Dix-huit ans que nous espérions depuis l’excellent 28 semaines plus tard (Juan Carlos Fresnadillo, 2007) que Danny Boyle puisse continuer sa saga horrifique. Notre patience est enfin récompensée avec l’arrivée de 28 ans plus tard, sorte de suite/prolongement sous stéroïdes que nous n’aurions pas imaginé de la sorte…

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Land of the Dead
Drôle de carrière que celle de Danny Boyle, gentil punk passant du film grand public comme La Plage (2000) et Slumdog Millionaire (2008) à des œuvres plus barrées comme Trainspotting (1996) ou Sunshine (2007). Le cinéaste va là où il pense se faire plaisir et si on peut déplorer quelques égarements par-ci par-là on peut dire qu’il a bien raison. Il expérimente, teste, se trompe, ajuste mais propose. C’était le cas avec 28 jours plus tard (2002) dans lequel après le tournage de La Plage, il revenait à plus de simplicité en tournant un faux film de zombies – mais vrai film d’infectés – muni d’un simple camescope DV. Accompagné d’Alex Garland, déjà auteur du roman qu’adaptait le film avec DiCaprio, il y revenait sur les premiers jours d’une épidémie au Royaume-Uni : la Fureur. Ce premier film de la saga qui nous intéresse aujourd’hui a marqué par son ambiance unique et cette particularité de l’image sale et authentique, proche du documentaire et d’un cinéma du réel. Cinq ans plus tard, toujours producteur, Boyle a cédé la place de réalisateur à Juan Carlos Fresnadillo pour la suite, 28 semaines plus tard, celle-ci tournée en 16mm. Sur bien des aspects, cette suite dépassait l’envergure du premier film et lançait une promesse : la libération du virus sur le reste du continent européen, les dernières images prenant place sur le Trocadéro à Paris.

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Après bien des atermoiements qui ont vu le projet 28 mois plus tard être sans cesse repoussé, c’est presque vingt années après que Danny Boyle revient aux affaires pour signer 28 ans plus tard, censé ouvrir sur une trilogie complète – le second volet 28 ans plus tard : The Bone Temple (Nia DaCosta, 2026) étant déjà dans la boite. Ce nouveau long-métrage raconte, vingt-huit ans après donc, ce qu’il est advenu du virus. Le teasing final de l’opus précédent est annulé puisque le reste du monde a réussi à vaincre la Fureur tandis que seule le Royaume-Uni reste confiné en quarantaine, devant vivre avec les infectés. En presque trois décennies, de nouvelles règles sociales ont été établies, des classifications ont été faites entre infectés – les alphas, les rampes-lents, les rapides – et le reste du monde tente de maitriser tout ça pour que ça ne déborde pas du territoire britannique. C’est dans ce joli contexte qu’une petite île a fait société. Cette petite communauté qui vit plutôt paisiblement n’est reliée au continent que par marée basse. Spike a douze ans et son père décide que c’est le bon moment pour qu’il passe le rite d’initiation en allant tuer des infectés hors de l’île. La mère de Spike est gravement malade et celui-ci se demande, malgré les menaces de toutes parts, si l’existence d’un médecin dans les environs pourrait l’aider.
Si les deux premiers volets étaient filmés à hauteur de femmes et d’hommes, ce qui frappe d’emblée dans cet épisode c’est la volonté affichée de faire de ce nouveau monde, après deux décennies à oublier les codes d’avant, presque un univers de fantasy, avec différentes menaces, clans ou rituels. 28 ans plus tard amplifie le lore des opus précédents pour l’amener encore plus franchement dans un monde avec de nouvelles règles. C’est flagrant avec cette nouvelle classification entre infectés, mais c’est encore plus évident avec ce décalage de plus en plus profond entre ceux ayant vécu avant 2002 – qui connaissent donc des marqueurs de notre époque – et ceux nés après l’avènement de l’épidémie, qui ne savent pas ce qu’est un téléphone ou un frisbee. Dans ce contexte où les cartes sont rebattues, il est intéressant de voir ce que Danny Boyle et Alex Garland, lui aussi revenu au scénario, peuvent faire comme allégorie de notre décennie – le second long-métrage traitait déjà en creux de la guerre en Irak et de l’interventionnisme américain. La plus évidente concerne bien sûr le Brexit puisque difficile de ne pas voir la métaphore d’un Royaume-Uni coupé du reste du monde et seul face à l’adversité comme une conséquence directe de ses choix politiques.

