Mission Impossible, du profit au prophète


Hollywood est capable de tout, sauf d’en finir. Alors quand l’une de ses plus grandes franchises d’action annonce en catastrophe son dernier épisode, Mission : Impossible – The Final Reckoning (Christopher McQuarrie, 2025), on a eu et on a encore un peu de mal à y croire. Profitons tout de même de cet enterrement suspect pour faire la sincère oraison funèbre de cette saga d’action majeure des vingt dernières années.

Tom Cruise dans son rôle de Ethan Hunt observe une clé en forme de croix crucifix dans Mission Impossible The Final Reckoning.

« Mission : Impossible – The Final Reckoning » de Christopher McQuarrie © Paramount

Du profit, au prophète

Avant toute chose il convient de préciser que malgré la difficulté de l’opération, on tentera ici de se concentrer sur la saga elle-même et non sur l’acteur star qui l’a permise et modelée. Nous avions en effet déjà pris un malin plaisir à disséquer son parcours en ces pages numériques (Tom Cruise, ou la quête d’immortalité). Nous espérons ainsi devancer l’emprise qu’ont eue – et qu’ont encore – cet homme et son image sur la franchise, autant dans sa création que dans sa réception. Reculer suffisamment l’objectif de sa grosse tête format 120×160 pour permettre une vision d’ensemble de l’œuvre dans la continuité de sa production.

L'équipe de la série Mission Impossible des années 60, posant assise et en costume devant un mur de briques.

« Mission Impossible, la série » © Tous droits réservés

Comme tout empire qui se respecte, l’histoire de la saga Mission : Impossible commence par une appropriation. Celle d’une série d’espionnage créée par Bruce Geller en 1966, s’étalant jusqu’en 1973 sur 171 épisodes bouclés d’une cinquantaine de minutes et devenue culte pour toute une génération de grands enfants à travers le monde (voir la parodie qu’en ont fait Les Inconnus dans les années 80). Après le mythique générique de feu Lalo Schifrin, on pouvait y retrouver une belle bande d’espions ultra-stéréotypés (le Chef, l’Expert en électronique, l’Infiltrateur, “la Femme”…), aussi imbattables qu’inaccessibles, capables sans suer de sauver le monde en un épisode, le tout sans causer la moindre petite crise diplomatique. Des gardiens du statu quo qui arrivaient à point nommé pour réconforter une Amérique inquiète de l’efficacité de ses services secrets : échec à anticiper la crise du canal de Suez, assassinat de Kennedy, attentats ratés contre Fidel Castro, paranoïa sur l’infiltration communiste… Une équipe commençant ses opérations, dans le hasard le plus total, seulement 4 ans après leur confrère à costard britannique James Bond. En seulement 4 ans (62, 63, 64 et 65) et 4 films (Dr No, Bons Baisers de Russie, Goldfinger et Thunderball), le bulldozer de Ian Fleming a déjà terrassé les cœurs de tous les amateurs et amatrices d’action à travers le monde et plus encore. Parce qu’il fallait quand même rédiger avec ses propres mots, Bruce Geller cherche son propre ton. S’éloignant des trop sérieux thrillers noirs d’espionnage qui avaient dominé les années 40 et 50, il choisit de s’inspirer davantage des films de casse, plus légers et plus rythmés, pour trouver sa structure de base : présentation du problème (sous forme de message prêt à s’autodétruire), confection du plan en équipe, réalisation du plan avec plus ou moins de rebondissements, et départ des héros vers de nouveaux dangers une fois la mission accomplie. Un format très bouclé qui déjà à l’époque laissait peu de place au développement des personnages ou à leurs relations et se concentrait au maximum sur l’intrigue, ajoutant ainsi à l’aura de secret des agents du MIF. Ont-ils une vie civile en dehors des épisodes, ou sont-ils purement des outils des services secrets ? Une question qui importait peu pour le format série, mais qui s’avérera clé dans l’adaptation cinématographique. Un peu plus de vingt ans après la diffusion du dernier épisode, les gamins élevés par ces héros sont devenus grands. L’un d’eux est même devenu la coqueluche des studios, un certain Tom Cruise, jeune premier bankable ayant tourné avec les plus grands réalisateurs des années 80 et 90. D’autres ont pris la tête des studios Paramount, détenant les droits de la série de Bruce Geller et voyait la météorite GoldenEye (Martin Campbell, 1995) arriver. La ficelle tendue, l’allumette craquée, le remake cinéma de Mission : Impossible était prêt à partir. Mais très vite, le jeune premier prend la main, prêt à de lourds sacrifices financiers personnels, non seulement pour que l’adaptation se fasse, mais surtout pour qu’elle soit faite comme il l’entend. L’hommage laisse alors peu à peu place à une véritable entreprise œdipienne de construction d’un nouveau héros d’action : le jeune agent ultra-capable, intègre et ambitieux Ethan Hunt. Une toute nouvelle recrue de la Mission Impossible Force qui d’emblée dé-consacrera et tuera son mentor Jim Phelps, personnage phare de la série d’origine, (et accessoirement charmera sa femme), comme un sacrifice fait aux dieux de l’Action assoiffés de sang. On comprendra facilement pourquoi les acteurs de la série d’origine, pourtant sollicités, ont refusé de reprendre leur rôle d’antan et de servir de consommable à l’émergence d’un nouveau phénix auto-proclamé du cinéma d’action.

