Véritable phénomène international, la série coréenne de Netflix Squid Game (Hwang Dong-hyeok, 2021-2025) vient de se conclure avant d’être réappropriée par les Américains. Après un deuxième chapitre qui nous avait laissé sur notre faim puisqu’elle était dépendante de cette saison 3, voici donc venue l’heure du bilan…

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Une partie de cash-cash
Il y a quatre chapelles concernant Squid Game. La première étant celle des gens allergiques aux productions asiatiques – oui, ça existe – et qui ne veut pas en entendre parler. La deuxième regroupe les personnes trop sensibles à la violence graphique et/ou morale de la série. La troisième est celle des spectateurs pensant que la première saison se suffit à elle-même. Et la quatrième, à laquelle votre serviteur se rattache, embrasse les saisons 2 et 3 comme un prolongement bienvenu à cette histoire d’une cruauté aussi vive que la vie. De l’aveu même du showrunner les saisons 2 et 3 ont été tournées – du même coup – à la demande de Netflix, non par nécessité profonde de son auteur. Qu’importe les motivations, force est de constater que Hwang Dong-hyeok a su maintenir sa charge contre le capitalisme mortifère voire en décupler le message. On le rappelle, Squid Game est une dystopie racontant des jeux mortels où le survivant final empoche la coquette somme de 456 milliards de wons, soit environ 30 millions d’euros. Dans la première saison, le looser Gi-Hun avait remporté la mise, mais décidait de réintégrer les jeux afin d’y mettre un terme de l’intérieur. Nous avions laissé Gi-Hun en bien mauvaise posture après la tentative de putsch avorté de la deuxième saison. Bonne nouvelle, la série ne nous refait pas le coup de l’ellipse et reprend immédiatement où nous en étions. Après avoir vu tous ses amis de fortune périr, Gi-Hun se mure dans le silence et l’apathie tandis que de nouvelles épreuves arrivent et que Jun-ho, un inspecteur, tente de trouver l’île secrète où se tiennent les jeux.

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Il va sans dire que depuis son lancement, la série interroge sans concession notre rapport à l’argent et notre voyeurisme. En effet, au bord du désespoir, ne serions-nous pas tentés d’en arriver à nous engager dans de telles extrémités et à recourir à toute la veulerie nécessaire pour y parvenir ? On reproche à Squid Game sa complaisance à montrer des gens pauvres se faire massacrer par de cruels puissants. La série étant un show sud-coréen, il parait logique qu’il s’inscrive dans une esthétique propre au cinéma sud-coréen, soit une décomplexion de la violence qui peut surgir d’un instant à l’autre, après une scène plus légère ou un instant profondément dramatique. C’est l’une des nombreuses richesses de ce cinéma – et par extension de ses séries – l’idée que les genres puissent être mélangés, brassés, toujours au service du propos. Oui, la série ne prend pas de gants, dans la plus pure tradition de cinéastes tels que Bong Joon-ho ou Park Chan-wook et y va franco pour illustrer des interrogations plus vastes. Et parce que le succès phénoménal de Squid Game occulte presque ses origines et son identité sud-coréenne, on en oublie le prisme par lequel la regarder. Doit-on rappeler que la Corée du Sud est voisine, séparée par un corridor des plus militarisés, d’un des régimes les plus cruels et meurtriers du monde ? C’est un point abordé dans la série – plusieurs personnages sont immigrés, cherchant un avenir meilleur que celui d’une dictature – et qui est adjoint d’un discours sur la Corée du Sud qui, elle-même, des années 50 à 90, était dirigée par un régime autoritaire et répressif. L’idée de camp est une ombre bien présente dans la culture sud-coréenne et le côté « irréaliste », vu de l’Europe, est déjà une lecture biaisée.
Ceci étant, Squid Game parle aussi d’un sujet universel : la lutte des classes et l’engrenage mortel du capitalisme. Le principe même du jeu symbolise à l’extrême un système d’oppression bien réel de ceux qui « ont réussi » sur ceux « qui ne sont rien ». Les critiques en complaisance adressées à la série nous poussent finalement à réfléchir quant à notre rapport à ce qui nous choque entre la fiction et le réel. Cela, cette saison 3 l’a parfaitement intégré car en rebattant les cartes, elle pousse plus que jamais notre regard sur l’humanité. On le sait depuis les dernières minutes de la première saison : l’idée est définir si le genre humain est foncièrement mauvais ou ponctuellement bon. C’est cette quête de vision du monde qui est au cœur de la lutte entre Gi-Hun et le Front Man, le maître du jeu, et qui nous rappelle le message de la série : même dans les flammes de l’enfer, il est encore possible d’entrevoir la bonté. En cela, le personnage principal, Gi-Hun bénéficie d’une écriture cohérente et d’un chemin tout à fait logique dans les épreuves du héros. Sa naïveté de la première saison avait précédé l’envie d’en découdre avant de laisser place à la consternation. Le suspens autour d’un dernier sursaut qui pourrait venir contrecarrer les plans du Front Man reste classique mais suffisamment bien mené et interprété pour convaincre et émouvoir. D’ailleurs, la saison 3 n’est pas avare en moments d’émotions. Même si l’on garde une distance empathique – on sait qu’ils sont quasiment tous condamnés – impossible de ne pas s’attacher un minimum à une mère et son fils, à cette femme trans ou même à cette garde repentie.

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On ne va pas s’épancher sur les grandes qualités visuelles de la série, elles sont constantes depuis le tout premier épisode avec une direction artistique aux petits oignons et un sens impressionnant de la mise en scène. On ne va pas non plus revenir sur ce casting exceptionnel qui, depuis le départ, est au cordeau – oui, même Thanos de la deuxième saison ! Lee Jung-jae porte la série avec une force désespérée qui contraste avec le peu d’espace qu’on lui avait offert dans la série Star Wars : The Acolyte (Leslye Headland, 2024). Et Lee Byung-hun en impose sous les traits du Front Man, lui que nous sommes pressés de retrouver dans No Other Choice, le prochain film de Park Chan-wook, remake du Couperet (Costa-Gavras, 2005), autre charge virulente contre les puissants. Tout juste pourrions-nous regretter quelques petits hors-sujets nous sortant, bien qu’ils participent à la finalité de la série, parfois trop artificiellement du récit. On pense par exemple à la quête annexe du flic voulant retrouver l’île et le Front Man, son frère, qui est certes bien menée, mais trop diluée et éloignée du cœur du message. De même le final déchirant voyant la réponse sur la nature humaine exploser au nez du maitre du jeu et des VIP venus assister aux épreuves est légèrement amoindri par ce teasing du dernier plan, annonçant la suite du programme sur le sol américain. Oui c’était prévu, mais non, ça ne prend pas. Déjà, les épreuves de Squid Game étant basées sur des jeux d’enfants en Corée du Sud on voit mal pourquoi, aux États-Unis, ils en garderaient l’esthétique et les noms. Cette appropriation culturelle, qui n’a jamais parue aussi flagrante – le coup du remake annoncé dans l’œuvre originale est inédit – vient tout à coup contredire ou valider, c’est au choix, le pamphlet contre l’argent qu’ont été ces trois saisons de Squid Game… Reste que cet arc narratif sur Gi-Hun fut un grand moment de l’histoire des séries et que son humanisme, peut-être facile – au même titre que la métaphore, c’est à l’appréciation de chacun – nous aura passionnés durablement. Pas sûr que les mains de David Fincher, annoncé à la tête du remake/suite selon des bruits de couloirs, viennent tutoyer cette sincérité et ce savoir-faire.