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Toutefois dans cet univers où MeToo n’existe pas, le plus réussi demeure cette façon dont les scénaristes nous parlent de la masculinité toxique et de reproduction sociale. Jamie, le père de Spike, est en effet l’incarnation paroxystique du mascu – des valeurs fondées sur l’accomplissement physique, le courage, et une propension à la tromperie et à se défaire de ses obligations de mari – tandis que l’éducation de Isla, la mère, est basée sur l’amour et la tendresse. Cela peut paraitre grossier ou caricatural, mais dans ce monde aux codes particuliers cela parait évident que le patriarcat pousserait les potards au maximum. L’enfant doit donc embrasser ou refuser telle ou telle façon de voir le monde et il s’avère que ce choix scénaristique est aussi pertinent que réussi. Les derniers instants du récit, avec l’arrivée des hommes de Jimmy préfigurent un commentaire à venir sur les dérives religieuses et fanatiques. Jimmy, que l’on voit dans la première scène, est le fils d’un prêtre anglican totalement illuminé et s’habille comme Jimmy Saville, présentateur vedette britannique, philanthrope mais pédocriminel et nécrophile. Cet homme adoubé par le Pape et la Reine d’Angleterre en personne, tombé en 2012 et véritable traumatisme national, pourrait donner une indication sur la tournure de la saga et le but de ces droogs, tout droit sortis d’Orange Mécanique (Stanley Kubrick, 1971).
Comme souvent quand il est derrière la caméra, Danny Boyle expérimente beaucoup. C’est le sens de l’utilisation d’un iPhone – suréquipé – pour filmer 28 ans plus tard, et cela se sent à la fois dans le format d’image choisi pour cet opus, le 2.76, plus large que le Cinémascope traditionnel et dans quelques effets choisis pour signifier l’urgence. Par exemple, on l’a vu sur des images de tournage, Boyle et Anthony Dod Mantle, son chef opérateur déjà à l’œuvre sur 28 jours plus tard, ont aligné plusieurs iPhones de façon circulaire, un peu comme un mini bullet-time de Matrix (Lana & Lilly Wachowski, 1999), pour créer un déplacement furtif de l’image quand les infectés sont impactés par des flèches ou autres tirs. Pas sûr que le rendu final soit celui escompté par le réalisateur – on sent qu’il aurait aimé que l’effet soit plus spectaculaire – mais cela créé quelque chose de vu nulle part ailleurs. Au fond c’est cela qui demeure la force de la licence : arriver à créer des images inédites sur un postulat vu et revu – s’il ne s’agit pas de zombies à proprement parler, les épisodes reprennent tous les codes des films de Romero – dans un désir profond de tester des choses. Et Danny Boyle n’a jamais autant expérimenté que sur les deux volets qu’il a réalisés, quitte à frôler le mauvais goût parfois, comme dans la scène de la fête du village ou l’inconfort, par exemple quand père et fils traversent la mer.

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Boyle utilise tous les outils à sa disposition pour créer un patchwork étouffant où tout est sur-significatif et métaphorique et forcément accentué par un design sonore incommodant mais sacrément travaillé. On peut regretter l’absence du fameux thème de John Murphy, quoi qu’il en soit Young Fathers signe une bande-originale aux petits oignons, de tous les instants, se mêlant parfaitement au bruit à la fureur souhaités par le cinéaste. À titre d’exemple, encore une fois, la séquence de la traversée est l’illustration parfaite de la multitude d’effets sonores et visuels convoqués pour nous mettre mal à l’aise. Le récit du poème Boots de Rudyard Kipling, dans un enregistrement vieux de cent dix ans, déjà présent dans la bande-annonce, vient se mêler à des images tirées de vieux films de chevalerie ou des images de guerres bien réelles tandis que la musique vient saturer l’ensemble. C’est une scène d’une efficacité redoutable dans ce qu’elle raconte de l’univers du film : pas besoin d’utiliser des images des premiers chapitres ni même de les avoir vu dans l’absolu, le contexte bordélique est exposé par la force du montage et des autres dispositifs audiovisuels. Alors cela peut donner un aspect brouillon au long-métrage, mais c’est quelque part dans l’ADN de la désormais saga de faire un pas de côté par rapport aux standards établis.
Après la révélation de Cillian Murphy dans 28 jours plus tard et l’emploi du fidèle Robert Carlyle dans 28 semaines plus tard, Danny Boyle mise sur un casting confirmé avec Aaron Taylor-Johnson, Jodie Comer ou Ralph Fiennes. Le premier incarne très bien ce père rompu aux préceptes patriarcaux, tandis que la seconde apporte ce supplément d’âme et d’émotions assez surprenant dans la deuxième partie du récit. Fiennes, quant à lui, sort la partition du vieux sage légèrement trouble mais attachant. Une distribution complétée par Jack O’Connell, vu cette année dans Sinners (Ryan Coogler, 2025) dont 28 ans plus tard partage quelques élans à la limite du bon goût et qui devrait apporter toute sa folie dans la suite des évènements. Enfin, il nous faut saluer la performance du jeune Alfie Williams, jouant le personnage de Spike de toutes les scènes ou presque, qui parvient à transcrire une sacrée palette de jeu ! Tous ceux-ci participent au plaisir de visionnage que fut ce 28 ans plus tard ; réjouissant dans ses outrances et imperfections, clivant entre ceux adorant les expérimentations de Danny Boyle et ceux pensant depuis des lustres qu’il s’agit de la plus grande imposture du cinéma britannique. Reste que cette dernière proposition, amenant vers un après très proche, ne laissera pas insensible ! Et c’est finalement tout ce que le cinéma sait faire de mieux.