Ethan Hunt suspendu par un fil dans une vaste salle de contrôle dans Mission Impossible de Brian de Palma.

« Mission : Impossible » de Brian de Palma © Paramount

À l’image de son personnage aussi habile que stratège, le jeune empereur mégalo approche son projet avec intelligence et ne cède pas tout à fait à l’absolutisme. Il lui faut un réalisateur. Quelqu’un de talentueux, maîtrisant les codes de genre, capable de proposer un spectacle saisissant, tout en se soumettant à l’impératif de faire briller l’acteur-soleil de seulement 34 ans. Après l’échec commercial de L’impasse en 1993, Brian de Palma, réalisateur culte du Nouvel Hollywood, ravale son ego et accepte le défi. L’occasion pour ce fan absolu de Hitchcock de ressortir toute la panoplie “espionnage” de son maître spirituel et d’y ajouter sa sauce kitsch de modernité technique et de sensationnalisme. Ce premier volet, le plus étrange de la saga, aura ainsi des airs de grand Cluedo, alternant entre les soirées de galas et des décors stéréotypées de films d’espionnage (hôtels, restaurants, palais, gare…) à l’ambiance Guerre Froide – à noter le premier emploi de Prague comme ville d’espions qui marquera profondément la décennie suivante – avec une intrigue inutilement tirée par les cheveux centrée sur un McGuffin assumé : littéralement, une disquette. Un canevas un peu ringard que De Palma articule avec un langage cinématographique extrêmement maîtrisé et soigné auquel il ajoute des éléments frôlant la science-fiction pour l’époque, autant dans ce qu’il représente (internet, hacking, masques ultra-réalistes, lunettes intelligentes…) que dans les techniques employées. On retiendra par exemple l’un des premiers plans du long-métrage, une vue subjective d’agent infiltré aux airs de FMV (jeux vidéo employant des séquences filmées en images réelles), assez novateur pour 1996. Pour couronner le tout, des séquences d’actions spectaculaires à couper le souffle qui viennent dynamiter l’ambiance feutrée de suspens et de tromperie. Le réalisateur de Phantom of the Paradise (1974) et de Carrie, au bal du diable (1976) doit certes se retenir, son cahier des charges strict l’empêchant de déployer son habituel vocabulaire des pulsions humaines : pas de violence graphique, pas de sexualisation (hormis une tentative gênante de faire un sex-symbol d’un adulescent), et pas de discours sur la condition humaine ni de métaphores rocambolesques, si ce n’est la présentation assez méta d’un monde de faux-semblant où l’on ne peut croire personne, ni les institutions, ni les images qu’on nous présente. Le premier coup est réussi. Mission : Impossible est apprécié par le public et par la critique en tant qu’exercice ambitieux de genre marquant une rupture avec le virilisme, le martialisme et le nationalisme caricatural des actioners des années 80. Ethan Hunt est un geek avant d’être un jock, un stratège avant d’être un combattant, privilégiant la réflexion, l’agilité et l’utilisation de l’environnement à la force brute ou explosive. Sans être un raz-de-marée, ce premier volet parvient à installer son héros et sa franchise. Qui pourra toutefois dire exactement ce qui a fait la qualité de cette première installation ? Est-ce l’action ou l’ambiance ? La patte du réalisateur ou l’engagement de l’acteur ? L’hommage à la série, la représentation d’une époque, l’essentialisme du scénario, l’aspect méta… ? Un peu de tout sûrement, mais à quel dosage ?

