Biopic historique amer, violent, à fleur de peau, tout autant que fresque cinématographique expérimentale et ethnologique, Magellan de Lav Diaz est une œuvre exigeante mais puissante, d’ores et déjà une des plus marquantes de l’année.

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Tristes tropiques

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Béla Tarr nous a quittés le 6 janvier 2026. Parmi les grands poncifs de la critique cinéphile, il est de bon ton d’associer un nom commun à un réalisateur, affublé de la préposition « de » : ainsi Michelangelo Antonioni, cinéaste de l’incommunicabilité ou Russ Meyer cinéaste des très fortes poitrines. Nous n’entrerons pas dans une philosophie du cinéma sur ce thème, des André Bazin ou Serge Daney s’y étant déjà frottés, nous contentant de mettre à la discussion cet autre un poncif de « cinéastes du temps ». Le cinéma étant un art du temps en soi, comme tout art qui nécessite une exécution chronologique pour exister, une durée (contrairement à un tableau, une création architecturale), chaque réalisateur est a priori un cinéaste du temps en ce qu’il se doit bien de gérer la temporalité. Ce, par l’écriture, la mise en scène, le montage. En fait ce que l’on entend, ce que l’on comprend et veut dire, lorsqu’on mentionne un Béla Tarr, tel que cela a été souvent le cas, comme « cinéaste du temps » c’est qu’il fait sentir le temps : autrement dit, il fait, simplement, des longs plans-séquences, et de longs, très longs films. Il s’agit davantage d’un glissement sémantique – un Michael Bay hystérique avec 489 plans à la seconde est aussi un cinéaste du temps, éminemment conscient de ce dernier, puisqu’il le surdécoupe, le surmobilise, pour ne plus le faire « sentir » – du « temps » vers « l’ennui » et la « durée », voire le « rythme » que d’un temps à proprement parler, si tant est que l’on puisse en obtenir une définition exacte (n’est-il pas à la fois durée, rythme et autre chose ?). C’est pourquoi les ouvrages de recherche sur ce cinéma-là utilisent à bien meilleur escient, les notions liées au rythme (slow cinema) et, en effet, de durée. Un cinéma de la durée pourrait être attribué à un autre réalisateur qui, par un de ses hasards provoquées par les dieux du cinéma, sort un ouvrage important de sa filmographie quelques jours à peine après la mort du maître hongrois. Le 31 décembre 2025, débarquait sur nos écrans, en effet, Magellan. Le philippin Lav Diaz est déjà, dans les arcanes du cinéma d’auteur, très-d’auteur, un artiste reconnu. Dans sa besace, aux côtés de multiples récompenses et sélections à travers le monde, il trimballe un Léopard d’Or au Festival de Locarno (pour From What Is Before en 2014) et surtout un Lion d’Or à la Mostra de Venise (pour La femme qui est partie en 2016). Là où son « biopic » – les guillemets étant forcément de mise pour un cinéaste comme lui – du navigateur portugais représente une date dans son travail, c’est que c’est certainement son projet le plus international. S’il a déjà pu faire ses films à la faveur de financements étrangers, le cinéaste s’empare ici d’un personnage de l’histoire européenne – liée aux Philippines de manière capitale – qu’il fait incarner par un acteur de stature internationale, Gael Garcia Bernal ; dispose d’un casting en plusieurs langues (cebuano, portugais, espagnol, et même un peu de français) ; et a pour producteur un certain… Albert Serra. On peut sans trop être mauvaise langue concevoir que cette couleur internationale a contribué à permettre à la sélection dans la section Cannes Première, le festival de Thierry Frémeaux n’étant pas un aficionado de l’artiste – Diaz n’ayant auparvant eu les honneurs “que” d’Un certain regard, en 2013, pour Norte, la fin de l’histoire. De fait cette Tour de Babel, au-delà des considérations matérielles, sert le propos et la chair du long-métrage.
L’enjeu de ce Magellan, pour quiconque avait déjà été aux prises avec la geste du cinéaste philippin, était d’observer comment Lav Diaz allait pouvoir composer avec la production de ce projet, sa densité, tout ce que traîne cette Histoire avec le H majuscule, et cette aura. Le plus étonnant et séduisant – si tant est que ce soit possible d’utiliser ce terme au regard de la dureté du film – est de constater que le réalisateur parvient à négocier. Magellan est un de ses ouvrages les plus soignés dans sa plastique, porté par un sens du cadrage en plan large – un des points stylistiques de Diaz certes, mais qui atteint là une picturalité saisissante – une photographie, et une nature – là encore, une omniprésence dans son cinéma, ici particulièrement sonore, immersive, radieuse et indifférente – hypnotisants. Le cinéaste n’a rien renié de sa grammaire filmique, il l’a juste rendue plus esthétique peut-être. Sur le plan narratif également le script est presque pourrait-on dire classique, didactique, débutant par la fin et enchaînant par un flashback : on y suit la trajectoire de l’explorateur dans son entreprise coloniale en Asie du Sud-est, s’emparer d’un territoire vierge, revenir au Portugal, tenter de financer son tour du monde auprès du Roi Manuel Ier puis partir en Espagne obtenir ce que la cour portugaise lui a refusé avant d’aller mourir aux Philippines en tentant de convertir la population locale au catholicisme. Se fiant à ce synopsis laconique, au titre du long-métrage, et il est vrai à une bonne partie de celui-ci, on peut statuer que Magellan est « du point de vue » portugais. Ce n’est pas mentir que d’avancer cela tant l’accent narratif est centré sur lui et c’est d’ailleurs ce qui donne de l’humanité à un “héros” que l’on voit débraillé, amoureux, désabusé, attristé d’être éloigné des siens, et, de manière habile, jamais directement coupable de brutalité, si ce n’est dans les derniers retranchements du récit une fois que la révolte indigène a grondé. Voyageant, évoluant avec Magellan et son équipage surtout lors d’un éprouvant huis clos sur le navire lors de la traversée, c’est toute l’aridité du voyage, la crasserie, l’épuisement, de ces hommes trimballés au bout du monde au nom d’un royaume et d’une église dont ils sont les représentants et dont pourtant le pouvoir paraît plus caduque que jamais. La violence coloniale étant dès lors bien comprise comme un aveuglement, voire, pis, comme une nécessité puisque nous avons été confrontés, avec eux, aux difficultés du parcours, et que l’on ne saurait, pour l’homme blanc, aller au bout du monde pour revenir bredouille sans gloire, territoire, ni convertis. Le message politique du film est déjà là, dans tous ces instants passés avec les explorateurs, via le regard sans concession parfois même franchement ridicule de leur démarche, souligné par le style filmique de Lav Diaz avec de longs plans d’ensemble fixes, aussi féconds pour souligner la dramatique beauté de la nature que le fanfaron gradé portugais vantant les mérites de sa nation pour mieux s’effondrer terrassé par l’alcool ou la fièvre.

