[Bilan 2025] Stephen King en majesté


Si l’on devait résumer l’année cinématographique 2025 en un seul nom, ce serait celui d’un septuagénaire vivant et écrivant dans une maison baroque dans le Maine. Avec pas moins de six adaptations, quatre sur le grand écran, deux sur le petit, l’œuvre de Stephen King a envahi nos écrans avec une force de frappe inédite.

Pennywise, le clown vu au fond d'un couloir gris, tenant un ballon de baudruche rouge, dans Ca welcome to derry adapté de l'univers de Stephen King.

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Crimes of the Future

Les participants de Marche ou crève courent sur une longue route goudronnée, sous surveillance militaire.

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L’année 2025 marque le retour en force de l’œuvre de Stephen King sous son angle le plus sombre et le plus politique, celui de son double maléfique, Richard Bachman. En exhumant Marche ou Crève et The Running Man, le cinéma de 2025 s’empare d’avertissements hurlés il y a quarante ans et qui trouvent à nouveau leur triste écho dans l’Amérique contemporaine. Pour comprendre la brutalité de ces adaptations, il faut d’abord comprendre qui est Richard Bachman. Créé à la fin des années 1970, ce pseudonyme était premièrement une simple ruse commerciale pour publier plus d’un livre par an, et deuxièmement un exutoire pour les récits les plus nihilistes, dépourvus de tout élément surnaturel. Là où King offre souvent une lueur d’espoir ou une rédemption par l’amitié, Bachman, lui, regarde le monde s’effondrer avec une froideur clinique. En adaptant ces romans, les réalisateurs Francis Lawrence et Edgar Wright puisent dans cette essence bachmanienne, une vision du monde où le système est structurellement conçu pour écraser l’individu. L’adaptation de Marche ou Crève par Francis Lawrence (cinéaste aguerri des Battle Royale par trois films de la saga Hunger Games) résonne violemment avec la culture américaine de 2025. Le concept — cent adolescents marchant jusqu’à ce qu’ils meurent pour un prix unique — préfigurait la dérive ultime de la téléréalité bien avant l’invention du genre. Le film met en scène un général, figure autoritaire et charismatique, joué par Mark Hammil, qui rappelle ces leaders populistes capables de transformer une exécution publique en un moment de communion nationale. Le fascisme y est montré par les séquences où la foule applaudit les marcheurs avant de les voir abattus. C’est l’image d’une Amérique qui s’est habituée à la violence d’État tant qu’elle est présentée comme un sport, et surtout comme une violence commise et autorisée par le gouvernement. En 2025, à l’heure de l’auto-optimisation permanente et de la compétition sauvage sur les réseaux sociaux, le long-métrage devient une métaphore de la jeunesse américaine, une génération à qui l’on répète qu’elle doit avancer ou mourir, sans jamais pouvoir s’arrêter, sous peine d’être éliminée par un système qui ne tolère aucune faiblesse.

Glen Powell arrêté par des forces de l'ordre tout de noir vêtues dans dans le remake de Running Man de Stephen King par Edgar Wright.

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Pour The Running Man l’idée est similaire, avec un jeu de traque violent, retransmis en direct à la télévision, par un État autoritaire et brutal. Si la version de 1987 avec Schwarzenegger était un film d’action coloré, le Running Man d’Edgar Wright en 2025 revient à la noirceur sociale – mais pas esthétique – du texte original. Ben Richards ne participe pas au jeu pour la gloire, mais pour payer les médicaments de sa fille mourante. C’est le portrait d’une Amérique où la survie est un luxe, et où les soins de santé sont devenus un levier de chantage pour les puissants. Le film dépeint une société étouffée par l’inflation, dans laquelle l’air même est devenu payant, et la pollution omniprésente. Dans ce contexte, les jeux de massacre télévisés servent d’exutoire et la brutalité à l’écran permet de canaliser la colère des pauvres, au lieu de se révolter contre les élites, ils parient sur la mort de leurs semblables. Le leader du réseau télévisé incarne l’archétype que Stephen King a souvent dénoncé chez Donald Trump, un manipulateur de vérités alternatives, capable de transformer une victime en coupable par la magie du montage vidéo. En 2025, le film montre comment la Fake News est l’arme ultime d’un système qui préfère divertir ses citoyens plutôt que de les nourrir.

La poupée maléfique de singe, jouant du tambour, dans l'adaptation de The Monkey de Stephen King.

