Des années que nous l’attendions… La préquelle des films Ça (Andrés Muschietti, 2017 et 2019) est enfin arrivée sur la plateforme HBO Max ! Bienvenue à Derry (A. Muschietti & Jason Fuchs, depuis 2025) fait un bon de vingt-sept ans dans le passé pour explorer les origines du clown le plus terrifiant de la littérature et du cinéma : Pennywise alias Grippe-Sou en bon français.

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On ne dira jamais assez à quel point l’œuvre de Stephen King est immense et d’une grande richesse. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que le septième art lui fait les yeux doux depuis 1976 et Carrie au bal du diable de Brian De Palma : la littérature de King est tellement foisonnante, diverse et profonde que le cinéma y a vu une source quasi inépuisable de sujets. Rien qu’en cette année 2025, quatre films sont sortis sur grand écran – The Monkey (Oz Perkins), The Life of Chuck (Mike Flanagan), Marche ou crève (Francis Lawrence) et Running Man (Edgar Wright) – ainsi que deux séries, L’Institut (créée par Jack Bender) et donc Ça : Bienvenue à Derry (Andrés Muschietti & Jason Fuchs). Cette dernière, qui nous intéresse aujourd’hui, revient donc sur les origines du clown le plus illustre de ses romans, peut-être le personnage le plus emblématique de toute son œuvre. Et c’est donc Andrés Muschietti, réalisateur d’un Ça (2017) admirablement mené et d’un Ça : Chapitre 2 (2019) un poil moins convaincant, qui s’attèle à la tâche. Et là où nous pouvions craindre le fan service bas du front et une tentative de retour aux sources de la part du réalisateur passé sous les fourches caudines d’un DCEU agonisant avec The Flash (2023), force est de constater que le pari est réussi en grande partie !
Respectant les cycles de sommeils et réveils de Pennywise, la série fait donc un saut dans le temps, vingt-sept avant Ça – se déroulant en 1988 – et cinquante-quatre ans avant Ça : Chapitre 2 – qui se passait en 2016 pour les mauvais en calcul mental. Nous voilà donc en 1962, au bon vieux temps de la Guerre Froide et des cheveux gominés. Comme le veut la tradition depuis la sortie du roman en 1988, l’histoire commence par la disparition d’un enfant. Sans trop en dire pour ne rien gâcher – nous ferons un large encart spoilers pour cela – quatre enfants vont donc être pris pour cible par Ça, tandis que l’armée américaine mène des opérations très spéciales à Derry sous les yeux circonspects des natifs américains redoutant qu’une force maléfique ne soit libérée. On le voit très rapidement, les ambitions sont multiples dans Bienvenue à Derry : d’un côté on perpétue l’héritage des méfaits de Grippe-Sou en convoquant un gang d’enfants misfits, de l’autre on élargit la focale pour s’intéresser un peu plus au monde des adultes et à leurs débordements, et enfin, on tente d’inscrire la série à l’ensemble du multivers de Stephen King. Car oui, Ça : Bienvenue à Derry dresse des passerelles – parfois baroques, relevant plus du clin d’œil, mais le plus souvent très souvent pertinentes – avec bien des œuvres de l’auteur à succès…

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Rentrons doucement dans une zone spoilers. La liste des easter eggs de la série n’est certainement pas encore exhaustive à l’heure où l’on écrit ces lignes, mais certains sont très évidents. On notera par exemple les références à la prison de Shawshank du roman puis du film Les Évadés (Frank Darabont, 1994), celles plus mythologiques à La Tour sombre (on ne fera pas mention de l’adaptation au cinéma), ou encore au brouillard de The Mist, lui aussi adapté par Frank Darabont en 2007. Surtout, Andrés Muschietti fait ici une connexion aussi inattendue que géniale avec The Shining et Doctor Sleep en reprenant le personnage de Dick Hallorann, cuisinier de l’Overlook, possédant le « don du shining », lui permettant de ressentir les évènements passés et futurs. On le retrouve ici dans une version plus jeune, engagé au sein de l’armée américaine. Ce seront d’ailleurs ses supérieurs qui vont se servir de ses aptitudes pour remonter la trace de Pennywise. Là où Ça : Bienvenue à Derry aurait pu se vautrer dans le fan service le plus idiot, cette utilisation d’un personnage culte de l’univers de Stephen King permet au contraire d’élargir le spectre, d’aborder pour la première fois, frontalement, les origines cosmiques du clown dansant et d’amplifier la menace qu’il représente depuis des années.
Dans le téléfilm culte Ça, il est revenu (Tommy Lee Wallace, 1990), comme dans le diptyque de Muschietti, Grippe-Sou était présenté comme un croquemitaine aux pouvoirs surnaturels, mais jamais nous ne creusions véritablement pour connaitre sa vraie nature. Après tout, difficile de représenter à l’écran des origines aussi lointaines que celles de l’extraterrestre métamorphe : si dans le roman, l’écriture de King permet d’admettre celles-ci, les illustrer à l’image pourrait nuire à la dangerosité ou à l’aura de Ça. Il n’en est finalement rien. Par petites touches, Muschietti explique les origines de l’entité en osant une approche flirtant parfois avec le ridicule sans jamais amoindrir la dimension mystique de Pennywise. Les deux saisons à venir, qui remonteront également le temps en revenant sur les cycles de 1935 puis de 1908, continueront à coup sûr à préciser ses origines et pourquoi pas à montrer la lutte éternelle entre Grippe-Sou et Mathurin la tortue qui n’est ici, comme dans les films, que simplement suggérée. Bienvenue à Derry, dès les premiers épisodes, s’avère être une œuvre somme de l’univers de Stephen King – dans laquelle les différents romans sont déjà interconnectés – reprenant des motifs vus ici et là avec générosité et réussite et en osant une approche grand-guignolesque comme rarement d’autres adaptations de ses écrits l’avaient fait.