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Évidemment qu’il n’y a pas que le point de vue des Européens. Lav Diaz accorde une attention ethnographique au peuple envahi, les habitants de l’Île de Mactan, entrés dans la légende pour être les premiers à avoir résisté au colon, à être venu à bout de Magellan et d’une bonne partie de son équipage. C’est aussi à une plongée dans leur spiritualité – cette séquence de sacrifice rituel pour sauver les enfants de la tribu décimés les uns après les autres par une maladie – que le cinéaste philippin nous convie, son âme toujours rivée, engagée dans la nature en entité à part entière, dans son expression ici animiste. Des dieux sourds à la mort des enfants au Jésus Christ amenant les Portugais à crever au bout du monde dans la souffrance et dans l’erreur, Lav Diaz oppose moins les fois et les cultures qu’il ne les dispose à notre regard de spectateur, à son regard de cinéaste, au regard de l’Histoire. La présence d’Albert Serra au générique incite, voire renforce l’envie de comparer, a minima de lier un film comme Pacifiction – Tourment sur les îles (2022) et Magellan. Non que la patte Serra influence Diaz, qui a une approche bien trop personnelle pour se laisser faire. Toutefois il y a une fraternité dans l’approche : une même volonté de prendre l’œil du “colon” pour parler d’un territoire et de la colonisation, un désir commun d’approche très personnelle, chacun fidèle à leur façon de faire du cinéma, mais tous deux travaillant la notion de durée et de rythme des plans. Une fraternité plus lointaine pourrait aussi être évoquée avec Grand Tour (Miguel Gomes, 2024). Le long-métrage de Gomes est une autre évocation du point de vue d’un Occidental, subtile de par sa manière d’embrasser les enjeux de protagonistes opposés, la complexité de la situation coloniale, tout en ne laissant aucun doute sur la velléité critique. Ces trois œuvres – dont seulement une, ne l’oublions pas, est réalisée par un “colonisé” – augurent, on l’espère, aux côtés de productions plus frontales, militantes, une cinématographie spécifique du néo-anticolonnialisme, non moins forte politiquement puisque trempée au sceau doré de talents inestimables.



