mènent à sa chambre ou encore sa fenêtre ouverte. En bref, le film réussit à créer une forme de suspens autour du secret de Léon, et surtout de la manière dont cela va se manifester. Ses parents adoptifs, conscients du mal qui ronge l’enfant, tentent de le protéger du chasseur du village et des villageois qui traquent sans relâche ce tueur de bétail. Fisher pose la question de l’éducation et de l’amour face au déterminisme génétique et à la malédiction. Le regard bienveillant que Don Alfredo et Teresa posent sur cet enfant est la seule chose qui le sauve du regard violent et inquisiteur que le reste de la communauté pose sur le loup. L’amour est présenté ici comme l’unique remède temporaire contre la sauvagerie. Tant que Leon est entouré de ce halo d’affection et de compréhension, la bête est contenue, jusqu’au troisième acte.

Un loup garou aux poils grils tient dans ses bras une femme brune évanouie portant une grande robe ocre

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Nouvelle ellipse et nous entrons dans le dernier acte ou notre loup-garou atteint l’âge adulte. Sous les traits de Oliver Reed dont c’est ici le tout premier grand rôle, Léon est un jeune homme tourmenté conscient de la noirceur qui bouillonne dans ses veines. Reed apporte une physicalité impressionnante au rôle, il transpire, il souffre et il gémit. Sa lycanthropie est vécue comme une maladie incurable, une addiction destructrice qui le ronge de l’intérieur. Dans cette partie finale, l’importance du regard prend une tournure tragique et romantique, Léon tombant éperdument amoureux de la belle Cristina, la fille de son employeur. Comme dans l’enfance avec ses parents adoptifs, les yeux amoureux de Cristina ont le pouvoir miraculeux de repousser la malédiction. Mais la société, incarnée par le père de Cristina qui refuse cette union au nom des différences de classes (renvoyant ainsi Léon à ses origines misérables), sépare les amants. Enfermé dans une cellule, écho tragique au cachot de son père biologique, il supplie qu’on l’extermine. Le maquillage exceptionnel de Roy Ashton, qui donne au loup-garou de Fisher une apparence moins animale mais infiniment plus triste et pathétique que celui de Lon Chaney chez Universal, participe à cette empathie totale du spectateur. À travers les poils et le sang, ce sont toujours les yeux horrifiés d’Oliver Reed que l’on voit, spectateur de sa propre monstruosité.Blu-Ray du film La Nuit du loup-garou édité par Elephant films.

Cette édition est accompagnée de deux suppléments et d’un livret. Ce dernier, intitulé L’éternel retour de Dracula, Frankenstein & Co.  est écrit par Nicolas Stanzick, spécialiste de la Hammer, écrivain de l’ouvrage de référence Dans les griffes de la Hammer  et amoureux de la revue Midi-Minuit Fantastique. Il explique dans ce livret ce qui faisait le succès des films de la Hammer et pourquoi il considère que ce studio marque profondément l’histoire du cinéma de genre. Il revient dans les suppléments vidéos pour donner des précisions sur le film. Dans le premier supplément, intitulé La Petite Boutique des Horreurs il synthétise l’histoire de la Hammer et explique brièvement l’histoire du studio. Le second supplément, particulièrement intéressant et largement documenté se concentre sur le long-métrage en expliquant les différences entre le film et le livre qu’il adapte. L’appareil critique autour du film est donc entièrement assuré par Nicolas Stanzick, un choix cohérent et réussi qui permet d’apporter un ensemble de clés de lecture, qu’elles soient historiques, esthétiques ou critiques au visionnage du film.


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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