Tom Cruise escalade une falaise à mains nues dans Mission Impossible 2 de John Woo.

« Mission : Impossible 2 » de John Woo © Tous droits réservés

Sorti la tant attendue année 2000, Mission : Impossible 2 se veut complètement dans l’air du temps. C’est à celui qui se saisira le mieux de ce millénaire naissant, marqué par l’essor fulgurant du numérique et de la mondialisation. Nouveauté fait mot d’ordre. Au revoir le vieux De Palma et ses références datées, faites entrer l’étoile montante de l’action hong-kongaise John Woo, qui vient de se faire son pied-à-terre américain avec son loufoque et explosif Volte/Face (1997). Remballée la Guerre Froide et ses oppositions idéologiques, le monde appartient désormais aux jeunes capitalistes peu scrupuleux. L’arrivisme d’Ethan Hunt du premier volet semble avoir gagné l’époque tout entière. Au placard les espions gominés engoncés dans leur costard, faites péter les cheveux longs et les sports extrêmes : courses de voitures, saut en parachute, varappe sans sécurité sur le Grand Canyon, infiltration et exfiltration de bâtiments prêts à exploser, joutes à motos, combat rapproché…. Une place bien plus importante accordée à l’audace physique et au cool, laissant penser qu’Ethan Hunt est bien moins en compétition avec le personnage interprété par Dougray Scott, alter ego lambda, qu’avec les personnages de Keanu Reeves de Point Break (Kathryn Bigelow, 1991), de Speed (Jan de Bont, 1994) ou encore de Matrix (Lana et Lilly Wachowski, 1999). La guerre secrète entre ces deux immortels de l’action mériterait d’ailleurs un article à part entière. Ce second volet développe ainsi ouvertement dans sa production une mécanique de compétition qui deviendra essentielle pour la suite de la saga : il ne s’agit pas tant de sauver le monde, mais d’être le meilleur à le faire. Pour cela, ce deuxième volet voulant prouver ne se prive d’aucune audace technique. Comme beaucoup des blockbusters de cette période, ses effets 3D se sont ringardisés vitesse grand V et l’emploi d’un langage cinématographique hong-kongais auquel le public, et potentiellement les équipes techniques américaines, n’étaient pas habituées, peuvent aujourd’hui faire sourire : ralentis mélodramatiques, zooms saccadés, montage précipité, séquences de combats ultra-stylisées, angles particuliers et mouvements de caméras plus libres… Si ce grand mélange tape-à-l’œil d’apprenti sorcier paraît aujourd’hui avoir mal vieilli, il deviendra cependant pour la décennie à venir, et à l’international, le mètre-étalon du blockbuster, influençant notamment nos propres mega-productions hexagonales : Le Pacte des Loups (Christophe Gans, 2001), Yamakasi (Ariel Zeïtoun et Julien Seri, 2001), Banlieue 13 (Pierre Morel, 2004), Danny The Dog (Louis Leterrier, 2005)…

Tom Cruise, en tenue d'espionnage et de combat, un genou au sol, prêt à partir, dans Mission Impossible 3 de J.J Abrams.