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En somme, ces dystopies Bachman de 2025 décrivent une Amérique ayant fini par ressembler aux pires cauchemars qu’un jeune auteur du Maine écrivait, seul dans sa caravane, il y a près de cinquante ans. L’Institut, écrit sous le nom de King en 2019, rappelle plus directement la présidence de Donald Trump, puisque dans le roman – et la série – on y suit les péripéties d’un groupe d’enfants mutants, enfermés dans des prisons, pour que leurs pouvoirs soient utilisés par le gouvernement américain à des fins d’assassinats politiques. Ce pitch devait à l’origine évoquer les expériences de la CIA pendant les années 1950. Cependant, depuis que Trump a organisé et planifié l’enfermement et la séparation de familles d’enfants immigrés à la frontière états-unienne, il est devenu bien plus contemporain et actuel. Encore une fois, l’antagoniste est un État, prêt à manipuler son propre peuple pour perpétuer encore et toujours un cycle de violence. On remarque assez vite que plus de la moitié des adaptations de Stephen King, sorties sur nos écrans en 2025, s’attachent à cette thématique sombre. Même la série dérivée, Welcome To Derry, met en scène des militaires américains qui souhaitent utiliser une créature se nourrissant de peurs et de massacres, Pennywise, comme une arme, quitte à sacrifier une partie de la population américaine. De plus la série met en évidence un autre aspect des adaptions de 2025, l’idée que le passé hanterait le présent. Ainsi, dans la série, la notion de passé est omniprésente par la méthode même de fonctionnement de la créature (par cycles), tandis que la fonction même de la série – un prequel – insiste d’autant plus sur ce point. À plusieurs moments, pendant cette fournée d’une dizaine d’épisodes, on y aperçoit les crimes affreux commis par les Américains, que ce soient les violences racistes d’un simili-KKK ou la destruction de sanctuaires amérindiens. Dans les deux cas, ces violences commises par l’État américain (soit le gang raciste emmené par un shérif de la ville, soit les militaires entrainés par un de leurs dirigeants) profitent à Pennywise. Dans The Monkey, un jouet ressemblant à un singe est au cœur de ce cycle sans fin de violences. L’objet est un héritage familial violent jusqu’à l’absurde, avec son passé d’accidents éventreurs et des massacres sans fin. Cette malédiction transmise de génération en génération est ici la cause d’une série de morts absurdes, de la même manière que les crimes de l’Amérique hantent encore le présent.

Tom Hiddleston seul dans un vaste tipi de bois, baigné dans une douce lumière de soleil, dans l'adaptation de The Life of Chuck par Mike Flanagan.

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Si l’année 2025 nous a abreuvés de dystopies étouffantes, The Life of Chuck de Mike Flanagan se distingue par une approche radicalement différente. Certes, on y retrouve les obsessions de Stephen King — une apocalypse rampante, un système de santé en soins palliatifs et ce messie étrange communiquant via des panneaux publicitaires — mais le long-métrage refuse le nihilisme de Richard Bachman. Le cœur émotionnel de l’œuvre réside dans cette inversion temporelle fascinante, lors d’une séquence magistrale, un enfant se retrouvant face au fantôme d’un homme mourant. Ce qu’il ignore alors, c’est qu’il contemple sa propre fin. Contrairement au traumatisme habituel des récits d’horreur, cet avertissement venu du futur devient un moteur de vie, une invitation à chérir chaque seconde avant l’inéluctable. Ici, c’est le futur qui vient éclairer le passé pour lui donner son sens. Cette logique de temps circulaire s’est propagée de manière surprenante jusque dans la série Welcome to Derry. Alors qu’on attendait un prequel classique, le final a renversé la table et l’œuvre se révèle être une suite dissimulée. En faisant remonter le temps à la Créature après sa défaite dans Ça : Chapitre 2 (Andrés Muschietti, 2019) pour tenter d’éliminer les ancêtres du Club des Ratés, les showrunners rendent l’ensemble bien plus intéressant pour les spectateurs. Cette idée narrative dit surtout beaucoup de comment l’œuvre de King est réinterprétée par des regards postérieurs, donc futuristes. Le tout – livres et adaptations comprises – est un cycle sans fin, qui décrit avec minutie, la manière dont les États-Unis s’auto-détruisent depuis plus d’une cinquantaine d’années, se dévorant jusqu’à plus faim.


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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