Christophe Gans, le chimiste fou


Invité d’honneur du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg 2022, nous avons rencontré Christophe Gans pour parler yakuza, jeux vidéo et écologie — un pot au feu bouillonnant, à l’image du cinéaste. L’occasion parfaite de poursuivre notre état des lieux des cinémas de genres français.

Samuel Le Bihan et Marc Dacascos regardent l'objectif avec un ciel ombragé et la plaine du Gévaudan en arrière-plan ; ils portent un foulard et un chapeau qui couvrent leurs visages et ne dévoilent que leurs yeux ; affiche du film Le pacte des loups de Christophe Gans.

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Contre un cinéma de couille molle

Selon Roger Avary, scénariste de Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994), tu serais « le Tarantino français ». Quand on se penche sur ta filmographie, on est effectivement frappé par l’éclectisme de tes projets et des genres que tu as explorés. D’où te vient cet amour du cinéma de genres et comment tu y navigues ?

C’est un amour qui vient du cinéma que je voyais quand j’étais enfant dans les années 60 et 70. Je crois que c’étaient des années glorieuses pour le genre. Je suis notamment un enfant de la vague de science-fiction qui comprenait 2001 L’Odyssée de l’Espace (Stanley Kubrick, 1968), La Planète des Singes (Franklin J. Schaffner, 1968), Le Voyage Fantastique (Richard Fleischer, 1966). Je me souviens clairement de leurs projections, avec mes parents, ils ont eu un impact majeur sur moi. Je suis aussi un enfant de la Hammer. Ceux-là, mes parents ne voulaient pas que j’aille les voir mais j’y allais quand même. C’était l’époque des Cicatrices de Dracula (Roy Ward Baker, 1970), Le Retour de Frankenstein (Terence Fisher, 1969), Les Sévices de Dracula (John Hough, 1971). En plus de ça, il y avait tous les cinémas de genres européens, notamment italien, espagnol et allemand — les films tirés des romans d’Edgar Wallace ont notamment beaucoup compté pour moi. Donc je nageais dans le genre depuis l’enfance. C’était aussi une époque où les films ressortaient pendant l’été. Évidemment il n’y avait pas de VHS et on voyait et revoyait en salle les James Bond, les Sergio Leone, les grands films de guerre comme Les Douze Salopards (Robert Aldrich, 1967) ou La Grande Évasion (John Sturges, 1963). Puis, au début des années 70, est arrivée la vague des films de kung-fu avec Bruce Lee en tête de proue. Il a été l’idole de ma jeunesse. Tout ça mis bout à bout a créé un bouillon délirant de culture. Sans compter tous les petits ciné-clubs qu’il y avait à l’époque, notamment celui d’Antibes où j’ai pu découvrir Le Masque du Démon (Mario Bava, 1960) qui est un film qui compte encore beaucoup pour moi. Enfin, il y avait une revue que je lisais religieusement : Midi-Minuit Fantastique. Je me souviens d’une boutique à Juan-les-Pins qui vendait les anciens numéros de la revue. Leur lecture a été déterminante. C’est véritablement comme ça que j’ai compris quel cinéma j’aimais. Plus tard, mon spectre s’est élargi puisque j’ai découvert le grand cinéma classique : John Ford, Howard Hawks… Mais le cinéma de genre était toujours celui que j’allais voir avec mes potes le jeudi. Les salles étaient remplies de films de genre. Il y avait ces doubles programmes dans toutes les grandes villes où on pouvait voir des spaghetti westerns et des péplums. On prenait le car avec mes amis et on faisait toutes les petites salles de la Côte d’Azur. Il devait y avoir cinquante films à voir chaque semaine ! C’était monstrueux, on s’empiffrait de films ! Les potes dont je parle, c’était notamment Nicolas Boukhrief avec qui j’ai fondé Starfix et qui plus tard est lui aussi devenu réalisateur. Régulièrement quand on se voit, on reparle de tout ça avec nostalgie. C’était notre jeunesse. On a tourné des films Super 8 que j’ai toujours, où on peut me voir à treize ans et Boukhrief à onze.

