Si elle n’est pas l’œuvre la plus connue de la riche filmographie de Francis Ford Coppola, Tucker (1988) est probablement l’une de ses réalisations les plus personnelles à plusieurs égards. Pathé, dans le cadre des six longs-métrages réédités en Blu-Ray, nous permet d’apprécier et de redécouvrir de la meilleure des manières ce film fascinant.

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L’idéaliste

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Pathé s’est lancé il y a peu dans la ressortie en 4K Ultra HD de six titres de l’œuvre de Francis Ford Coppola. Dementia 13 (1963), Conversation secrète (1974), Apocalypse Now (1979), Coup de cœur (1982), Outsiders (1983) et donc Tucker (1988). Une part importante de la filmographie d’un cinéaste passé par tout, revenu de tout. Si ses deux Palmes d’or de 1974 et 1979 sont largement reconnues aujourd’hui, cette fournée de Blu-Ray permet de découvrir ou redécouvrir des travaux plus oubliés du cinéaste. C’est le cas de Tucker, porté par un Jeff Bridges des grands jours, qui s’avère être, peut-être, l’un de ses films les plus personnels. Produit par George Lucas, le long-métrage se situe en 1948 quand le jeune Preston Tucker conçoit une voiture révolutionnaire, la Tucker’48, et s’attire les foudres du Big Three – General Motors, Chrysler et Ford – qui essaye de saboter le projet. Père de famille et endetté jusqu’au cou, Preston va tout faire pour construire au moins cinquante modèles du véhicule afin de que celle-ci existe. Ça vous rappelle quelqu’un ? C’est normal puisque Coppola projette beaucoup de lui-même sur le personnage de Tucker.
Le scénario a beau avoir été coécrit par Arnold Schulman – auteur d’Un trou dans la tête (Frank Capra, 1959) et de La ruée vers l’Ouest (Anthony Mann, 1960) – et David Seidler – futur scénariste du Discours d’un roi (Tom Hooper, 2010) – le projet est hautement personnel pour Coppola qui, dès les années 60, a commencé à envisagé le projet sous forme de comédie musicale avec Leonard Bernstein. Carmine Coppola, son père, avait lui-même investi dans la production des voitures dans les années 40, ce qui aura toujours marqué le jeune Francis. Il est évident que le cinéaste se reconnaît totalement en Tucker et dans sa façon de mener ses rêves à concrétisation, quitte à tout sacrifier. Coppola a lui-même tout sacrifié sur Apocalypse Now, Coup de cœur ou plus récemment Megalopolis (2024), en faisant de lourds paris financiers et on comprend à travers Tucker sa conception jusqu’au-boutiste de la création. Preston ne jure que par le geste créatif quitte à ne pas se soucier de la notion financière que cela implique et frôler la catastrophe, comme le cinéaste – on se rappelle des dépassements de budgets sur nombre de ses projets et du fait qu’il a plusieurs fois fini sur la paille.

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Contrairement à Megalopolis qui était aussi une allégorie plus qu’évidente à ses élans créatifs, Francis Ford Coppola fait ici le choix d’un récit à la ligne claire et lumineuse – probablement liée à l’apport de George Lucas, lui aussi fana de voitures, qui l’a incité à reprendre ce projet – empruntant beaucoup à l’esthétique insouciante des années 50 d’après-guerre. Tucker est un film flamboyant et plein d’espérance, sorte de Rocky (John G. Avildsen, 1976) pour créateurs et novateurs en tous genres ou de Frank Capra réinterprété, bien servi par la photographie éblouissante de Vittorio Storaro, chef opérateur de Bernardo Bertolucci et de Coppola depuis Apocalypse Now. Le travail sur les lumières est juste étourdissant tandis que les mouvements d’appareils sont d’une inventivité de tous les instants. Il faut saluer également le montage de Priscilla Nedd-Friendly qui vient ajouter une dynamique continuelle au film par la grâce, notamment, de quelques transitions formidables. Ou encore la fabuleuse direction artistique de Dean Tavoularis, fidèle de chez les fidèles depuis Le Parrain (1972). D’un point de vue technique, Tucker est un vrai tour de force relevant du vertige : mené tambour battant, toujours proche de la surchauffe, le long-métrage se vit presque comme un véritable feel-good movie et comme le négatif d’Aviator (Martin Scorsese, 2004), autre récit sur la folie créative à propos d’Howard Hughes (qui apparaît d’ailleurs ici).
Alors que Marlon Brando ou Jack Nicholson furent envisagés pour le rôle principal, c’est Jeff Bridges qui hérite du rôle-titre. Et l’acteur n’a clairement pas à rougir tant il apporte son charisme naturel à un personnage qui levait les foules et s’attirait les foudres de certains. Magnétique du début à la fin et dans cette formidable scène de procès, Bridges est clairement l’atout majeur du casting. Il est secondé par une galerie aux petits oignons : Martin Landau dans l’un de ses rôles plus touchants, Joan Allen en épouse battante, Elias Koteas, Christian Slater, Mako ou encore Frederic Forrest. Tous apportent une certaine émotion au milieu des élans de mise en scène de Coppola et des designs art-décos. Et in fine, c’est bien cela que l’on retient de Tucker : le film a beau être magnifique visuellement, rythmé comme un piston
de moteur, il s’agit surtout d’une odyssée de personnages comme Coppola aime les réaliser. Une saga américaine à l’instar du Parrain, une allégorie sur les limites de la folie comme le furent Apocalypse Now, Tetro (2009) et Megalopolis, et une fable sur des moments suspendus comme Coup de cœur. Un film 100% Coppola donc. Son plus positif et peut-être son plus personnel…
L’édition 4K Ultra HD de Pathé est un délice à tous points de vue. L’image proposée est issue d’un master 4K respectant le grain de la pellicule 35mm. Aucun défaut de stabilité de l’image ou de bruits parasites à déplorer, il s’agit bien de la meilleure copie possible de Tucker à ce jour. Le choc est d’autant plus grand qu’aucun DVD n’avait été édité en France et que, par conséquent, c’est par la VHS ou les diffusions télé que beaucoup l’ont découvert. La magnifique photo de Storaro est donc magnifiée par cette nouvelle copie et le son, lui, restitue une VO parfaite et une VF un poil trop forte. Du côté des bonus, il faudra néanmoins se contenter d’une scène coupée de quatre minutes, d’une jolie introduction de Francis Ford Coppola, du film promotionnel de la marque Tucker des années 40 ainsi que d’un petit reportage de 1988 sur la sortie de Tucker. On y croise le cinéaste, son producteur George Lucas, Bridges, Landau et Allen. C’est intéressant – Coppola souligne fortement le parallèle entre Preston Tucker et lui, sans pudeur aucune comme toujours – mais très sage au regard d’un long-métrage dont on aurait aimé connaître les secrets de l’ingénierie de certains mouvements de caméra ou d’autres coulisses. Reste qu’il faut absolument se jeter sur le coffret pour voir ou revoir cet autre grand film de Coppola.



