Harry Hole • Saison 1


Il y a des figures littéraires qui, par leur noirceur, leurs fêlures et leur complexité, finissent par engloutir l’imaginaire collectif et redéfinir tout un genre. Harry Hole est incontestablement de celles-là. Depuis plus de vingt-cinq ans, sous la plume acérée de l’écrivain norvégien Jo Nesbø, cet inspecteur alcoolique, cynique mais tragiquement génial, traîne sa grande carcasse dans les bas-fonds d’Oslo. L’adaptation sérielle de cet univers moite et poisseux était un serpent de mer, une promesse sans cesse repoussée par les fans (surtout après le très tiède essai cinématographique Le Bonhomme de Neige de Tomas Alfredson, en 2017). Netflix a enfin conjuré le sort en dévoilant la saison 1 de Harry Hole (également titrée Jo Nesbø’s Detective Hole, pour rappeler que l’auteur est également showrunner de la série). En neuf épisodes d’une densité étouffante, la plateforme offre aux amateurs de polar nordique une fresque magistrale qui fera date. Entre une traque rituelle sanglante, une guerre fratricide au sein de la police et une canicule accablante qui fait fondre l’asphalte norvégien, plongeons dans les entrailles d’une série vertigineuse.

Harry Hole et une mèdecin légiste accroupis sur un corps dans une salle de bains ; scène de Harry Hole saison 1.

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La soif du mal

Pour mesurer l’ampleur de l’événement, il faut d’abord se tourner vers le papier. Créé en 1997, Harry Hole est devenu l’archétype moderne du détective brisé et Jo Nesbø utilise donc ce vieux modèle du flic alcoolique – tout comme bien d’autres écrivains contemporains, Michael Connelly et son Harry Bosch en tête. Harry est un homme hanté par ses fantômes, dont le foie est aussi abîmé que l’âme, mais doté d’un instinct de chasseur hors du commun. Le choix de Netflix et de Jo Nesbø – qui officie ici en tant que créateur et showrunner – de ne pas commencer la série par le premier roman (L’Homme chauve-souris) est surprenant. En adaptant directement L’Étoile du Diable, le cinquième tome de la saga littéraire paru originellement en 2003, la série nous plonge in medias res dans le moment le plus critique et désespéré de la vie de son protagoniste. Ce choix provoque tout d’abord une confusion chez le spectateur et on essaye durant les premiers épisodes de reconstruire le puzzle des relations d’Harry. La série remédie à ce problème par des dialogues introductifs peu subtils. On pense à ces nombreuses séquences ou Harry évoque des personnages en expliquant longuement sa relation avec eux, comme “ce chauffeur de taxi à qui je viens d’adresser la parole est en vérité mon meilleur ami depuis des années”.

Harry Hole sur son ordinateur portable, dans son salon, au milieu de cannettes et de bouteilles d'alcool vides.

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Au fond ce choix a aussi du bon puisqu’il nous place dans le cœur de l’action et dans l’esprit embrumé de ce personnage alcoolique. Dès les premiers épisodes, Harry est au fond du trou. Menacé de licenciement imminent, noyé dans les vapeurs de Jim Beam après la perte tragique d’un de ses proches collègues, il est l’ombre de lui-même. Ce parti pris scénaristique évite les écueils d’une origin story souvent laborieuse. Le spectateur est sommé de prendre le train en marche, d’accepter ce héros imparfait dans toute sa splendeur crépusculaire. Le format de neuf épisodes, d’environ une heure chacun, permet une dilatation du temps qui sert parfaitement le récit. Là où un long-métrage aurait dû charcuter les sous-intrigues et sacrifier la psychologie sur l’autel de l’action, la série prend le temps d’installer son malaise. Le rythme est lent et permet à la mise en scène de s’attarder sur chaque personnage. La bande originale, composée par les légendaires Nick Cave et Warren Ellis (habitués des atmosphères poisseuses), suit cette même ligne directrice et ajoute une couche de mélancolie. Leurs nappes sonores grondent sourdement en arrière-plan, accompagnant la descente aux enfers de l’inspecteur comme une complainte funèbre.

