Accident Domestique


Second long-métrage du réalisateur espagnol Caye Casas, Accident domestique (2025) se veut un mélange savamment dosé entre horreur brute et gaudriole noire anthracite. Alors que le titre sort chez ESC Éditions, c’est l’occasion de vous plonger dans un film comme on en voit peu en Europe et de mesurer votre tolérance à l’horreur et à l’humour…

Vue de dos, une femme fait face à Estafania de los Santos et David Pareja, en pleine rue, de nuit issu du film Accident Domestique.

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Plan de table

Le pitch est minimaliste mais nous forcera à spoiler gentiment pour approfondir notre avis sur Accident domestique. Maria et Jesus forment un couple où les tensions s’accumulent. Suite à de récents travaux dans leur appartement et à l’arrivée d’un bébé dans le foyer, ils décident d’acheter une table basse, en verre. En fait, c’est surtout Jesus qui insiste pour acquérir le meuble, soulignant par la même occasion les dissonances au sein du couple. Alors que Maria est partie faire une course, Jesus assemble le meuble, mais une vis manque. Ce détail anodin va précipiter leur existence dans le tragique le plus total. Nous reviendrons plus bas sur l’élément déclencheur et les conséquences, mais en l’état, le synopsis avait tout pour nous séduire ; le cinéma espagnol ayant prouvé depuis longtemps son appétence pour les sujets décalés remettant en cause l’existence même des personnages – on pense notamment à Almodovar par certains aspects, mais surtout à Alex de la Iglesia et à des films tels que Mes chers voisins (2000). Dans Accident domestique, l’horreur ne vient pas de monstres ou de fantasmes macabres, mais bien du quotidien et de ses hasards et malchances. Un parti pris accentué par le choix du huis clos.

Une adolescente au visage blasé porte un chien dans ses bras devant un mur blanc dans Accident Domestique.

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La promesse est donc belle, mais très vite, une fois les conséquences de la vis manquante dévoilée, Accident domestique s’embourbe dans d’innombrables poncifs. ALERTE SPOILER : même si elle est hors champ, le verre de la table décapitant le bébé fait un drôle d’effet. Que l’on soit parents ou non, ce concept d’un accident domestique aussi extrême et fatal est une idée bien trop repoussante et insupportable pour être un sujet humoristique sur le long terme. Car Jesus ne va pas assumer son manque de vigilance et va s’enferrer dans de nombreux mensonges pour éviter de se confronter à son épouse. Cela donne lieu à une succession de scènes vaudevillesques assez répétitives qui peinent à justifier leur simple utilité ou existence. Si cela aurait pu fonctionner le temps d’un court-métrage – et encore – la durée de quatre-vingt-dix minutes rend la chose exagérément étirée pour pas grand-chose. Le problème est surement très subjectif – Accident domestique est peut-être de ses œuvres qui divisent – mais force est de constater que, sur votre serviteur, cela a eu l’effet d’un repoussoir. C’est bien simple, depuis A Serbian Film (Srdjan Spasojevic, 2010), je n’avais pas vu une telle volonté de dégrader le corps d’un nouveau-né avec une gratuité morbide.

C’est d’autant plus dommage que la première séquence était empreinte d’une véritable singularité dans le filmage et dans le décalage de la situation. Mais il s’agit-là du climax d’un film qui peinera tout le long à confirmer et son penchant pour le saugrenu et sa maitrise formelle. Si l’arrivée du frère du « héros » viendra un peu re-dynamiser l’ensemble, Accident domestique s’embourbe dans un rythme bien trop bancal où le dispositif de Caye Casas n’évolue pas. Cela empêche le « rire » de fonctionner, mais aussi et surtout à la tension d’exister. Alors on constate que le cinéaste est en manque d’idées. D’idées scénaristiques et d’idées de mise en scène. Trop de plans constituants le long-métrage sont approximatifs ou statiques. Un manque de précision visuelle qui finit d’achever le film et donne une véritable impression d’amateurisme. Entre les mains d’un.e autre, peut-être que le côté nauséabond du scénario aurait pu être contrebalancé par une réalisation plus précise, mais il faudra s’en contenter et subir ce film sans vision. Ce ne sont pas les comédien.nes qui pourront rehausser le niveau car, entre le non-jeu de David Pareja et celui bien trop forcé de Estefania de los Santos, Accident domestique continue son naufrage…

On pourra aussi parler du traitement du personnage féminin, Maria, qui est montrée comme une grande castratrice quasi dépeinte comme la responsable indirecte de la « bévue » de son mari. Alors certes, le scénario dépeint un personnage masculin veule et minable, mais trop d’indices dans le film traduisent une misogynie crasse – comme la petite voisine de treize ans qui accuse Jesus d’avoir des intentions à son égard et que Caye Casas tourne en dérision de façon anachronique. Dans le making-of présent dans l’édition proposée par ESC, le réalisateur revient sur ses intentions sans approfondir véritablement cet aspect machiste de son film. D’ailleurs, dans le blu-ray, vous pourrez également retrouver un making-of d’Accident domestique peut-être plus intéressant que le film lui-même. En tous les cas, avec ce long-métrage, vous pourrez tester vos limites du bon gout et votre résistance à l’humour pour le moins particulier de son auteur. Le malaise pour le malaise ayant déjà démontré ses limites, ce film ne nous aura pas séduit, mais ne nous aura pas laissé indifférent. Et c’est peut-être là sa plus grande réussite…


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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