« Mission : Impossible 3 » de J.J Abrams

Nouveau pari réussi donc, mais dont l’ambition débridée fait du personnage d’Ethan Hunt un quasi-super-héros, un stéréotype si puissant qu’il devient difficile de s’identifier à lui, problème que retrouveront les MCU et DCU une décennie plus tard. Malgré tous ses efforts, ou peut-être à cause d’eux, Ethan Hunt impressionne sans émouvoir. La formule manque donc encore d’un ingrédient essentiel, l’humanité. Dans une surprenante remise en question pour une franchise à succès phénoménal, celle-ci prend conscience de ce manque et rectifie le tir en confiant sa suite à J.J.Abrams. Scénariste devenu showrunner triomphant (Felicity, Alias, Lost), l’auteur rôdé au développement de personnages et aux intrigues musclées réalise avec Mission : Impossible 3 (2006) son premier long-métrage. Bien qu’Ethan Hunt et le personnage de Ving Rhames, Luther Stickell, restent les seules constantes de la saga, Abrams et ses excellents co-scénaristes Roberto Orci et Alex Kurtzman accordent enfin une fragilité à ses héros et leur permet d’exister en dehors de l’immédiateté de l’intrigue. Sorti dix ans après le premier opus, cette suite présente des héros prêts à prendre une retraite du terrain bien méritée. Plutôt que d’accentuer encore l’omniprésence de son protagoniste, le récit lui apporte une nuance et une consistance en développant les personnages qui l’entourent. Une copine civile qui lui confère une sensibilité, une élève agente à sauver qui lui accorde un passé riche, un excellent antagoniste cruel qui vient le déstabiliser psychologiquement (et donc lui offrir une psychologie), un jeune collègue impétueux qui vient lui rappeler le jeune agent qu’il était, un nouveau collègue informaticien maladroit et touchant complètement fan de lui apportant une touche d’humour et de second degré à la franchise… Si les deux premiers opus se construisaient dans l’opposition (jeunes contre anciens, puis jeunes contre jeunes) ce troisième opus cherche à se construire une voie propre, à raconter sa propre histoire. Recadrage bien pensé quoique toujours autant Ethan Hunt-centré qui par humanisation passe d’une figure mythologique à une figure christique, d’Hercule à Jésus. Se construisant en ce sens, le film impose pour la première fois une scène de sacrifice et de résurrection qui deviendra récurrente dans la saga, montrant un Ethan poussé à bout choisissant ouvertement de mourir pour sauver ses proches, sans réel espoir de revenir parmi les vivants. Ces sacrifices répétés, adjoints à des mises en dangers de plus en plus extrêmes lors de ses cascades, sonnent à partir de là de plus en plus inquiétantes comme des appels à l’aide hurlés en place publique. Un rapport assez toxique entre le personnage et ses proches, entre le comédien et son public, où l’on est encouragé à le regarder prendre sa vie et poussé à l’admirer pour cela, sans jamais que soient remises en question les situations qui l’ont poussé à de telles extrémités. Comment ne pas le louer ?

Tom Cruise escalade un gratte-ciel à Dubai dans Mission Impossible Protocole Fantome de Brad Bird.

« Mission : Impossible , Protocole Fantôme » de Brad Bird © Paramount

La première trilogie complétée, la formule semble se clarifier. Même les changements radicaux de réalisateurs et de direction apparaissent comme un moyen pour la saga de se renouveler en ne gardant que le meilleur. Pour donner une idée, M:I 1 ce sont 80 millions investis pour 457,7 millions de recettes, M:I 2 ce sont 125 millions pour 564,4 millions et M:I 3, malgré son succès critique, ce sont 186 millions pour “seulement” 398,5 millions. Tout fonctionne donc, mais pas assez. Il faut viser plus haut, ratisser plus large, sans perdre la qualité et l’ambition durement acquises. Le nom de Pixar ne tarde (probablement) pas à être prononcé. La société d’animation brille en effet tout au long de cette première décennie du XXIème siècle par ses créations novatrices, touchantes, ambitieuses et surtout pour toute la famille. Qui de mieux donc que Brad Bird, réalisateur du super-héroïque Les Indestructibles (2004), pour Mission Impossible – Protocole Fantôme (2011) ? Qu’importe qu’il s’agisse de son premier film en live action, s’il peut pousser la franchise dans le doux bain du grand public. Brad Bird emploie donc sa liberté d’animateur pour élever encore l’action : évasion d’une prison de haute sécurité, infiltration puis explosion du Kremlin, escalade du flambant neuf Burj Khalifa, course à pied pour échapper à une tempête de sable… Il met surtout en avant le personnage de Benji Dunn, joué par Simon Pegg, dont la personnalité de geek maladroit viendra enrober tout le volet d’un humour rafraîchissant en éclipsant le trop statique hacker Ving Rhames. Le long-métrage sera en effet marqué par de nombreuses malfonctions de gadgets (lire notre article Quand le gadget devient Gadget), qui forceront l’équipe d’Ethan Hunt à improviser. Brad Bird humanise ainsi l’action elle-même, rendue plus prenante encore en devenant imprévisible. De la screwball comedy au plus haut niveau de l’action sans pour autant décrédibiliser le danger ou perdre l’intensité, il fallait oser. Mieux encore, Brad Bird change le plan de vol de la saga en faisant exploser le Kremlin. Le maintien absolu du statu quo international qui définissait tant la franchise est rompu, la MIF a échoué sa mission première, le monde est en proie au désastre et à l’incertitude. Un pas audacieux vers l’anticipation dystopique, qui pourra tout autant servir d’opportunité créative aux repreneurs ou se révéler une fragilisation irréversible des fondations de la franchise. Parce que oui, avec 145 millions de budget pour 694,7 millions de recettes, plus gros succès jusqu’alors de la saga, il y aura suites. La formule est définitivement validée et prête à être reproduite à souhait.

