Mike Flanagan continue de creuser son sillon dans l’œuvre de Stephen King avec Life of Chuck, adaptation étonnamment méditative d’une nouvelle peu connue de l’auteur, pourtant l’un des plus adaptés — et les plus lus — du genre horrifique. Après Jessie et Doctor Sleep, et en attendant son Carrie, Flanagan s’éloigne ici du pur frisson pour explorer une veine plus introspective, presque métaphysique. Le résultat ? Un étrange croisement entre apocalypse feutrée et réflexion existentielle, à mi-chemin entre The Leftovers et un épisode de La Quatrième Dimension. Un projet inattendu, où l’horreur cosmique ne fait pas tant peur qu’elle donne à penser. Attention fin du monde et spoilers à venir.

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Dead Zone
Le premier mouvement du film consiste en une adaptation très (trop ?) fidèle de la nouvelle La Vie de Chuck, datant de 2020. Flanagan suit le texte de Stephen King à la lettre — parfois au mot près. Il en épouse la structure à rebours, en reprenant les trois actes qui comme dans l’œuvre de King sont dans l’ordre inversé : de l’acte 3 intitulé « Merci, Chuck ! » jusqu’au premier,« Je contiens des multitudes». Même les titres restent inchangés, clin d’œil discret aux lecteurs attentifs. On retrouve aussi un narrateur omniscient, à la manière de King dans la version écrite, ici incarné par Nick Offerman déclamant le texte avec un respect presque sacré, sans jamais en altérer une virgule. Ce respect absolu, s’il impressionne, interroge aussi : à quel moment une adaptation devient-elle une simple transposition ? Et que gagne-t-on (ou que perd-on) à s’en tenir si près de la lettre ? Ce choix d’adaptation littérale peut surprendre, voire dérouter. En reprenant mot pour mot de longs passages de la nouvelle — jusqu’aux « dit-il » intégrés tels quels dans la voix off — Mike Flanagan affirme d’emblée que La vie de Chuck est avant tout une nouvelle filmée. Il ne cherche pas à dissimuler l’origine littéraire du projet, au contraire il l’exhibe avec une sincérité presque désarmante, notamment dans la séquence d’introduction qui cite le poète Walt Whitman à l’origine de l’aspect philosophique de l’œuvre. Mais cette fidélité, touchante sur le papier, montre aussi ses limites à l’écran : là où la littérature compense l’absence d’image par la force de la description, le cinéma, lui, n’a pas besoin de redire ce qu’il montre. Par moments, la voix-off entre ainsi en concurrence avec les plans, dédoublant ce que l’on voit déjà. Le charme du récit s’en trouve parfois alourdi, comme si l’émotion avait du mal à se frayer un chemin entre les mots et les images. Ainsi le début de l’acte 1 commence par la voix-off lisant ces mots : « Chuck était impatient d’avoir une petite sœur. Sa mère lui avait promis qu’il pourrait la tenir dans ses bras s’il faisait très attention. Évidemment, il aurait aimé avoir des parents aussi, mais il n’eut jamais rien de tout cela à cause d’une plaque de verglas sur un pont de la I-95. » tandis qu’à l’image on voit Chuck heureux avec sa mère, enceinte, puis un accident de la route survient. Ensuite, on voit Chuck seul chez ses grands-parents. Là où la voix-off – et l’écriture de King – apporte un ton cassant et une forme d’humour noir, l’image vient gommer tout cela pour nous expliquer plus calmement ce qui se passe.

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Ce choix d’adaptation littérale a aussi ses vertus. Il permet de révéler toutes les strates de la nouvelle de Stephen King. On y découvre une fable douce-amère sur le sens de la vie qui cite la philosophie de Walt Whitman, certes, mais aussi un texte engagé, écrit sous l’ère Trump, qui dénonce l’inaction climatique et la lente agonie d’une société américaine sous le confinement de 2020. Un personnage dit à un autre en parlant de la fin du monde : «On savait que l’environnement partait en sucette – je crois que même les cinglés d’extrême-droite le savaient.» tandis que plusieurs protagonistes mettent en doute les nouvelles rassurantes qu’ils entendent à la télévision, sous-entendant que le pire serait en train d’arriver. En plus de cela, ce choix d’adapter fidèlement le texte se comprend aussi par le fait que King écrit ses textes en vus de futurs films, comme des scénarios déguisés. En relisant La Vie de Chuck pour écrire ces lignes, une phrase me revenait sans cesse en tête, celle d’Érik Bullot, qui écrivait que « les films sont devenus les fantômes de nos bibliothèques ». Cette nouvelle de King, justement, semble déjà hantée par le cinéma. Certains passages, certains effets de coupe, jusqu’à la manière dont l’acte 3 du livre se termine, tout semble écrit pour être vu ensuite : «Marty et Felicia, les yeux levés vers le ciel, regardaient les étoiles s’éteindre. L’une après l’autre d’abord, puis deux par deux, puis par dizaines, et par centaines. Tandis que la Voie lactée disparaissait dans l’obscurité, Marty se tourna vers son ex-femme.« Je t’aim… » Noir.» La volonté pour King d’écrire ce que le montage doit effectuer se trouve déjà ici, également à de multiples autres endroits. Au début de l’acte 2, il écrit – et la voix-off du film dit – «Charles Krantz – Chuck pour ses amis – marche dans Boylston Street, vêtu de son armure de comptable : costume gris, chemise blanche, cravate bleue. Il porte des chaussures Samuel Windsor noires, bon marché, mais solides. Son attaché-case se balance au bout de son bras.» tandis que le montage montre d’abord le costume gris, puis la chemise blanche, puis la cravate bleue avant de recadrer sur les chaussures. Ensuite, un plan de coupe sur l’attaché-case qui se balance au bout des bras de Chuck. Le découpage se trouve bel et bien déjà dans les pages du livre, que Flanagan adapte à la virgule.