« Crying Freeman » © Tous droits réservés

Est-ce que ces films sont visibles quelque part ?

Non je les garde pour moi, mais je les ai montrés un jour. Après avoir tourné Crying Freeman (1995), j’ai projeté le film à l’équipe et je leur ai dit « voilà d’où je viens ». Ils m’ont vu faire des sauts périlleux à l’écran, ça a été un moment d’hilarité absolue. Plus tard, j’ai rejoint l’IDHEC (l’ancêtre de la Fémis, ndr). J’ai passé le concours en 1978 à 17 ans. C’était l’époque où ils essayaient de s’ouvrir à d’autres cinématographies. Évidemment, ils m’ont vu arriver comme un mutant. Mon épreuve était un oral sur La Cérémonie (Nagisa Oshima, 1971). Je connaissais tout là-dessus parce que j’étais déjà passionné par le cinéma japonais. J’ai commencé à faire un exposé sur ce cinéma, je leur parlais des arts martiaux, du rapport entre le corps et la caméra, et tous ces trucs-là. Les mecs étaient sidérés. Je me suis retrouvé à l’IDHEC, entouré d’adorateurs d’Agnès Varda et de Jean-Luc Godard – pour lesquels j’ai le plus grand respect par ailleurs. Je ne me suis jamais opposé à ce cinéma, j’aime énormément la Nouvelle Vague. Mais j’étais définitivement le mec étrange de la bande. Mon film de fin d’études était un giallo en hommage à Mario Bava et Dario Argento. J’étais considéré comme un type complètement à part, mais il commençait à y avoir à l’IDHEC quelques étudiants qui se réclamaient non plus de la nouvelle vague mais du Nouvel Hollywood. Mon ami Aïssa Djabri – qui a plus tard produit notamment La Vérité si je mens (Thomas Gilou, 1997) – s’est tout de suite présenté comme un fan de Scorsese. Même se réclamer de Scorsese, de Coppola ou de Friedkin, c’était original à l’IDHEC à cette époque. J’ai créé Starfix à la sortie de l’école à 21 ans. Déjà, la revue reflétait ce bouillon de films d’arts martiaux, de films italiens, du Nouvel Hollywood, et j’en passe. La revue a énormément marché parce qu’elle reflétait un courant de pop culture qui était très puissant à l’époque, mais qui n’était reflété par aucune revue par ailleurs. Chacun gardait son petit périmètre. Première, Le Film français, Les Cahiers du Cinéma… Personne n’essayait de parler du cinéma populaire et de qualité. Starfix reflétait l’aspiration de jeunes cinéphiles qui voulaient qu’on leur parle du cinéma autrement. Le style de Starfix était très inspiré par celui de Rolling Stone. On sentait qu’un truc se passait dans la jeunesse, on a surfé dessus, on l’a accompagné. Aujourd’hui tout ça est un peu retombé en France. La cinéphilie s’est assoupie. L’ébullition qu’on a connue à partir du milieu des années 70 jusqu’au début des années 90 s’est dégonflée. Pas éteinte, mais dégonflée. Aussi, on emprunte maintenant d’autres voies. A l’époque, nos loisirs c’étaient essentiellement la littérature et évidemment le cinéma, mais aujourd’hui il y a tellement d’autres sources de divertissement – à commencer par les jeux vidéo qui sont un sérieux concurrent à tout ça et que j’adore.

Au fil de ta carrière tu as justement navigué entre tous ces nouveaux médiums, notamment le jeu vidéo.

Ce qui m’intéresse personnellement, c’est comment la pop culture — dont fait partie le cinéma de genres — translate entre différents médiums. Il y a eu l’arrivée du manga, la japanime, le jeu vidéo. Ce sont des choses sur lesquelles j’ai immédiatement sauté parce que j’y ai vu une façon de perpétuer les choses qui me plaisaient quand j’étais gosse.

Tu as été précurseur, parce que c’était une niche qui est maintenant devenue totalement mainstream.