Tom Cruise en moto à plein vitesse, tandis que derrière lui un poursuivant chute à cause d'une explosion ; scène du film Mission Impossible Rogue Nation.

« Mission : Impossible, Rogue Nation » de Christopher McQuarrie © Paramount

Entre alors en scène… Christopher McQuarrie. “Qui?” s’est sûrement demandé le public de l’époque en voyant les premières affiches de Mission Impossible – Rogue Nation (2015). En effet, McQuarrie, ancien détective privé, s’était surtout fait connaître des studios pour avoir accompagné à l’écriture une belle partie des œuvres de Bryan Singer, d’Ennemi Public (1993) à Jack le chasseur de géants (2013). Élevé par ce partenariat, McQuarrie y mettra fin dans les années 2010 probablement pour ne pas être pris par la vague #MeToo qui emporta Singer, accusé de multiples abus sexuels, notamment sur mineurs. Ayant sûrement plus de talent à naviguer dans le monde du showbusiness que de choses à raconter, McQuarrie s’était dès 2008, lors du tournage de Walkyrie (Bryan Singer, 2008), rapproché de l’homme derrière Mission : Impossible, alors en pleine déchéance publique pour son prosélytisme scientologue. Issu de la même génération, les deux hommes connectent rapidement, au point où McQuarrie est permis d’intervenir (non-crédité) sur l’écriture de Protocole Fantôme puis se voit confier, comme une épreuve de confiance, la réalisation d’un autre Tom Cruise movie, Jack Reacher en 2012. Christopher McQuarrie se révèle un bon exécutant, docile et efficace plutôt qu’audacieux et original, une valeur suffisamment sûre, capable de suivre la recette de ses prédécesseurs sans faire de caprice. Il s’installe donc dès Protocole Fantôme qu’il corrige sans être crédité et y installe sa propre intrigue : le Syndicat, une sorte d’anti-IMF, une agence du Mal non-identifiée. Un trope de scénario ultra-classique de franchises en peine d’antagoniste crédible, que l’on retrouve déjà beaucoup en ce début de décennie 2010 : Moriarty et son empire de l’Ombre dans Sherlock Holmes 2 (Guy Ritchie, 2011), Owen Shaw et son équipe de doubles maléfiques dans Fast and Furious 6 (Justin Lin, 2013), ou encore SPECTRE, l’agence du Mal mythique de James Bond, qui revient progressivement dans les derniers opus, d’abord sous la forme de Quantum dans Quantum of Solace (Marc Forster, 2008), puis plus ouvertement dans Spectre (Sam Mendes, 2015). Du tout cuit, ou plutôt du surgelé, qui fait entrer la saga dans l’auto-cannibalisation narrative. Qu’importe, les réalisation de McQuarrie seront des cartons monumentaux (150 millions de budget pour 710,9 millions de recettes sur Rogue Nation en 2015, 180 millions pour 791,1 millions sur Fallout en 2018), où l’exécutant parviendra à replacer son maître Ethan Hunt sur le haut de l’affiche. Ces deux volets feront en effet de nouveau disparaître les personnages secondaires, apparaissant toujours plus âgés et de moins en moins enthousiastes, simples mortels condamnés à vieillir auprès de l’immuable Ethan Hunt. Même le nouveau personnage d’Ilsa Faust, seul personnage féminin de la saga ne servant pas juste de faire-valoir grâce à l’extraordinaire implication de son interprète Rebecca Ferguson, voit sa place dans la franchise minimisée, jusqu’à être tout à fait remplacée par une faire-valoir plus jeune et plus soumise dans les derniers opus. L’humour et le second degré sont aussi peu à peu évacués, faisant place à un sous-texte bien plus nihiliste, dont la portée, si elle existe, est difficile à cerner. Le Syndicat apparaît dans Rogue Nation et Fallout comme un étrange mélange du groupe Wagner et de Daesh, le tout unifié par un discours anti-système qui, à l’habitude d’Hollywood, est toujours prononcé par des psychopathes sans scrupules pour ne pas paraître trop sensé. Une approche ayant au moins le mérite, par le biais de la superbe interprétation de Sean Harris en ultra-méchant Solomon Lane, de perturber l’imperturbable Ethan Hunt sur le bien-fondé de sa mission, condamné à éternellement être la soupape de sécurité d’un ordre du monde défaillant, sacrifiant pour cela sa vie et celle de ses proches. Une perturbation qui ne durera qu’un instant avant que le trop servile agent ne reprenne son programme habituel. Les limites de l’univers de Mission : Impossible ont ainsi été atteintes, tout ce qui suivra ne sera que cynisme désespérant : le monde est mauvais, le changement impossible, continuons de faire semblant jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Pire encore, dans sa soumission absolue, McQuarrie place l’agent Ethan Hunt, complètement dépassé par les enjeux internationaux, en voix, ou plutôt en action, de la raison. Le maître espion, désavoué par son pays, se passe de son contrat démocratique, de sa licence violente et interventionniste, pour s’auto-proclamer juge et promoteur du Bien international, prenant pour prétexte son ultra-efficacité et son ultra-anonymité. Une puissance bénévole, invisible, surpuissante, sans frontières et sans limites, au service d’hommes et de femmes inconscient.es plutôt qu’à celui des nations revanchardes et des intérêts personnels. Dieu sur Terre en somme, qui se distinguerait de ses antagonistes par son refus du pouvoir, dont il ne saurait quoi faire, et de la célébrité qu’il n’a pas le charisme de maintenir. Christopher McQuarrie pose donc avec Rogue Nation et Fallout un questionnement philosophique faussement profond : Ethan Hunt peut sauver le monde, mais pas l’humanité d’elle-même. Un dangereux et caricatural abrégé de l’Histoire qui, sans une bonne dose de second degré, placerait facilement l’exécutant pur et sans arrière-pensée en héros absolu.