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Life of Chuck s’ouvre sur une fin du monde imminente. Les catastrophes naturelles s’enchaînent, les réseaux internet s’effondrent et les villes sombrent dans l’obscurité. Dans ce chaos, un professeur de littérature traverse la ville pour retrouver son ancienne compagne, le temps de vivre, peut-être, leurs derniers instants ensemble. Partout une même affiche surgit sur les immeubles, les abribus et dans le ciel, remerciant un certain Charles « Chuck » Krantz pour ses trente-neuf années formidables. Qui est-il ? Et surtout, pourquoi le monde entier semble-t-il vouloir lui dire merci ? C’est à rebours que le film construit ses réponses. L’acte II nous présente Chuck vivant, quadragénaire discret, comptable sans histoire, qui décide un jour – sans prévenir – de s’arrêter au milieu de la rue pour danser au son d’un musicien de trottoir. Geste absurde ? Éclair de lucidité ? Puis vient l’acte final consacré à l’enfance de Chuck, donnant dans une boucle bouleversante, sens à tout ce que l’on vient de voir. Trois actes, trois âges, trois genres aussi : le long-métrage glisse du film-catastrophe au drame intime, puis au récit initiatique composant un puzzle existentiel aussi étrange que touchant. Le premier acte s’inscrit dans le registre du film catastrophe à échelle humaine et intime. L’Apocalypse n’y est jamais spectaculaire, elle est surtout lente et fragmentaire. Pour le professeur de littérature que l’on suit comme protagoniste dans la première partie, c’est d’abord la disparition d’Internet – et, à la grande confusion des parents d’élèves, la fin abrupte de Pornhub – qui annonce la fin du monde. Pour son ex-compagne, infirmière, c’est la montée brutale des suicides. Le monde vacille, mais les personnages n’en perçoivent que des bribes, des lueurs inquiétantes filtrées par une télévision en laquelle que, déjà, plus personne ne croit vraiment. Tout cela est profondément flanaganien : comme dans Midnight Mass (2021) ou The Haunting of Hill House (2018), l’horreur passe par le récit que font les personnages, par ce qui est dit plutôt que montré. Les mots font frissonner plus que les images dans son cinéma. Ici, c’est l’Apocalypse elle-même qui n’est pas représentée : elle est racontée, parfois suggérée mais surtout effacée. Les lumières s’éteignent, les étoiles disparaissent une à une et le réel se délite dans une lente mise en veille. Le réel ? Attention spoilers, c’est là que Life of Chuck se retourne : ce monde en train de mourir n’est autre qu’une projection mentale, une création fantasmée – ou mourante – de Chuck. Magicien d’Oz de sa propre fin du monde, comme le nomme l’un des personnages croisés sur la route, Chuck s’efface, et avec lui, l’univers entier s’écroule. D’où, alors, viennent tous ces souvenirs qui nourrissent ce monde en train de s’effacer ? Le deuxième acte tente d’en éclairer un pan. On y retrouve Chuck, vivant encore, dans une vie ordinaire de comptable jusqu’au moment où il s’arrête au milieu de la rue pour danser sur une batterie invisible. Pourquoi s’est-il arrêté ? Pourquoi cette danse soudaine, presque rituelle ? Ces questions, posées à voix haute par le narrateur, appellent de nouvelles réponses. C’est là que le film opère un nouveau retour en arrière : l’acte suivant nous ramène à l’enfance de Chuck, dans la maison de ses grands-parents, pour répondre peut-être à une nouvelle interrogation : que cache cette mystérieuse pièce au dernier étage ? Ce jeu d’enquête narrative, où chaque acte éclaire le précédent tout en épaississant le mystère, donne au long-métrage la structure d’une chasse au trésor existentielle. Le spectateur est convié à rassembler les pièces du puzzle, à chercher dans les interstices du récit les traces laissées par Chuck – et par Flanagan. Car bien sûr, Life of Chuck est aussi un jeu de piste cinéphile où l’on traque les silhouettes familières de la troupe flanaganienne. On retrouve Rahul Kohli, Violet McGraw, Annalise Basso, Kate Siegel ou encore Samantha Sloyan, autant de visages croisés dans Midnight Mass, The Haunting of Hill House, Doctor Sleep (2019) ou La Chute de la maison Usher (2023). À force, ce casting devient une sorte d’ album de famille étrange et réconfortant, comme si Flanagan écrivait sa propre version de l’au-delà, peuplée de ses proches et hantée par ses thèmes fétiches.