Quand j’ai fait Crying Freeman, les gens étaient stupéfaits que ce soit inspiré d’une bande dessinée japonaise. Personne n’en lisait en France. J’ai adapté le film à partir d’une traduction du manga japonais. Comment je suis tombé sur Crying Freeman ? C’est une drôle d’histoire. J’avais rencontré Michael Kaluta qui est le magnifique dessinateur américain de The Shadow, un des grands artistes du comic book américain. Je passais quelques jours à New York chez lui pour un projet de film qui ne s’est jamais fait. C’est alors que Kaluta me montre un dessin animé japonais, Nausicaä de la Vallée du Vent (Hayao Miyazaki, 1984). Je n’en revenais pas. “Putain mais qu’est-ce que c’est que ça ?”. Il ouvre alors une armoire bourrée de VHS et en sort Crying Freeman (Daisuke Nishio & Shigeyasu Yamauchi, 1988-1994), Black Magic M-66 (Hiroyuki Kitakubo & Masamune Shirow, 1987) et pleins d’autres dessins animés japonais. Il me dit qu’il a un ami à Tokyo qui lui fait des copies à partir de laserdiscs. Il me propose de lui donner mon adresse. C’est cet ami de Michael Kaluta qui m’a envoyé 3 OAV, Original Animation Video, de Crying Freeman qui raconte le premier cycle du manga, celui que j’ai adapté. Je les ai montrés à mon producteur Samuel Hadida en lui disant que je voulais les porter à l’écran. Et il me dit banco. Metropolitan a acquis les droits des six OAV et on a travaillé là-dessus. On est partis d’un matériau dont on ne comprenait même pas les dialogues. Mais le récit était d’une limpidité absolue juste avec les images.

Léa Seydoux en princesse se tourne vers l'imposante bête face à elle, ressemblant à un fauve et portant un manteau blanc, sous un ciel de nuit ; plan issu du film La belle et la bête de Christophe Gans.

« La Belle et la Bête » © Gaumont Pathé

Il est souvent dit que le propre du cinéma de genres est de porter un miroir déformant sur le monde. Dans Crying Freeman, tu parles corruption entre les yakuzas et le gouvernement ; Le Pacte des Loups (2001) expose la malhonnêteté de la noblesse française ; Silent Hill (2006) raconte la chute d’une communauté vers l’obscurantisme ; La Belle et la Bête (2014) reprend le thème de l’écologie déjà cher à Miyazaki.

Mon adaptation de La Belle et la Bête est totalement inspirée de Miyazaki. Mais dans tous ces films, je parle d’abord de moi-même, des choses qui me passionnent, de celles qui me font peur. Par exemple, les sectes me font peur. Les sociétés secrètes apparaissent dans tous mes films. Il y a les “108 Dragons” dans Crying Freeman, les “Loups de Dieu” dans Le Pacte des Loups, la secte obscurantiste dans Silent Hill… Dans tous mes films, il y a des images de bateaux sur la mer parce que mon père était peintre de marine. Autre exemple, j’ai un rapport très fort aux animaux et ça se voit dans mes films, même dans leur esthétique. Quand le Crying Freeman charge son revolver et qu’on voit un cygne déployer ses ailes en arrière-fond, c’est une image voulue. J’aime filmer les animaux et leur symbolique. Donc ma personnalité vient s’accrocher à des éléments qui existent déjà dans l’œuvre originale. Dans le scénario du Pacte des Loups, j’ai accentué le personnage de l’Indien parce qu’il représente mon idéal de héros : un guerrier chaman pratiquement invincible qui parle aux animaux et qui finit martyr. C’est vraiment ce que j’aime dans les films de sabre chinois. Il n’y a pas de mécanique là-dessous, ça vient tout seul. C’est ma personnalité qui s’exprime plutôt qu’un propos idéologique délibéré. Quand j’ai lu la première fois le très beau script du Pacte des Loups, j’ai tout de suite accroché à son aspect politique et notamment antiraciste que je trouvais très fort avec des dialogues percutants comme “Est-ce que tu peux te reproduire avec une femme de notre race”. L’idole de mon enfance a été Bruce Lee, c’est-à-dire quelqu’un qui n’était pas de mon ethnie. En fait, tous les héros que j’avais à l’époque étaient les héros des films de kung-fu comme David Chiang et Ti Lung. J’ai aussi baigné dans la blaxploitation ; Jim Brown et Fred Williamson faisaient partie de mes modèles héroïques. C’était normal, je ne me posais pas la question. Mes copains admiraient les mêmes personnes — tout comme dans les années 50 le modèle héroïque normal était James Dean. Ma chambre de gamin était décorée de posters de gens qui n’avaient pas ma couleur, et personne n’y a jamais vu aucun inconvénient. Aujourd’hui, c’est évidemment devenu un sujet de société crucial.