Tom Cruise s'accroche à un hélicoptère en vol dans Mission Impossible Fallout de Christopher McQuarrie.

« Mission : Impossible – Fallout » de Christopher McQuarrie © Paramount

Supposément, McQuarrie aurait hésité à réaliser Fallout, conscient qu’une des qualités de la série reposait dans ses changements de visions. Il aurait cependant miraculeusement trouvé un moyen de contrevenir à cette règle essentielle en décidant de changer d’approche et de technique pour Fallout qui se révèle effectivement plus sombre, plus proche sur beaucoup d’aspects de Mission : Impossible 3. On ne peut que s’imaginer le déchirement moral que McQuarrie a dû ressentir lorsque lui fut proposé d’achever la saga sur le diptyque des Reckoning (2023 et 2025), alors que l’exécutant en chef devait se trouver encore deux autres manières de réaliser le même film. De nouveau le réalisateur se fixe sur une intrigue encore plus pré-faite et empreinte de ré-actionnisme vieux-jeu que son bien-aimé Syndicat : une IA maléfique se faisant tout simplement appeler l’Entité dans une paresse absolue d’écriture. Un antagoniste parachuté de la science-fiction, genre que la série n’avait jusqu’alors que frôlé du bout des doigts. Un bousculement important qui n’apportera pas grand chose au mythe de l’intelligence artificielle totalitaire, hormis une certaine dévotion volontaire des hommes à son service, devenant ainsi à leur tour des machines fanatiques. Un développement qui aurait pu être intéressant s’il ne restait pas complètement hors-champ : qu’on nous garde de montrer autre chose qu’Ethan Hunt, et encore pire, des civils ! Cette sortie de piste ne dépassera donc pas un re-mâchage négligé de HAL 9000 de 2001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968), de V.I.K.I. de I,Robot (Alex Proyas, 2004) ou encore d’Ultron d’Avengers 2 (Joss Whedon, 2015), et servira plutôt à poursuivre le discours messianique déjà posé dans les précédents opus. L’Entité en question apparaît en effet comme une émanation ex-nihilo de l’ambition démesurée des hommes, une force du Mal tentatrice comme l’anneau de Sauron, capable d’instaurer la même discorde auprès des individus et des peuples de la Terre, gouvernements et membres de gouvernements qu’il devient de plus en plus difficile d’assigner à une réalité géographique ou politique. Un mécanisme d’abstraction, qui fonctionnait déjà plus ou moins dans le Civil War d’Alex Garland (2024), permettant a priori de mettre en avant des problèmes fondamentaux du système sans risquer de trop se catégoriser auprès d’un public. Mais ici, dans ces énièmes blockbusters d’une saga épuisée jusqu’à l’os, difficile de ne pas voir une stratégie de fuite, un moyen de rester neutre pour s’assurer une diffusion internationale. Rappelons qu’on parle toujours de la suprématie d’agents secrets américains, ou comme dans Top Gun : Maverick (Joseph Kosinski, 2022), construit sur le même modèle, des aviateurs de l’armée américaine. La question est posée : si les États-Unis ne peuvent plus taper sur les Nazis, les Russes ou les Arabes, que leur reste-t-il à raconter ?