Au cœur de la série, la mécanique scénaristique se révèle diabolique. L’intrigue tresse deux fils narratifs distincts qui finissent par s’étrangler l’un l’autre, plaçant le protagoniste dans un étau insoluble. D’un côté, nous suivons une intrigue relativement classique pour les polars norvégiens : la traque haletante d’un tueur en série ritualiste. Une femme est retrouvée assassinée dans son appartement, mutilée de son index, avec un mystérieux diamant taillé en forme de pentagramme – l’étoile du diable qui donne son titre au roman – glissé sous la paupière. Très vite les cadavres s’accumulent selon une logique effrayante. Harry, malgré sa suspension quasi-actée, est rappelé d’urgence aux affaires par sa hiérarchie, il reste le seul profiler du pays capable de comprendre la logique de ce prédateur. Cette enquête est un thriller psychologique relativement classique qui multiplie les fausses pistes avec maestria. La mise en scène nous fait ainsi épouser le point de vue de plusieurs personnages, nous poussant à la poursuite de nombreux suspects qui semblent prometteur. De l’autre côté, et c’est ce qui donne à cette saison 1 son intérêt, il y a la guerre intestine ravageant le commissariat d’Oslo. Harry Hole est viscéralement persuadé que son collègue, le très respecté et charismatique inspecteur Tom Waaler, est en réalité un flic profondément corrompu, chef d’un réseau de trafic d’armes et responsable direct de l’assassinat de l’ancien partenaire d’Harry. Waaler est l’antithèse absolue de Hole, propre sur lui, adulé par sa hiérarchie et politiquement habile. Le drame absolu se noue lorsque leurs supérieurs, aveugles à ce conflit, les obligent à collaborer sur l’affaire du tueur en série. Cette cohabitation forcée est une véritable bombe à retardement. L’intrigue policière sert de catalyseur à un affrontement moral de haute volée : Harry doit résoudre les meurtres tout en cherchant secrètement les preuves pour faire tomber son partenaire. Waaler, lui, tente d’utiliser les faiblesses d’Harry (son alcoolisme et son amour pour ses proches) pour le détruire de l’intérieur, jouant au chat et à la souris. Le scénario excelle à nous démontrer que le monstre le plus dangereux n’est pas forcément celui qui mutile des femmes dans l’ombre, mais celui qui porte un insigne, incarne la loi et sourit complaisamment à la presse.

Un homme élégant, tout de noir vêtu, tient un sac en cuir dans sa main, s'apprêtant à quitter les toilettes de ce qui semble être un bar, dont les murs sont taggés ; plan issu de la série Hary Hole saison 1.

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Pour qu’une dynamique d’une telle intensité fonctionne à l’écran, il fallait un casting absolument irréprochable. Dans le rôle-titre, le Norvégien Tobias Santelmann livre une performance incandescente qui fera date. L’acteur a capturé toute la physicalité lourde du personnage, cette démarche chaloupée de l’ivrogne fonctionnel, ce regard rougi et perdu dans le vide, cette voix rocailleuse ravagée par le cynisme et le tabac. Il est magistral dans ses moments de fulgurance intellectuelle, lorsqu’il décrypte une scène de crime avec la précision clinique d’un chirurgien, et il est surtout bouleversant dans ses moments de perdition totale et dans les séquences physiques : on pense ici à une séquence ou il doit arrêter un tueur en sautant de toit en toit. Face à Santelmann, Joel Kinnaman (révélé mondialement par The Killing (Søren Sveistrup, 2007-2012), RoboCop (José Padhiha, 2014) et Suicide Squad (2016) de David Ayer) trouve en Tom Waaler un rôle d’antagoniste d’une envergure rare. Il aborde Waaler comme un prédateur en costume-cravate, un sociopathe narcissique manipulant son monde avec un charme vénéneux. Son arrogance physique, sa posture impeccable et sa maîtrise de soi contrastent violemment avec le délabrement total de Harry. Leurs dialogues sont des duels où l’animosité viscérale transpire sous la fausse politesse professionnelle. L’alchimie entre ces deux acteurs porte la série à un niveau de tension irrespirable. Joel Kinnaman est parfois à la limite du cabotinage (cette séquence de danse ou il est excité par son propre reflet) mais cela renforce son côté faussement calme et sa personnalité manipulatrice et toxique.

S’il est un dernier élément qui finit de sacrer Harry Hole comme une œuvre unique, c’est son atmosphère géographique et climatique. Lorsqu’on évoque le nordic noir, comme genre cinématographique et littéraire, on pense inévitablement aux paysages enneigés, à la nuit polaire sans fin et aux teintes bleutées et glaciales. La série de Netflix balaie ces stéréotypes en choisissant pour toile de fond une canicule historique qui s’abat sur Oslo. Ce choix climatique (parfaitement fidèle au roman d’origine) fait que la photographie délaisse les tons froids pour des teintes jaunes, ocres, saturées et malades. Le soleil norvégien, ne se couchant presque jamais à cette période de l’année, crée une lumière agressive et omniprésente. Les couleurs de la ville se fondent avec celles du whisky, renforçant l’immersion avec le personnage. Cette chaleur étouffante agit sur le récit comme un véritable révélateur psychologique et sociologique, les personnages transpirent à grosses gouttes en permanence et leurs chemises collent à la peau. Le sound design amplifie cette oppression et nous entendons le bourdonnement des ventilateurs bon marché, le bruit des mouches autour des cadavres et le vrombissement de la ville suffocante : Oslo entière semble au bord de la crise de nerfs, prête à imploser à la moindre étincelle. Il ne reste maintenant plus qu’à espérer que ce succès critique et public permette l’adaptation des autres tomes de cette saga monumentale, car l’addiction à l’inspecteur Hole, elle, ne fait que commencer.


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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