C’est vrai qu’aujourd’hui, on parle énormément des problématiques de représentation au cinéma et d’idéologie politique.

Ce qui m’a fait plaisir quand Le Pacte des Loups est ressorti, c’était que toute une génération qui n’avait pas vu le film à sa sortie est venue m’interviewer. Des gens qui avaient l’âge du film, vingt ans ou un peu plus. C’était intéressant parce qu’ils me parlaient délibérément de l’aspect écolo du film, de la cause animale et d’antiracisme. Tout évolue. A l’époque, personne ne parlait de ça quand le film a été distribué. Ça n’intéressait pas tellement les gens, ils ne parlaient que de l’hybridation du film, de son étrangeté à filmer du kung-fu dans les Pyrénées. Aujourd’hui, les discussions se sont déplacées sur d’autres sujets. D’un autre côté, il y a aussi le revers de la médaille. Récemment, j’ai lu un article sur le film écrit par un Américain qui disait beaucoup de bien du film. Mais à la fin, il s’est senti obligé de mettre un petit alinéa en disant “attention, je tiens quand même à prévenir que le film comporte des scènes de nu intégral, un viol incestueux et une ré-appropriation culturelle”. J’ai compris qu’il parlait de la scène où le héros se fait des peintures de guerre indiennes pour aller venger son pote. Le mec qui a écrit cet article, parfaitement positif, était quand même soumis à l’idéologie woke. Bien sûr, il y a des choses qui évoluent dans le bon sens, mais il y a en a d’autres qui pour moi n’évoluent pas nécessairement dans le bon. Quand on commence à plaquer une pseudo-morale puritaine inversée sur des sujets comme ça, il ne te reste plus beaucoup de latitude d’expression.

Marc Dacascos, en tenue de pirate XVIIIème siècle dans Le pacte des loups de Christophe Gans tend son doigt vers l'horizon, comme pour montrer une direction.

« Le Pacte des Loups » © Tous droits réservés

Au fil de tes films, tu tires ce fil de la nature, que ce soit dans Crying Freeman avec la cachette dans la forêt, le bête du Gévaudan dans Le Pacte des Loups, les roses de La Belle et la Bête… On ressent une volonté de reconnecter notre imaginaire à la nature par le biais des genres.

C’est une volonté qu’on retrouve notamment dans le RPG, c’est-à-dire les role playing games japonais. J’ai une grande passion pour les jeux vidéo, et notamment pour les RPG. On y retrouve une sorte de mystique écologique, notamment dans des grands jeux comme Secret of Mana, qui tournent autour de qu’on appelle “le gaïa”, c’est-à-dire l’âme de la Terre. C’est probant dans Le Pacte des Loups et La Belle et la Bête. Le prince maudit commet un acte irréparable, il tue la fille du Dieu de la Forêt. Elle devient un immense rosier qui se répand comme une explosion nucléaire. Il subit alors la malédiction d’un Dieu ancien. En faisant cela, je quitte la périphérie de la représentation judéo-chrétienne pour entrer dans quelque chose qui reste passionnant dans le manga et dans le jeu vidéo japonais. L’idée est de nous réconcilier avec des choses qui sont très anciennes, voire antédiluviennes. Les très vieilles cultures comme la culture européenne ou japonaise viennent finalement de la même base — c’est-à-dire le respect de la nature, le rapport aux animaux. J’ai toujours essayé de dresser des ponts, de faire des hybridations. Mais des hybridations logiques, rationnelles. Pour moi, il y a un rapport évident entre le surréalisme tel qu’il a été défini par les artistes français et l’esthétique de Silent Hill ; il y a un rapport entre le feuilleton de cape et d’épée littéraire français à la Dumas et le wu xia pian, c’est-à-dire le conte de sabre chinois tel qu’il a été défini par l’écrivain Gu Long ; il y a un rapport entre le polar de Melville et les films de yakuza… J’ai essayé de faire des accouplements entre ces choses. J’ai voulu ainsi éclairer notre propre culture — qui d’ailleurs est souvent mal considérée par les Français. Il y a effectivement l’aspect typiquement français que je travaille dans des films comme Le Pacte des Loups ou La Belle et la Bête, tout en m’adressant à un public qui connaît mieux One Piece ou Dragon Ball qu’Alexandre Dumas. Je suis une espèce de chimiste fou. C’est vrai que mes films sont très étranges dans le panorama du cinéma français, très à part, mais je crois qu’avec le temps les gens commencent à comprendre ce que j’essaie de faire.