Gros plan sur le visage de Tom Cruise tenant une clé en forme de chapelet dans Mission Impossible Final Reckoning.

« Mission : Impossible – Final Reckoning » de Christopher McQuarrie © Paramount

Suivant la tendance américaine des dernières années, McQuarrie cède aisément au discours christique. Il représente dans les Reckoning un monde de citoyens-moutons égarés à la recherche d’un berger, de gouvernements belliqueux et égocentriques se tirant la bourre comme des consuls romains décadents, un robot né de l’orgueil des hommes voué à détruire l’humanité, autant physiquement que moralement, un agent déchu se faisant appeler Gabriel à son service, des McGuffin en forme de croix, un baptême-ascension-résurrection à plusieurs kilomètres sous la surface de l’Arctique, des discours ampoulé sur la prédestination… Après avoir vaincu à plate couture ses semblables humains, le dernier ennemi d’Ethan Hunt se devait apparemment d’être plus encore. Son personnage est enfin élevé, de manière assez assumée, comme le prophète de la paix (américaine) absolue qu’il a toujours voulu être, dépourvu d’ego, capable de sauver le monde entier sans aucune perte. L’imagerie prophétique est si flagrante qu’il est dur de la défendre comme un choix simplement esthétique, et non comme employée à un haut niveau de premier degré, dans un discours promulguant la supériorité de l’Élu, volontaire et capable, sur la démocratie, pourrie et inapte. À l’heure crépusculaire de l’avènement des techno-bros, conservateurs et masculinistes, complètement imbus de leur propre personne, se pensant capable de “remettre l’ordre” à eux tout seul, ce genre d’envolée mégalomaniaque laisse tout au moins un arrière-goût amer, qui laisse difficilement apprécier les quelques séquences d’action pourtant impressionnantes. Plus loin encore dans la tendance “c’était mieux avant”, ce diptyque se targue d’un nostalgisme déplacé, qui fait se dérouler l’intrigue mais surtout l’action dans un monde low-tech : course-poursuite dans la vieille Europe, saut à moto-cross into parachutage sur train à vapeur, enquête et carambolage d’Orient-Express, visite d’épave de sous-marin nucléaire, échauffourée en chalet de station arctique, bataille d’avions biplans… Une régression qui rend d’autant plus évident la modernité technique et l’inventivité de mise en scène des volets précédents, si celle-ci restait à prouver. À cet Indiana-Jonisme s’ajoute un fan service hors-sol, comme si la saga n’avait jamais été ultra-jeuniste, comme si elle ne s’était pas toujours construite sur le succès ou l’échec précédent, plutôt que sur un lore d’ensemble cohérent. Un cas d’école de retconning, ou continuité rétroactive, d’une franchise dont quasiment l’intégralité de l’équipe a changé depuis le premier opus, dont les premières collaborations artistiques ont pu être extrêmement conflictuelles, et qui se permet pourtant de s’auto-congratuler de ses premiers succès. Si l’esprit boomer n’était pas assez évident, il n’y a qu’à voir la parole accordée aux jeunes générations dans ce dernier diptyque : quasi-mutiques, toujours deux trains de retard derrière Hunt et en totale admiration de ses prouesses. L’agent s’est bien arrangé pour ne laisser aucun successeur derrière lui. Mission : Impossible restera, et a probablement toujours été, la pyramide de son initiateur, un tombeau titanesque construit à sa propre gloire.