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D’un monde en péril à un souvenir d’enfance : voilà le mouvement du film, résumé par la voix-off dans une formule douce-amère, « La vie de Chuck était plus étroite que ce qu’il avait cru un jour, mais il a compris que l’étroitesse est l’ordre naturel des choses. » Un retournement de la structure narrative qui fait du climax non pas la fin du monde, mais l’émergence d’instants simples et dérisoires en apparence, une danse, un regard et une chambre fermée. Ce choix peut sembler naïf, il inscrit plutôt le film dans la lignée de ces grandes fables humanistes que produisait Hollywood dans les années 1980 sous la bannière d’Amblin, la société de Steven Spielberg qui, hasard ou pas, a aussi coproduit The Haunting of Hill House. Il flotte ainsi sur le long-métrage une mélancolie particulière : celle d’un cinéma américain qui regarde en arrière, vers des mondes disparus — celui de Chuck, bien sûr, mais aussi celui du jeune Flanagan, nourri d’émerveillement spielbergien et de terreurs enfantines. Et c’est peut-être là que Life of Chuck touche juste : en rappelant que ce qui disparaît n’est jamais tout à fait perdu, tant que quelqu’un s’en souvient ou décide de l’imaginer à nouveau. Enfin arrive le troisième acte révélant l’origine des traits marquants de Chuck, à la fois mentaux comme sa pulsion de danser, et physiques comme cette cicatrice en demi-lune sur la paume de sa main. Ce dernier film dans le film sous la forme d’un coming of age montre un jeune garçon qui apprend à vivre, à faire le deuil de son passé comme de son avenir et à rencontrer – littéralement – le fantôme de sa propre mort. C’est sans doute dans cette partie que Mike Flanagan touche à ce qui l’obsède le plus : le rapport aux fantômes. « Je crois que les souvenirs sont des fantômes. Mais les spectres dans les couloirs des vieux châteaux ? Je pense qu’ils n’existent que dans les livres et les films », explique une professeure à Chuck dans la nouvelle. Voilà ce qui résume parfaitement l’univers de Flanagan, où les fantômes ne sont presque jamais foncièrement mauvais. Ce sont d’abord des souvenirs qui ressurgissent, violemment parfois – jamais par une entrée en champ, toujours par une coupe de montage brutale – plus que des créatures surnaturelles. Ces souvenirs fantomatiques peuvent aussi engendrer des œuvres, comme chez Stephen King, dont les récits sont souvent nourris de traumas personnels – l’accident de voiture en 1999 hante toute une partie de sa bibliographie. Flanagan fait également la même chose, en suivant presque le tracé de King : il réalise Docteur Sleep en pleine période de sevrage alcoolique tandis que The Shining, l’œuvre précédente, est une métaphore de l’alcoolisme de King. Life of Chuck va toutefois encore plus loin. Il dit quelque chose de profondément beau sur le deuil, non seulement de l’enfance, d’un monde ou d’une carrière rêvée, mais aussi de sa propre mort à venir. Et, en creux, sur le cinéma lui-même. Art morbide par essence, où l’on s’assoit dans l’ombre pour regarder défiler des visages disparus, des époques éteintes, des acteurs devenus fantômes. Combien de textes ont déjà annoncé sa fin, de André Bazin à Serge Daney, de l’ère du muet à nos jours ? Mike Flanagan, lui, fait le pari inverse : il montre comment le cinéma, comme Chuck, peut continuer à vivre en portant le poids traumatique du passé, certes, mais aussi la lumière des souvenirs heureux. Une danse dans une cuisine. Un premier baiser. Une rencontre surnaturelle. Et cette envie, inexplicable mais tenace, de vivre encore un peu. Cette idée, foncièrement naïve et positiviste, rend ce rapport au deuil particulièrement touchant et respectueux de l’œuvre de Stephen King.
Se tourner vers le passé pour imaginer l’avenir ? Life of Chuck le propose et peut-être que nous ferons de même l’année prochaine, lorsque Carrie, nouvelle série pour Prime Vidéo signée Flanagan – adaptant à nouveau le tout premier roman de Stephen King – apparaîtra sur nos écrans. C’est dans cette perspective que prend tout son sens la magnifique séquence de bal de fin d’année dans La Vie de Chuck. Une scène chorégraphiée avec une précision rare, dans laquelle Mike Flanagan parvient à faire coexister plusieurs récits au sein d’un seul mouvement. On y voit le jeune Chuck, encore mal assuré, réussir à susciter la jalousie d’un amoureux transi, rendre fière sa professeure de danse, et surtout, se rendre heureux lui-même. Un instant suspendu, à la fois simple et profond, où la danse devient une forme de réparation. Une professeure commente d’ailleurs : « Un entraînement, un essai pour la suite ». Cette suite, elle viendra, sous la forme du fameux bal du diable de Carrie. Rendez-vous pris pour 2026, Mike.