Une femme, vue de dos, fait face à un corps calciné, comme crucifié en pleine rue teintée de couleurs ocres, dans le film Silent Hill de Christophe Gans.

« Silent Hill » © Tous droits réservés

En ce sens, tes longs-métrages contribuent toujours à l’ébullition du cinéma de genres français. Ils ont tous connu un certain succès, et ils continuent à être revus. Dans une certaine mesure, il y a donc un désir du public de voir cette culture française hybridée à l’écran.

Je fais la part entre le public français, et le jeune public français — qui est celui qui aime regarder mes films. C’est le public qui lit les mangas, qui regarde la japanime et qui comprend très bien ce que je fais. J’ai d’ailleurs souvent l’étiquette de l’ultra-orthodoxe fidèle aux œuvres originales. Crying Freeman est considéré comme une adaptation pleine de respect du manga. Silent Hill est couvert de louanges par les fans de jeux vidéo qui reconnaissent certainement que c’est un type comme eux qui a fait le film. Il y a ce côté “entre nous”. J’ai un respect tellement immense pour les créateurs de Silent Hill que ça me fait plaisir que les gens aient apprécié mon adaptation. Concernant le cinéma de genres en France, ce n’est pas une question culturelle mais plutôt industrielle. La France est malheureusement coincée dans un cycle. A un moment, il y a eu une certaine ouverture mais ça s’est refermé. C’est dommage parce qu’il y a tellement de choses à adapter, on a un patrimoine tellement riche. C’est terrible parce que le public auquel on est confronté aujourd’hui est essentiellement attiré par la pop culture. Le film qui a marché cette année est Top Gun Maverick (Joseph Kosinski, 2022). Il y a aussi Bullet Train (David Leitch, 2022), qui est un précipité de pop culture porté par un Brad Pitt en grande forme. Le public qui remplit les salles est féru de pop culture. D’ailleurs ici, au Festival Fantastique de Strasbourg, on trouve quelques vieux au fond des salles mais sinon il n’y a que des gamins. On se doute bien de ce qu’ils lisent, de ce qu’ils regardent et de ce qu’ils écoutent. Pourtant, le cinéma français ne répond pas aux attentes de ce public. Tout le monde se lamente que ça marche de moins en moins, alors qu’on ne donne pas aux gamins ce dont ils ont envie. Je ne dis pas qu’il faut remplacer tout le cinéma français actuel par du cinéma de genres, ce serait complètement idiot. Mais quand Le Pacte des Loups a été distribué, en parallèle sortaient Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet, 2001), La Vérité si je mens 2 (Thomas Gilou, 2001), et Le Placard (Francis Veber, 2001). Le cinéma français avait encore une force de proposition foisonnante. Tous ces films ont fait plus de 5 000 000 d’entrées parce que le public avait le choix, un choix national. Ils pouvaient choisir entre le gros film de cape et d’épée, un autre film complètement cinglé qui réinvente la France, une grosse comédie, et puis un sujet sociétal important. Maintenant, il n’y a plus autant de force de proposition. Ils sont tous racornis sur leurs putains de comédies réactionnaires que je ne peux pas sentir. Ce n’est pas comme ça que ça va se régler. En plus, le public se fractionne de plus en plus sous l’influence du cinéma américain et de la façon de promouvoir les films. On finit par dire que tel film ne s’adresse qu’aux moins de 18 ans, tel autre ne s’adresse qu’aux 18-34 ans masculins, tel autre aux 18-25 ans féminins. Et puis maintenant, on va vous dire que tel film s’adresse aux 18-25 ans féminins… De banlieue ! Ils coupent le gâteau dans tous les sens et il ne reste forcément que des miettes. Les films font des scores pitoyables. Celui qui a le mieux marché mercredi dernier c’est la ressortie d’Avatar (James Cameron, 2009). Il a fait deux fois plus d’entrées que le dernier Dany Boon. A un moment donné, il va falloir que les gens se remettent en question. Si on continue à découper le cinéma en rondelles, on perd le public.