Tom Cruise en position fœtale dans un bassin contenant de la glace, dans Mission Impossible Final Reckoning.

« Mission Impossible : Final Reckoning » de Christopher McQuarrie © Paramount

Arrachée à la mégalomanie de son patron, la saga se sera toutefois révélée comme un terrain de jeu monumental pour l’action, accomplissant la mission initiale du genre : dépasser les limites de ce dont est capable l’homme. Elle aura aussi articulé une formule de la franchisation, axée sur un renouvellement fréquent et réfléchi des créateur.ices la portant, permis par un modèle genré extrêmement simpliste pouvant aisément être réapproprié. Mission : Impossible aura aussi participé à la démocratisation de l’action par le lissage de la violence et de la sexualité, ouvrant le genre à un public plus large, là où la saga James Bond faisait le pas inverse en s’esthétisant. Bien que cette approche frôle (ou ait encouragé) la disneyisation, elle peut être vue comme une avancée par rapport aux œuvres majeures du genre l’ayant précédé, apparaissant comme une détox de l’utra-virilisme et de l’ultra-nationalisme de l’action des années 80, en proposant un héros plus stratège et moins destructeur. Un écart qui se révélera très vite être une évolution du même modèle de héros masculin, donnant l’illusion d’une autocritique, mais ne se plongeant jamais vraiment dans cette intériorité, usant toujours du sacrifice corporel et de la démonstration de force pour être reconnu et entendu par les autres. Le mythe du chevalier blanc est tout aussi problématique que celui, tout aussi fictif, du loup mâle alpha. De la même manière, l’apparente dépolitisation de la franchise, de ses origines propagandistes de Guerre Froide à son combat Bien-Mal entre agents secrets et agences non-alignées, est un camouflage assez léger. La promulgation de l’interventionnisme et du vigilantisme, qu’il soit américain d’abord, puis privé ensuite, a toujours été une constante dans la saga, bien que modérée par une remise en question des ordres et un rejet des solutions à lourdes pertes humaines ou matérielles. Par sa répétition, sa progression fulgurante et l’ampleur de sa chute, la saga aura au moins été le symbole du capitalisme qui l’a permis, prompt à la solution temporaire toujours aussi impressionnante que creuse, incapable de conserver un équilibre ou d’accepter la fin des choses, débouchant toujours sur des entre-sois sclérosés et des monopoles de pouvoir déshumanisant. Le monde de Mission : Impossible n’est pas et ne sera jamais le nôtre, car il ne veut pas être humain. Il se place au-dessus de la foule et voudrait la guider, sans lui proposer aucun horizon autre qu’une recherche permanente de la sécurité, et non de paix. Un monde où seuls les détenteurs de la violence tactique et stratégique ont un droit de parole, où il existerait une sorte de cours permanent du présent, inchangé et inchangeable, qu’il faudrait maintenir à tout prix, quitte à paraître anachronique. Un monde où ne compte que le record, le dépassement et le sacrifice. Un monde abstrait, absurde, d’une machine perpétuelle, répétant son mouvement non pas jusqu’à explosion ou à implosion, mais plus simplement, plus réellement, jusqu’à épuisement, ne laissant derrière elle que de rares bons souvenirs et une carcasse titanesque dérangeante, inconfortable, à la gloire d’un seul homme.


A propos de Elie Katz

Scénariste fou échappé du MSEA de Nanterre en 2019, Elie prépare son prochain coup en se faisant passer pour un consultant en scénario. Mais secrètement, il planche jour et nuit sur sa lubie du parfait film d'action. Qui sait si son obsession lui vient d'une saga Rambo vue trop tôt, s'il est encore en rémission d'un high-kick de Tony Jaa, d'une fusillade de John Woo ou d'une punchline de Belmondo ? Quoi qu'il en soit, évitez les mots « cascadeurs français » et « John Wick 4 » près de lui, on en a perdu plus d'un. Dernier signalement : on l'aurait vu sur un toit parisien, apprenant le bushido aux pigeons sur la bande-son de son film préféré, Ghost Dog de Jim Jarmusch. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riGco

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