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Car la série est gore, peut-être bien plus que pouvaient l’être les deux films du cinéaste argentin. Dès son premier épisode – attention spoilers – en sacrifiant ce néo club des loosers auquel on pensait s’attacher, Muschietti n’y va pas de main morte et ose une approche quasi théâtrale du carnage où les boyaux côtoient des éclairages sur-appuyés et où les effets spéciaux osent toutes les outrances avec un bébé géant aux ailes de démon sortant d’un écran de cinéma. Le réalisateur ne se contente pas de refaire Ça, il met une pièce supplémentaire dans la machine pour accentuer son côté train fantôme/montagnes russes. Alors oui, ça tombe parfois dans le mauvais goût comme lors de la scène du cimetière où les CGI rappellent davantage The Flash que Mama (Andrés Muschietti, 2013), mais l’idée même de raccrocher l’expérience du spectateur aux origines foraines de la figure de Pennywise est très bien vue. Cela se fait au détriment de la peur – en le cachant une bonne partie du temps, puis en le montrant sous toutes les coutures, Grippe-Sou n’a clairement plus la force d’évocation de la séquence d’introduction du premier long-métrage où Georgie est assassiné – mais le curseur est volontairement déplacé pour évoquer la mythologie de King, aussi pour dresser le portrait d’une Amérique monstrueuse.
On le sentait venir puisque c’est un élément au cœur du premier Ça, l’intrigue de Bienvenue à Derry mène à la tragédie du Black Spot, soit un incendie criminel où bon nombre de personnes noires furent assassinées par des suprémacistes blancs. Encore une fois, au lieu de montrer bêtement un acte raciste tel qu’on le connait à travers le roman et le film, Muschietti préfère construire un terrain solide menant au drame. Tout commence donc par l’accusation autour d’un personnage racisé, Hank Grogan, qui va réveiller tous les bas instincts de Derry, du chef de police parfaitement xénophobe aux habitants lambdas facilement manipulables. Là encore, le scénariste et réalisateur nous invite à élargir le point de vue et à ne pas se contenter de regarder une illustration simpliste des écrits de King. Ici, c’est toute l’Amérique qui est passée au crible, celle des années 50 et pourquoi pas celle d’aujourd’hui. On y voit un racisme institutionnalisé jusque dans l’armée. Armée qui n’hésite d’ailleurs pas à mentir ouvertement afin de nuire à une autre communauté, les natifs américains. Oui Ça : Bienvenue à Derry pousse les curseurs et, là aussi, raccroche les wagons avec d’autres romans de Stephen King et leurs adaptations. On pense par exemple à La Ligne Verte (Frank Darabont, 1999).

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Si on peut regretter un usage parfois excessif et pas toujours heureux des effets spéciaux numériques, que ce soit pour créer des environnements ou pour montrer les multiples transformations de Ça, il faut souligner que la réalisation de Bienvenue à Derry offre des partis pris uniques dans un paysage télévisuel parfois frileux. La photographie est par exemple admirable : passant de moments surannés à des instants lorgnant vers le giallo le plus brutal qui soit. Elle illustre très bien une réalisation inspirée d’Andrés Muschietti et d’Andrew Bernstein se partageant les épisodes. Réussissant aussi bien les scènes de tensions où la rage destructrice de Pennywise n’a jamais paru aussi folle que celles plus intimistes rappelant que chez Stephen King – par exemple dans Le Corps, adapté au cinéma dans Stand By Me (Rob Reiner, 1986) – le cœur est toujours plus important que le chaos. En cela, la direction d’acteurs et d’actrices fait des merveilles puisque du côté des adultes, Bill Skarsgård s’amuse toujours autant en Grippe-Sou, Jovan Adepo et Taylour Page forment un couple fort, tandis que James Remar ou Madeleine Stowe incarnent de nouvelles menaces. Côté enfants, Blake Cameron James est parfait en jeune héros en devenir – il tient le rôle du futur père de Mike de Ça – tandis que Clara Stack impressionne en héroïne sur la corde.
Nous recommandons donc chaudement cette nouvelle incursion dans l’univers de King. Bienvenue à Derry tient beaucoup de ses promesses et en fait de nouvelles : entraperçu dans Ça : Chapitre 2, Bob Gray, le clown à qui le croquemitaine extraterrestre a pris sa forme, est présenté comme un nœud dramatique qu’on devrait voir se résoudre lors de la troisième saison, en 1908. D’ici là, le passage en 1935 devrait nous offrir son lot de massacres en tous genres et un approfondissement des thématiques d’une série qui, décidément, en a sous le pied. Même si nous avions pu être déçus par Ça : Chapitre 2 – n’est-ce pas le lot de chacune des adaptations de ce passage du roman ? – Andy Muschietti est peut-être en train de construire depuis 2016 l’une des meilleures adaptations de Stephen King. En tous cas, il semblerait qu’il ait compris en profondeur les thématiques brassées par l’auteur à travers toute son œuvre – là où certains cinéastes l’ont parfois trahi pour mieux en extraire autre chose comme Stanley Kubrick avec Shining (1980). Plutôt que de choisir l’adaptation fidèle d’un seul ouvrage, Muschietti préfère l’intertextualité et tisser une grande fresque. C’est dire à quel point l’œuvre de King est vaste et florissante ! Alors avant Carrie (Mike Flanagan, 2026), nouvelle adaptation en série cinquante ans après De Palma, jetez-vous sur Ça : Bienvenue à Derry…