Pourtant, une nouvelle génération de cinéastes français tente des choses en ce moment. Je pense à Grave (Julia Ducournau, 2016), Teddy (Ludovic Boukherma & Zoran Boukherma, 2020), La Nuée (Just Philippot, 2021) ou Ogre (Arnaud Malherbe, 2022).

Bien sûr, et je vais les voir. Mais c’est ce que j’appelle le “fantastique-Fémis”. Attention, je dis ça sans mépris. J’ai fait moi-même l’IDHEC qui était la Fémis de l’époque, donc je me garderais bien d’être condescendant. Il est très clair que Grave a engendré une micro-vague de films fantastiques, mais qui sont surtout des films d’auteur, réalisés par des gens sortis de la Fémis. Ce sont des films qui vont être supportés par la presse pour cette raison. Ils ne sont pas tellement décomplexés. Je pense que l’énorme succès du Pacte des Loups vient du fait que c’était un film totalement décomplexé. C’était le pot-au-feu du moment, il y avait de la bouffe pour tout le monde. Tu pouvais être Blanc, Noir, garçon, fille, vieux, et cætera. La seule projection publique à laquelle j’ai assisté à l’époque était au Pathé Place de Clichy à Paris. Je peux te dire que la salle était pleine de mecs de banlieue qui comprenaient très bien qui était en fait l’Indien. Il y a cette scène où Samuel Le Bihan racontent à Jérémie Renier comment on fait la guerre dans les nouveaux territoires, et pourquoi les Français l’ont perdue. C’est vrai que les films fantastiques que tu as cités — dont certains sont très intéressants, à commencer par Grave — sont en fait des films proposés à un public intello. Grave n’est pas populaire, Teddy non plus. Alors que le cinéma de genres est par essence un cinéma populaire. Pour moi, le cinéma, c’est une salle pleine à craquer, et pas seulement avec quelques personnes avec un doigt sur le front. C’est toujours difficile de parler de ça car j’aime énormément le cinéma d’auteur — tous les acteurs du Pacte des Loups viennent du cinéma d’auteur, Jérémie Renier, Émilie Dequenne, Samuel Le Bihan… J’ai justement évité de prendre des acteurs du cinéma commercial français de l’époque parce que je voulais amener les jeunes pousses du cinéma d’auteur dans un gros film populaire. Aujourd’hui, c’est fini. Les spectateurs se précipitent sur Top Gun Maverick ou Il était une fois à Hollywood (Quentin Tarantino, 2019). On ne va pas tenir le choc. Tout simplement parce qu’on fait un cinéma de couille-molle.

Propos de Christophe Gans
Recueillis et retranscrits par Calvin Roy
Dans le cadre du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg
Merci à Stéphane Ribola


A propos de Calvin Roy

En plus de sa (quasi) obsession pour les sorcières, Calvin s’envoie régulièrement David Lynch & Alejandro Jodorowsky en intraveineuse. Biberonné à Star Gate/Wars, au Cinquième Élément et au cinéma de Spielberg, il a les yeux tournés vers les étoiles. Sa déesse est Roberta Findlay, réalisatrice de films d’exploitation parfois porno, parfois ultra-violents. Irrévérencieux, il prend un malin plaisir à partager son mauvais goût, une tasse de thé entre les mains.

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